Monde

Tranches de vie de l'eurocratie

Jean-Sébastien Lefebvre, mis à jour le 16.11.2011 à 15 h 42

Qui sont les fonctionnaires européens? Qu'ont-ils fait pour en arriver là?

Devant le «Musée du slip» de Bruxelles, en 2009. REUTERS/Francois Lenoir

Devant le «Musée du slip» de Bruxelles, en 2009. REUTERS/Francois Lenoir

Accusés de tous les maux et d'avoir pour objectif premier le malheur des citoyens: les eurocrates. Sont-ils humains? Tout d'abord, que désigne ce terme? Dans le «jargon européano-bruxellois», cela regroupe en premier lieu ceux qui possèdent le statut hautement envié de «fonctionnaire européen».

Par extension, il est aussi appliqué aux personnes qui gravitent autour de ce noyau dur: les contractuels des institutions, les lobbyistes, les consultants, les membres des délégations nationales, les experts des think tanks et les stagiaires croyant à leur bonne étoile.

Dans le quartier européen de Bruxelles, ils sont faciles à reconnaître: il n'y a qu'eux. Les rares exceptions sont les employés des boutiques, restaurants ou cafés qui donnent à cette ville dans la ville un visage presque humain, cinq jours sur sept. Ne vous aventurez pas dans cette zone le week-end, c'est un véritable no man's land. D’ailleurs, pourquoi y venir? Il n'y a que des bureaux.

L'inexistence géographique

Car cet «EU-District» pourrait être localisé n'importe où. Avec ses séries de bâtiments en verre et en acier, ses restaurants de pâtes à 4 euros les 100gr, vous pourriez aussi bien être à Paris, Londres. D’ailleurs, la pluviosité quotidienne est à peu près la même. Sauf que non, vous êtes en Belgique.

Ce ghetto, comme certains le nomment, est délimité par les bâtiments des institutions qu'il sert. Avec leurs petits noms: l'imposant Berlaymont de la Commission européenne, le tentaculaire Justus Lipsius du Conseil européen et... le Parlement européen tout court. La démocratie n'a pas de surnom. Tout autour: des ambassades, des institutions moins importantes (Comité des Régions, Conseil économique et social), des cabinets d'avocats, de consultants, des ONG, etc.

Les places sont chères...

Après avoir brièvement planté le décor, revenons-en à nos personnages principaux, alias les eurocrates pur sucre, ceux qui ont réussi les fameux concours «EPSO». Qu'est-ce donc? Abréviation de «European Personal Selection Office» ou, en français, Office européen de sélection du personnel.

Le passage obligé pour qui souhaite devenir un vrai fonctionnaire pour le restant de ses jours. Et n'allez pas croire que cela est donné à tous. Les épreuves sont particulièrement ardues (culture générale, connaissances des institutions, tests de logique, entretien individuel, travail en groupe, etc) et le nombre de candidats élève le niveau de façon quasi infinie.

Dans de petits films de communication, les institutions européennes donnent envie:

Lors de la session générale (c'est-à-dire ouverte à toutes les nationalités) qui a eu lieu en avril 2010, il y eu 50.000 candidats pour... 300 places. La note moyenne pour passer à la deuxième étape de la sélection? 18/20.

...mais ça en vaut la peine

Autant dire qu'avoir été «un bon élève» parlant «correctement anglais» n'est pas suffisant. Beaucoup des aspirants parlent trois, quatre langues, ont décroché un ou plusieurs masters en étudiant dans les plus prestigieuses universités européennes: London School of Economics, Sciences Po Paris,  la Luiss Guido Carli de Rome, etc.

Il existe même des écoles dites européennes, annonçant ouvertement former la future élite européenne. L'établissement le plus connu est le Collège d'Europe, œuvrant depuis 1949. Ses anciens sont dissimulés partout dans Bruxelles. Aussi bien dans le privé que dans le public.

