Monde

Ma vie avec ETA

Aurélien Le Genissel, mis à jour le 16.11.2011 à 13 h 08

Comment le terrorisme a empoisonné la vie politique, sociale et personnelle des Espagnols pendant plus de 40 ans.

Un employé municipal de Guernica efface un tag ETA, le 21 octobre 2011. REUTERS/Vincent West

Un employé municipal de Guernica efface un tag ETA, le 21 octobre 2011. REUTERS/Vincent West

Comme tous les jours, le 21 octobre 2011, je me suis levé, je me suis douché, j’ai petit-déjeuné et j’ai commencé à répondre aux mails que j’avais reçus pendant la nuit. Rien d’exceptionnel, la routine. Sauf que, après presque trente ans passés en Espagne, c’était le premier jour où je vivais dans un pays sans terrorisme. La veille, l’organisation terroriste basque ETA avait annoncé la «fin définitive de son action armée».

Pendant toutes ces années de terreur, la plupart des Espagnols n’ont (heureusement) pas eu à pâtir fondamentalement des attentats des terroristes. Ils n’avaient pas à sortir protégés par des gardes du corps, à inspecter quotidiennement leur voiture (à la recherche de la tristement fameuse bomba lapa), à varier en permanence leurs habitudes ou à renoncer à presque toute vie sociale comme ce fut le cas pour de nombreux élus politiques du Pays Basque.

L’attentat était toujours possible mais, d’une certaine manière, on avait appris à vivre avec. Les manifestations de soutien à l’ETA, les tensions sociales, l’impôt révolutionnaire, la guérilla urbaine (de la Kale borroka) était une gangrène qui restait au Pays Basque. Vivre en Espagne dans les années 1980 et 1990 n’était évidement pas vivre à Beyrouth ou en Afghanistan.

Il n’empêche, le terrorisme était bien là, comme un dérangeant bruit de fond qui empêchait une vie normale et se faisait (trop) souvent entendre. L’Espagne était le seul pays de l’Union européenne (avec le Royaume-Uni, sûrement) où le terrorisme apparaissait régulièrement comme la plus grande préoccupation des citoyens dans les enquêtes. Rien de surprenant si on se souvient des 829 assassinats de l’organisation depuis sa création. Pour toute une génération, dont je fais partie, l’ETA avait toujours été là. Tout le monde savait qu’elle finirait par disparaître, mais nous n’imaginions pas ce que pouvait être une vie sans elle, tellement elle marquait les débats politiques ou les questions de société.

La «campagne d'été»

La fin de la dictature de Franco était associée à l’impressionnante image de la voiture du président du gouvernement franquiste de l’époque (1973), Luis Carrero Blanco, littéralement volatilisée par une bombe de l’ETA. Et le début de la démocratie l’était aussi à l’autre, non moins impressionnante, de l’attentat de l’Hipercor, le plus meurtrier d’ETA et la preuve définitive que le discours politique n’était qu’une façade pour des exécutions pures et simples.

Malgré les responsabilités de l’Etat (qui n’évacua pas le centre commercial), Hipercor resta dans l’imaginaire collectif comme la confirmation que les Espagnols ne seraient plus en sécurité nulle part. Tout le monde allait faire ses courses dans ces centres commerciaux, des espèces de Galeries Lafayette ou de Bon Marché situés partout dans le cœur des villes espagnoles. L’attentat aurait pu toucher n’importe qui.

Chaque année, les vacances d’été étaient l’occasion pour les Espagnols des traditionnels chassés-croisés sur les routes, des plages bondées et… de la «campaña de verano» de l’ETA («campagne d’été», comme on parle de «campagne de Noël» pour les soldes). Une triste tradition consistant à faire exploser des bombes dans des lieux touristiques (majoritairement sur la côte méditerranéenne) que la bande terroriste a maintenue depuis 1979. Pour ma part, je revenais souvent en France et, en voyant les kilomètres de queue qui se formaient à la frontière (c’était encore l’époque des frontières), je savais que les policiers cherchaient encore un etarra.

Je me souviens aussi de ce 12 juillet 1997 quand j’étais parti passer le week-end avec des amis pour faire la fête. A notre arrivée dans la maison de campagne, on a appris l’enlèvement de Miguel Ángel Blanco. On a passé les deux jours suivant devant la télé, angoissés par l’ultimatum de l’ETA et attristés par sa fin tragique.

