France

Sarkozy et Fillon, accros au AAA

Gérard Horny, mis à jour le 12.11.2011 à 9 h 33

Faire la danse du ventre devant les agences de notation va à l’encontre de la politique menée par la communauté internationale depuis la crise financière de 2008 et attribue à ces agences un pouvoir qu’elles n’auraient jamais dû avoir et qu’elles ne devraient plus avoir.

Cérémonie du 8-Mai, en 2009. REUTERS/Philippe Wojazer

Cérémonie du 8-Mai, en 2009. REUTERS/Philippe Wojazer

La bourde de Standard & Poor’s, qui affirme avoir annoncé par erreur une dégradation de la note accordée à la France, cache une autre nouvelle encore plus incroyable: un coup d’Etat a eu lieu en France et personne n’en a parlé! Pourtant, les faits sont là: Standard & Poor’s s’est installée à l’Elysée et Moody’s à Matignon. Les deux agences de notation ont pris le pouvoir, la troisième grande agence, Fitch, préférant rester pour l’instant en dehors du coup.

Evidemment, c’est une image. Mais c’est une image qui ne fait que refléter une triste réalité. Le plan Fillon du 7 novembre est fait uniquement pour plaire à ces deux agences et pour éviter qu’elles n’abaissent la note accordée à la dette à long terme de la France.

On devrait d’ailleurs plutôt parler d’un plan Fillon-Sarkozy car si le Premier ministre dénonce depuis longtemps l’état de nos finances publiques, Nicolas Sarkozy est au moins aussi soucieux que lui de voir la France garder son fameux triple A: il y voit une condition sine qua non de sa réélection à la présidence de la République en 2012.

Danse du ventre

Que les principaux responsables de l’exécutif aient le souci de contenir la dette publique à un niveau supportable, puis de la réduire, ne peut être critiqué dans le contexte européen actuel. Mais il est clair que le président de la République n’aurait jamais proposé un tel plan de rigueur si près des échéances électorales, alors même que le Parlement n’a pas encore adopté la loi de finances pour 2012, s’il n’y avait pas eu cette menace de dégradation de la note française. Tous les efforts demandés aux Français ont d’abord pour but de calmer les esprits de la poignée d’experts qui suivent l’évolution de nos finances publiques.

Que le chef de l’Etat demande ainsi au Premier ministre d’aller faire la danse du ventre devant les agences de notation est d’autant plus choquant que cela va à l’encontre de la politique menée par la communauté internationale depuis la crise financière de 2008. Car c’est attribuer à ces agences un pouvoir qu’elles n’auraient jamais dû avoir et qu’elles ne devraient plus avoir.

Entendons-nous bien: il ne s’agit pas de nier l’existence et l’utilité de ces agences. Dans un monde où les capitaux peuvent aller se placer là où ils le veulent, il y a besoin d’agences de notation. Dans un autre monde, on pourrait très bien imaginer d’autres règles du jeu, mais il faut raisonner  avec les règles existantes. Toute la question est de savoir si on peut faire vraiment confiance à ces agences et si on ne les a pas laissées prendre un pouvoir excessif.

 Mesures de rétorsion

Faut-il faire comme les Etats-Unis? Qu’une agence de notation puisse faire perdre son triple A à la première puissance mondiale était une hypothèse que personne n’envisageait. «Celui qui fait ça est mort», nous disaient encore des financiers au début de l’été. Cela valait d’ailleurs des critiques méritées à l’encontre des agences de notation, leur sévérité envers les gouvernements européens contrastant de façon scandaleuse avec leur indulgence envers Washington. 

Standard & Poor’s a eu l’audace de briser ce tabou le 5 août dernier, en baissant d’un cran la note accordée aux Etats-Unis (exactement ce que Moody’s et elle menacent maintenant de  faire à la France). La réponse a été rapide. Le 22 août, le président de Standard & Poor’s, Deven Sharma, annonçait sa démission.

