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Il faut débrancher Google +

Farhad Manjoo

Le mastodonte Google n’a peut-être pas encore conscience qu’il vient de laisser passer sa chance de concurrencer Facebook…

Cercles de lumière, à Hambourg, en 2004. Les «Cercles», la possibilité de regrou

Cercles de lumière, à Hambourg, en 2004. Les «Cercles», la possibilité de regrouper vos amis en petits groupes discrets, étaient la principale innovation de Google+. REUTERS/Christian Charisius

Peu après que Google ait lancé son nouveau réseau social au mois de juin 2011, de nombreuses entreprises –dont un grand nombre de magazine en ligne, au premier rang desquels Slate– se sont lancées dans la création de profils officiels sur Google+.

Cette ruée démontrait une fois de plus la capacité de Google à attirer des masses d’utilisateurs dès qu’il lance un nouveau site. Si Google+ était encore mal dégrossi, de nombreux observateurs le tenaient pour une alternative crédible à Facebook et il était donc dans l’ordre des choses que des entreprises décident de s’y implanter.

Pourtant, Google semble avoir été pris totalement au dépourvu. Un de ses responsables n’hésita pas à poster un message qui déconseillait aux entreprises de créer des profils sur Google+ et la compagnie se lança dans la fermeture de nombreux profils d’entreprises qui n’avaient pas obtempéré.

Ceci n’a pas manqué de provoquer quelques contournements créatifs –TechCrunch a par exemple créé la page d’un de ses employés, un certain Techathew Cruncherin– sans que cela ne change rien (Google a finalement fermé le profil de Cruncherin). Cet épisode illustrait un autre fait persistant et sans doute fatal dans la tentative de Google de concurrencer Facebook: non seulement Google+ ne sert à rien, mais en plus, dès que quelqu’un lui trouve une utilité, Google lui ferme la porte au nez.

Un trafic déclinant

Google a enfin lancé ses pages entreprises cette semaine –voilà la page de Slate.com– mais ce pourrait bien être en pure perte. Google a déclaré que son réseau a déjà attiré plus de 40 millions d’utilisateurs depuis son lancement, ce qui en fait la plus forte croissance de l’histoire des réseaux sociaux.

Mais au vu de la puissance marketing de Google –qui ne s’est pas franchement économisé pour attirer l’attention des utilisateurs de son moteur de recherche sur Google+, toute personne étant par ailleurs connectée à un compte Google pouvant voir la barre Google+ en haut à gauche de sa page– il eut été étonnant que Google+ n’ait pas autant d’utilisateurs!

La véritable question à se poser est: que font les utilisateurs une fois qu’ils ont rejoint le réseau? Pour autant qu’on puisse le dire aujourd’hui, ils ne font pas grand-chose. Les sociétés d’analyse de trafic rapportent de manière persistante que le trafic de Google+ va en déclinant depuis ses premiers records.

Même les dirigeants de Google ont l’air de s’y ennuyer. Après plusieurs posts publics cet été, les co-fondateurs, Larry Page et Sergey Brin ont cessé toute activité sur le site cet automne. Ils ne s’y sont remis que lorsque des bloggeurs ont pointé leur absence du doigt. Eric Schmidt, ancien PDG et actuel directeur exécutif n’a posté son premier message qu’à la mort de Steve Jobs; trois mois après la création du réseau.

Abréger les souffrances

Dès le départ, j’ai fait partie des sceptiques. Peu après le lancement de Google+, j’avais dit à quel point j’appréciais sa principale innovation –la possibilité de regrouper vos amis en petits groupes discrets, les Cercles– jusqu’à la possibilité de créer des plans de table pour votre mariage.

En théorie, au moins, il semblait pertinent de pouvoir envoyer des messages «privés» à certains groupes, mais en pratique, je pensais que la plupart des gens trouveraient un peu fastidieux de ranger leurs amis et relation dans des catégories distinctes. À part le principe des cercles – que Facebook n’a pas tardé à copier – je considérais alors que Google+ ne se distinguait pas de manière assez tranchée de ses concurrents pour faire la différence. Je n’ai pas changé d’avis.