En cas de réussite au concours, les années d'études et de sacrifice seront récompensées par un salaire en début de carrière d'environ 4.000 euros (maximum en fin de carrière: 16.000 euros). Les services du personnel dressent des listes d'attentes et les reçus sont appelés selon les besoins. Pendant ce temps, il faut continuer à travailler dans le privé et attendre sagement son tour.

Des privilèges? Quels privilèges?

De nombreux mythes entourent ensuite ces gardiens de l'eurocratie. Ils ne paieraient pas d'impôts, ayant encore le statut de fonctionnaire international. Faux. Ils sont soumis à «l'impôt communautaire» qui s'échelonne entre 8 à 45% selon leurs revenus. A quoi il faut rajouter 10,25% de cotisations mensuelles pour la retraite (à 65ans) et 2% pour l'assurance maladie (remboursement à 80% de presque toutes les prestations).

Les statuts sont largement inspirés de ceux de la fonction publique française. Ces acquis ont été mis en place au début de la construction européenne, quand il n'y avait encore que six États membres et que la place de la France était prédominante. Il existe même des syndicats au sein des institutions européennes, se chargeant de défendre les intérêts des salariés. Parfois, il arrive qu'ils fassent grève comme en 2009, pour défendre leur augmentation de salaire que les chefs d'États voulaient réduire.

Des précaires? Quels précaires?

Il ne faut pas croire que tous jouissent de ce statut tant envié. Autour de ce noyau de personnes «indéboulonnables», existe d'autres catégories de travailleurs, aux statuts plus souples. Les plus nombreux seraient les agents contractuels (46% des effectifs) qui disposent de contrats de trois ans, renouvelables une fois. Ils gagnent moins que les fonctionnaires. 40% de moins, pour un travail similaire.

Mais il existe encore plus précaire. En fonction de ses besoins, la Commission européenne a recours à des «agents intérimaires». A Bruxelles, cela se fait via une entreprise nommée «Start People».

«Nous sommes soumis à la législation belge. Au maximum, nous pouvons faire six mois non-stop. Ensuite, il faut au moins un mois de pause avant de pouvoir refaire un autre contrat. Ce petit manège peut durer six ans», explique Kasia*, jeune polonaise. «Ce système coûte à la Commission, puisqu'en plus de me payer assez bien, elle doit payer l'agence. Mais ils préfèrent cela que d'embaucher. Ils doivent avoir leur logique à eux.»

L'aspect politique

Au Parlement européen, la situation est quelque peu différente. Si cette institution compte une part de fonctionnaires, une grande partie du personnel est dépendante du mandat de l'élu pour lequel il travaille, soit cinq ans. A l'exigence intellectuelle, s'ajoute donc l'engagement dans un bord politique. Même si parfois, le second prend le dessus sur le premier.

Les Commissaires européens ont aussi recours à ce genre de contrat pour pouvoir embaucher leurs proches collaborateurs qui travaillaient avec eux avant leur nomination.

Une véritable tour de Babel

Officiellement, la Commission européenne emploie 25.000 personnes. De l'intérieur, c'est une véritable tour de Babel. 27 nationalités, 23 langues, des centaines de services étalés sur des milliers de mètres carrés de bureaux, préparant de futures lois qui auront un impact sur des millions de citoyens.

«Il ne faut pas croire que c'est facile de travailler là-dedans, explique Sven*, un fonctionnaire qui connait bien les rouages pour y avoir passé 25 ans. Tous ces gens sont pour la plupart brillants. En tout cas, ils ont été recrutés car ils sont censés l'être. Mais cela ne veut pas dire qu'ils savent travailler en équipe. Quand vous additionnez aux différences personnelles les différences culturelles, les clashs sont évidents. Et longs, car c'est un peu le monde de Kafka, comme toute administration

Selon lui, la culture de travail qui domine est celle du haut-fonctionnaire français. «Il faut être bien avec son chef. Ne pas remettre en cause l'autorité. Rester le plus longtemps possible. Patati, patata. Je me rappelle de Jacques Delors, quand il était président de la Commission européenne. Il organisait des réunions le dimanche! Après la messe!»