Trois ans plus tard, ETA assassinait le gendarme Juan Miguel Gervilla Valladolid à deux pas de l’endroit où j’habitais. Il était allé aider deux hommes dont la voiture était en panne au milieu de la Diagonal (l’artère principale de Barcelone) devant une boutique Fnac. Il était 8 heures du matin, les deux hommes étaient des etarras et la voiture était pleine d’explosifs. Il a reçu deux tirs mortels.

Un mois plus tôt, le même «commando Barcelona» avait assassiné (de deux tirs dans la tête aussi) Ernest Lluch, ancien membre du gouvernement socialiste et grand intellectuel catalan. Un fait qui avait provoqué l’une des plus grandes manifestations de l’histoire de la ville contre l’ETA et le terrorisme. C’est d’ailleurs la seule manifestation à laquelle j’ai assisté dans ma vie.

Le terrorisme brouille tout. A commencer par la politique. On ne répétera jamais assez que les cartes sont faussées quand on a des pistolets symboliquement braqués sur la tempe. La jeune démocratie espagnole en est le parfait exemple. Son évolution a malheureusement été souvent reliée, de près ou de loin, à l’ETA.

Eux, on les écoute

La «guerra sucia» (guerre sale) des GAL (Groupes antiterroristes de libération) a marqué les années 1980 et fut l’une des causes de la défaite du PSOE lors des élections de 1996. De même, l’attentat à la voiture piégée subi par José María Aznar, alors qu’il n’était pas encore Premier ministre (en 1995), explique sûrement en partie sa ferme politique antiterroriste pendant ses deux mandats (1996-2004) et (peut-être) son entêtement à accuser l’ETA après l’attentat de 2004 à Madrid. Et il y a fort à parier que la prochaine législature sera marquée par les négociations de paix avec l’ETA.

Les tensions, les affrontements verbaux, les accusations de laxisme ou d’intransigeance autour de cette question ont toujours empoisonné la vie politique espagnole et coûté bien des élections et des postes à des dirigeants. En 2004, l’ETA annonçait un cessez-le-feu, limité à la Catalogne, après que Josep Lluís Carod Rovira, un des leaders majeurs de l’indépendantisme catalan et numéro deux du gouvernement de la Generalitat catalane, s'était réuni en secret à Perpignan pour négocier (la paix) avec de hauts dirigeants de l’organisation terroriste. Un «cadeau» qui a été heureusement mal reçu par les citoyens catalans qui ne voulaient pas d’un quelconque traitement de faveur de la part de l’ETA. Protestation, scandale et démission de Carod Rovira. Le dirigeant a depuis complètement disparu de la scène politique.

L’ombre de l’ETA était toujours présente. Je ne compte plus le nombre de proches et amis, indépendantistes et/ou nationalistes catalans, qui m’ont affirmé, avec toute la tranquillité du monde, des choses comme «peut-être qu’il faudrait faire comme les Basques, ils ont ce qu’ils demandent eux» ou «nous, on n’a pas de terrorisme et c’est pour ça que personne ne nous écoute. Tandis qu’eux, ils ont une vraie autonomie fiscale». Un terrifiant mélange d’imaginaire fantasmé, de menaces a contrario («on ne le fait pas et regarde où ça nous mène», sous entendu «on devrait peut-être le faire») et de malsaine frustration.     

A ceux qui affirment a posteriori que les mensonges d’Aznar sur le 11-M étaient évidents, je rappelle toujours qu’en Espagne tout le monde pensait au début que l’attentat venait de l’ETA. En ce qui me concerne, je l’ai appris grâce à un coup de fil de ma petite amie qui m’expliquait qu’il y avait eu un très gros attentat à Madrid.

«Putain, ils font chier, encore l’ETA… cette fois-ci ils sont allés très loin», a été ma première réaction. Le terrorisme a toujours été synonyme d’ETA en Espagne. Même si la suite a démontré que ce n’était pas la bande terroriste basque, ça pouvait être eux. La possibilité existait toujours tant qu’ETA existait. Et cette épée de Damoclès est sûrement l’une des marques de la terreur.

«Il n'y a pas de terreur dans un coup de fusil, seulement dans son anticipation», disait Alfred Hitchcock dans un tout autre contexte. Et même si ma jeunesse en Espagne n’a heureusement pas été fondamentalement marquée par le terrorisme, d’autres l’ont malheureusement directement subi. Il était donc temps que ça s’arrête.

Aurélien Le Genissel  

Aurélien Le Genissel
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