Quatre jours auparavant, on avait appris que le département de la Justice avait ouvert une enquête sur l’agence: il s’agissait notamment de déterminer pourquoi ses analystes avaient  noté de façon très favorable les actifs financiers adossés à des prêts immobiliers de médiocre qualité à l’origine de la crise financière de 2008.

Officiellement, bien sûr, ces deux événements —la démission du président et l’ouverture d’une enquête— n’avaient aucun rapport avec le retrait du triple A accordé aux Etats-Unis.

Il n’est pas question de suggérer aux autorités françaises de s’engager sur cette voie. S&P nous accorde son triple A depuis 1975; la menacer de mesures de rétorsion si elle ne nous l’accorde plus ne serait pas très correct. Toutes les méthodes américaines n’ont pas à être copiées par l’Europe.

En revanche, les événements récents pourraient faire réfléchir: pourquoi, des trois grandes agences, la seule à ne pas envisager d’abaisser la note de la France est l’agence Fitch, dont le propriétaire est le Français Marc Ladreit de Lacharrière? N’y aurait-il pas là un encouragement à faciliter le développement d’agences européennes? On pourrait aussi et surtout attendre de la France qu’elle soutienne les initiatives prises de part et d’autre de l’Atlantique pour davantage encadrer l’activité de ces agences.

Désintoxiqués ou accros?

Aux Etats-Unis, la loi Dodd-Frank du 21 juillet 2010 instaure de nouvelles dispositions législatives  et prévoit d’autres mesures encore en cours d’élaboration. Le premier rapport annuel sur les agences de notation établi en application de cette loi a été publié fin septembre et il n’est pas tendre; il constate notamment des «irrégularités manifestes» dans le fonctionnement des dix agences étudiées, dont les trois grandes.

En Europe, un règlement adopté le 16 septembre 2009 sur les agences de notation a été complété par un autre texte adopté le 11 mai dernier. En résumé, la surveillance des agences passe du niveau national au niveau européen, avec une procédure d’agrément puis une surveillance continue incluant la possibilité d’inspections sur place. 

De nouvelles mesures sont à l’étude (certaines devraient être annoncées très prochainement)  et portent entre autres sur ce qu’on appelle la «désintoxication», c’est-à-dire la réduction de la dépendance aux notations.

Pourquoi en effet les agences de notation ont-elles pris un tel pouvoir? Parce que des contrats privés ou des textes réglementaires font référence aux notes accordées aux agences et les rendent indispensables. C’est particulièrement vrai en ce qui concerne la réglementation bancaire.

En clair, comme l’explique l’Autorité des marchés financiers (AMF)  dans son dernier rapport sur les agences de notation, il s’agit de trouver des outils complémentaires ou des mesures de substitution, comme par exemple l’utilisation de modèles internes d’évaluation des risques.

Inutiles mesures d'urgence

Dans ce contexte, il est pour le moins surprenant de voir nos dirigeants se montrer aussi «accros» à leur triple A et réduire ainsi à néant tous les efforts de désintoxication aux agences déjà menés ou envisagés en Europe.

On constatera d’ailleurs que toutes les mesures prises dans l’urgence pour satisfaire les agences ne servent à rien: le jour-même de l’annonce du plan Fillon-Sarkozy, l’écart de taux à dix ans entre la France et l’Allemagne s’est rapproché de son niveau record, à 130 points de base (1,30 %), et il est ensuite monté jusqu’au nouveau record de 170 le jeudi 10.

Malgré le plan du 7 novembre, l’idée se répand que la France perdra son triple A et les marchés anticipent cet événement. Un franc succès sur toute la ligne!

Au moment où la Commission européenne rabaisse sa prévision de croissance pour la France à 0,6 % en 2012 et suggère que de nouveaux efforts budgétaires pourraient devoir être faits, l’urgence n’est plus de savoir si tel pays gardera telle note, elle est de savoir ce que l’Europe va faire pour arrêter le massacre. Le problème n’est ni à Athènes, ni à Rome, ni à Paris, il est à Berlin et Francfort (siège de la Bundesbank). Mais c’est une autre histoire.

Gérard Horny

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Journaliste
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