Malgré cela, je suis effaré de constater à quel point le site tourne au ralenti. Si Google a pourtant l’air déterminé à ajouter de nouvelles fonctionnalités, j’ai l’impression qu’il ne parviendra pas à empêcher Google+ de devenir une ville fantôme. Google n’en a peut-être pas encore conscience, mais vu de l’extérieur, il est clair que G+ est en train de mourir – il va survivre un an, peut-être deux, mais au bout d’un moment, Google devra mettre un terme à ses souffrances.

Pourquoi suis-je à ce point certain que Google+ ne peut être sauvé? Pour la bonne raison qu’il n’existe aucun moyen de corriger la principale erreur de Google: quand les entreprises ont fait part de leur souhait de créer des pages sur le réseau – ou quand des particuliers ont souhaité s’inscrire sous pseudonyme – un autre phénomène que Google a interdit – la compagnie aurait dû écouter ses utilisateurs et leur donner immédiatement satisfaction.

Si Google n’était pas prêt, cet été, à ce que des entreprises créent leur page sur Google+, Google n’aurait pas dû lancer le site avant de l’être. Cette remarque dépasse de loin ce seul cadre : en ne parvenant pas à proposer à ses utilisateurs une bonne raison de se connecter tous les jours sur son site, Google+ a, dès le départ, fait mauvaise impression. Et dans ce domaine, une première mauvaise impression signifie généralement la mort.

Un réseau social n'est pas un produit

Tout ceci a l’air injuste, je le sais bien. Facebook a mis des années à se doter de toutes les fonctionnalités actuelles: pourquoi faudrait-il que Google propose un remplaçant parfait dès son lancement? C’est bien là le problème –s’attaquer à un mastodonte comme Facebook est un combat inégal. Google semble penser son réseau social comme un simple logiciel, un produit qu’il peut développer par étapes successives, avec un petit nombre d’innovations à partir desquelles il peut avancer.

Cette attitude du type «on se lance et puis on corrigera le tir ensuite» a formidablement bien marché pour Google. A son lancement Gmail était loin d’avoir autant de fonctionnalités que Microsoft Outlook – il n’y avait même pas de bouton «supprimer» - mais ses caractéristiques propres (grande capacité de stockage et recherche rapide) étaient si pratiques que ses utilisateurs s’y sont accrochés jusqu’à ce qu’il devienne le meilleur système de mails actuel.

De la même manière, je suis passé sur Chrome parce qu’il était le navigateur le plus rapide que j’ai jamais utilisé –et j’ai continué de l’utiliser bien qu’il n’ait pas disposé, au départ, de modules complémentaires ou de possibilité de marquer facilement des pages. (Ces lacunes ont été comblées depuis.)

Mais un réseau social n’est pas un produit: c’est un lieu. Comme un bar ou un club, un réseau social doit attirer une certaine quantité de personnes pour rencontrer le succès – plus il y a de gens, plus de gens viennent à leur tour. Google+ n’avait sans doute pas la possibilité de disposer immédiatement de toutes les fonctions de Facebook au moment de son lancement, mais pour combler ce manque, il aurait dû lâcher davantage la bride à ses utilisateurs.

Cette attitude nonchalante est précisément celle qui a permis à Twitter – le seul réseau social à avoir concurrencé Facebook ces dernières années – de prendre son essor. Lorsque les utilisateurs de Twitter ont inventé le moyen de se répondre ou de faire écho aux tweets des autres, le site ne les a pas empêché de le faire – il a au contraire emboîté leur pas et leur a facilité la tâche.

Cette attitude a fait de Twitter un réseau apprécié de ses utilisateurs et cette attitude – qui plait tant à ses utilisateurs – a poussé les gens à y demeurer, malgré ses nombreux défauts (les problèmes de maintenance, notamment). A l’inverse, Google+ n’est jamais parvenu à transformer la folie des débuts en enthousiasme durable. Et c’est pour cela qu’il est très certainement condamné.

Farhad Manjoo

Traduit par Antoine Bourguilleau

Farhad Manjoo
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