Sans parler de l'existence virtuelle des murs de Berlin internes, il peut parfois avoir des différences de perception assez dures.

«Une fois, j'ai entendu un supérieur dire qu'il prenait avant tout des Polonais, l'étant lui-même. Sa logique était que les jeunes d'Europe de l'Ouest avaient beaucoup plus d'opportunités que ceux de l'Est. Quand je vois mes amis italiens, grecs ou espagnols, je trouve que c'est n'importe quoi», rapporte Kasia.

Mercenaires? Militants?

Feraient-ils donc cela pour l'argent? Ou parce qu'ils croient à cette Union européenne?

Nicolas*, ancien de la Commission européenne est catégorique:

«J'y croyais oui. Il était évident pour moi qu'en rentrant au service des institutions européennes, j'allais pouvoir apporter un plus par rapport au niveau national. La majorité de mes anciens collègues pensaient de même. Le problème, ce n'est pas la motivation de départ. C'est d'arriver à la conserver face à une machine administrative qui peut broyer n'importe qui. D'ailleurs, c'est pour cela que je suis parti à un moment donné. Je me sentais décliner. Malgré la sécurité de la place, j'ai pris le risque de me lancer dans un autre projet.»

Pour d'autres, en plus de croire au projet, ils espèrent contourner la situation existante dans leur pays. C'est en particulier le cas pour les ressortissants de pays où la corruption fait rage, comme la Roumanie ou la Bulgarie. Mais ce discours se retrouve aussi chez certains Italiens totalement désabusés.

Une sociologie à part

Ainsi, l'argent et les privilèges ne seraient pas les uniques motivations de l'eurocratie?

«Bien sur que non!» lance Sven.

«Nous sommes humains. Nous avons nos problèmes, nos soucis personnels. Même si nous sommes privilégiés, j'en suis le premier conscient. Mais il n'y a pas que des avantages. Nous sommes loin de chez nous. Pour un Français, rentrer à Paris, c'est une heure trente de train. Mais pour un Lituanien? Un Grec? Parfois, on ne voit pas ses proches pendant une longue période. Quand vous rentrez, vous avez cette étrange sensation d'être devenu un étranger. Et certains couples ne résistent pas au dépaysement.»

A Bruxelles, l'eurocratie est un milieu à part. Si les eurocrates travaillent ensemble la journée au sein du quartier européen, ils se retrouvent aussi le soir dans d'autres zones spécifiques, souvent par nationalités. Cela s'explique logiquement par la présence des écoles pour les enfants: les Français autour de l'école française, les Allemands autour de l'école allemande, etc.

Depuis une dizaine d'années, c'est pourtant l'anglais qui domine au sein des institutions. En particulier depuis l'élargissement à l'Est de 2004. Pour s'en persuader, il suffit de se retrouver sur la place du Luxembourg un jeudi soir et d'écouter les conversations.

Située en face du Parlement européen, presque aucune chance de tomber sur un Bruxellois. C'est là que se retrouve la jeunesse de l'eurocratie. Beaucoup de nouveaux actifs, mais aussi les bataillons de stagiaires. Tous les semestres, ils sont 600 à travailler pour la Commission européenne, et 250 pour le Parlement européen. La plupart sont rémunérés, un peu plus de 1.000 euros.

Leurs camarades du privé sont souvent bien moins chanceux: des stages payés parfois le minimum légal, ou pas du tout alors que les compétences requises peuvent être dignes d'un recrutement cadre. Bac+5, deux ou trois langues et un sens de l'abnégation professionnelle.

La Tour n'est pas en ivoire pour tout le monde. 

Jean-Sébastien Lefebvre

*les noms ont été modifiés pour garantir l'anonymat des personnes interrogées.

Jean-Sébastien Lefebvre
Jean-Sébastien Lefebvre (30 articles)
journaliste
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