France

1er-Mai: une révolte? Non, une co-gestion!

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 02.05.2009 à 14 h 22

Le couple inquiétude-injustice est explosif mais reste pour l'instant sous le contrôle conjoint de l'Elysée et des syndicats.

La question revient à chaque fois que des manifestations sont annoncées. Sont-elles le signe avant-coureur qui prélude à une explosion? La France est-elle, comme l'a décrété Dominique de Villepin, en situation «pré-révolutionnaire»? Dans un portrait que lui consacrait, à l'occasion de sa visite en Espagne, le quotidien El Pais, Nicolas Sarkozy lui-même expliquait qu'il dirige «un pays éruptif». Donc dangereux. Les quelques 300 manifestations programmées pour le 1er mai devraient, compte tenu du rassemblement unitaire qu'elles représentent - huit organisations syndicales en effet appellent à la mobilisation - rassembler beaucoup de monde. Mais elles sont tout le contraire des prémices d'un mouvement «révolutionnaire».

En effet, le grand rassemblement décrété par les syndicats pour le 1er-Mai entre dans le cadre d'une stratégie on ne peut plus responsable qui consiste à encadrer, canaliser un mouvement de colère et d'inquiétude profond dans le pays; et à lui donner un débouché démocratique, c'est-à-dire à travers la poursuite du dialogue avec le gouvernement, éventuellement des avancées concrètes.

«Eruptions» localisées

Jusqu'à présent ce mécanisme a fonctionné puisque la journée du 1er-Mai se positionne comme le troisième rendez-vous organisé par ces mêmes syndicats pour tenter d'obtenir du président de la République qu'il infléchisse la gestion de la crise. La question est évidemment de savoir, à partir de l'évaluation du rapport des forces créé par le nombre des manifestants, quelle sera la suite que les syndicats pourront lui donner. Avec une première interrogation: faudra-t-il convoquer une nouvelle journée d'action avant l'été si les syndicats considèrent que la pression est trop forte? Ou pourra-t-on attendre et concentrer les forces revendicatives à la rentrée? Auquel cas le gouvernement serait assuré au moins d'un été relativement tranquille.

Le contexte se prête pourtant à des éruptions, pour employer le vocabulaire sarkozyen, ici et là, pour le moment localisées, circonscrites et, même si elles sont très fortement médiatisées, limitées. Ce sont les séquestrations qui ont été opérées (moins d'une dizaine) et qui se sont déroulées de façon plutôt calme. Ces séquestrations sont le reflet, en raccourci, de ce que ressent une partie de l'opinion : une forte dégradation de la situation d'une entreprise liée à un patronat qui est réputé ne pas jouer le jeu et sacrifie du coup les emplois.

La hausse accélérée du chômage au niveau national rappelle les heures les plus sombres de la crise de la sidérurgie dans les années 1980; elle intervient dans un pays marqué par un quart de siècle de chômage de masse et qui pensait, il y a seulement un an, que l'on était en train d'en sortir. C'est évidemment une source permanente d'angoisse, d'inquiétude. Il est vrai, à l'inverse, que dans notre pays les éruptions se produisent rarement lorsque l'économie est au fond du trou, mais plus sûrement lorsque l'on entrevoit de nouveau la lumière.

L'exemple le plus connu est évidemment celui de mai 1968, qui se produit en pleine phase d'amélioration très sensible de la situation économique accompagnée d'un regain d'optimisme. Nous aurions donc plus à craindre du moment où s'amorcera la sortie de crise, moment où la colère, pour s'exprimer, ne sera plus retenue par la crainte du chômage.

A ceci près qu'à l'inquiétude s'ajoute aussi un profond sentiment d'injustice, provoqué par l'incompréhension qui a accompagné le renflouement des banques, sur front de querelle sur les stock-options et bonus de tous ordres, le tout représentant des sommes proprement incompréhensibles, alors que dans la réalité - comme par exemple chez Heulliez - une poignée de millions d'euros suffirait ou suffit à sauver une entreprise. C'est donc davantage le couple inquiétude-injustice qui, s'il persiste, peut forger les conditions de mouvements que les syndicats seraient alors impuissants à canaliser.

Les jeunes premiers touchés

Plus que du côté des manifestants du 1er-Mai, il faut plutôt regarder du côté des jeunes. Menace en effet la conjonction de la persistance de l'agitation dans certaines universités, certes peu nombreuses, mais marquées par un lent pourrissement; et l'explosion du chômage des jeunes qui s'ajoute à un sentiment d'injustice plus vivement ressentie et qui correspond en effet à une réalité dure et de multiples handicaps pour ceux qui souhaitent entrer, ou qui entrent, sur le marché du travail. Il y a donc une sorte de course de vitesse entre l'aggravation de la situation d'un certain nombre de jeunes et les différentes mesures annoncées par Martin Hirsch, dont on ne sait pas si les effets seront suffisants ni suffisamment perçus à temps.

La question de la perception des effets d'une politique est d'ailleurs centrale: l'opinion, d'une façon générale, crédite le président de la République de son activisme face à la crise au niveau international; ce dernier bénéficie d'ailleurs d'un socle de soutien que l'on peut considérer, compte tenu des circonstances, comme suffisamment solide puisqu'il tourne autour de 40% des personnes interrogées. A l'inverse, près de 3 Français sur 4 approuvent les initiatives des syndicats, les grandes manifestations et l'idée qu'il faudrait faire plus pour la consommation.

De ce point de vue, le gouvernement qui campe sur ses positions, à savoir que son plan de relance est d'une ampleur suffisante et essentiellement tourné vers l'investissement, n'est cependant pas resté inactif: près de six millions de personnes, celles qui appartiennent au plus bas de la classe moyenne, vont voir leurs impôts sur le revenu significativement allégés, mesure qui constitue une forme de relance ciblée à la consommation (dans un contexte où en France celle-ci tient plutôt bien). Mais une majorité de nos compatriotes, au regard de l'efficacité de la politique anti-crise mise en place, se partage pour l'essentiel entre le doute et le plus grand scepticisme; tandis que grandit une double demande: plus d'Etat, et plus d'égalité.

Face à cette situation, Nicolas Sarkozy semble considérer qu'il lui faudra attendre les premiers signes d'une amorce de sortie de crise pour modifier la donne politique. Et qu'en attendant, il lui faut tenir en essayant d'éteindre les incendies les uns après les autres. Il est objectivement aidé en cela par des syndicats réellement inquiets et qui se comportent comme s'il leur fallait avant tout scander la crise à travers des expressions revendicatives peut-être chaque fois plus fortes, mais aussi chaque fois mieux maîtrisées. Ils co-gèrent la crise en quelque sorte. C'est la chance de Nicolas Sarkozy.

Jean-Marie Colombani

Image de une: manifestation des salariés de Continental à Sarreguemines le 31 mars 2009. Vincent Kessler / Reuters

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