FrancePresidentielle

Think tanks: de l’espace et des cerveaux disponibles

Xavier Carpentier-Tanguy, mis à jour le 12.11.2011 à 13 h 40

A l'approche de la présidentielle, les cercles de recherches et clubs de réflexion sont partout.

In-Box with Great Ideas / XOZ via FlickrCC License by

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S’il est un mot d’origine étrangère qui a connu un succès fulgurant dans l’utilisation courante en France, qui ne relève absolument pas de l’introduction des nouvelles technologies mais possède toujours une aura mystérieuse et jamais vraiment levée, il s’agit bien du terme «think tank».

Bien que rapide, partiale et incomplète, une petite revue de presse permet de réaliser l’importance prise par ces structures dans les espaces dédiés aux débats d’idées.

Elle montre également que l’ensemble demeure bien vague, et que si, clairement, des niches d’expertise se dessinent, et que certaines figures émergent, dans le même temps, en matière d’identification, le flou continue de se disputer au vague… sans doute pour le bonheur de tous et pour les bonnes affaires du marché des idées.

Depuis 2006, date de parution d’un rapport en français et en anglais (plus précisément consacré aux structures évoluant dans le domaine des affaires européennes) de la fondation Notre Europe parrainée par Jacques Delors, qui connut un bel écho dans la presse, le terme revient régulièrement, jusqu’à devenir un véritable label, gage de l’excellence universitaire, de qualité de réactivités et souplesse face aux demandes des médias et, pour une part non négligeable, d’une bonne dose de savoir-faire (et de faire-savoir) très entrepreneuriale.

Actuellement les trois principaux quotidiens français ont passé des accords avec de nombreuses structures afin d’alimenter en réflexions argumentées leurs pages, que celles-ci soient nommées «Débats» ou «Idées». Le Monde, par exemple, a signé une convention avec dix think tanks et s’engage à nourrir le débat. Pour citer le journal:

«Le Monde.fr s'est associé à plus de dix think tanks (centre de recherche) français dans le but d'enrichir son espace de débats sur des sujets d'actualité. Les travaux de ces laboratoires d'idées offrent une grande diversité de points de vue et offrent aux lecteurs les clés pour mieux comprendre la complexité des problématiques nationales et internationales.»

Cependant, ces centre de recherches présentés par le journal n’ont que peu de points communs. Certains sont des centres de recherches universitaires, avec des financements publics et des chercheurs professionnels. D’autres sont des associations animées de manière bénévole par des universitaires et des membres de tout ce que peut compter la «société civile»: journalistes, étudiants, médecins et autres. Et si ces forums sont précieux et constituent des espaces de négociation avancée, les recherches proposées ont une valeur différente.

D’ailleurs, comme pour mieux illustrer le flou, en quelque sorte génétique de leur spécialisation, de manière amusante, la définition du think tank constitue déjà en soi un sujet de débat et une invitation à échanger arguments et contre-arguments.

Le mot magique des rubriques «Idées»

Des auteurs, membres d’autres structures que celles ayant signé la convention avec Le Monde, interviennent également. Dans l’édition du 4 août 2011, l’auteur, François Godement, de l’article «Remède à l’Eurocrise, La Chine», est alors présenté comme l’auteur de Chine: la ruée vers l’Europe (The Scramble for Europe) pour l’European Council on Foreign Relations (ECFR).

Ce même chercheur a publié une tribune dans les pages Débats et Opinions du Figaro, «Les émergents face à la crise européenne», où il est présenté, dans le titre, comme chercheur à Asia Centre, sans plus de précision. Un petit astérisque, à la fin du texte le présente également comme membre de l’European Council on Foreign Relations.

Dans le même temps (semaine du 26 octobre au 1er novembre 2011), le terme think tank se retrouvait dans L’Express, sous la légende d’une photo de Jacques Delors. Le titre de l’article, «Jacques Delors — Notre Europe», fait d’ailleurs clairement allusion à la structure que l’ancien président de la Commission européenne à contribuer à créer.

Le Figaro Madame y va également de ce mot magique avec, dans un encadré rouge nommé «think tank», un bref descriptif, de type publicitaire, du 20 YES (Young Entrepreneurs Summit).

La figure du think tank alimente également les médias télévisés, souvent sur des plateaux comme expert, et même dans une émission spéciale qui fête sa première année d’existence (sur LCI, un magazine hebdomadaire, nommé Think Tank mais qui, sur la régularité ne fait intervenir curieusement que deux personnalités, Olivier Ferrand de Terra Nova et Rama Yade qui représente elle-même. L’émission, pour les passionnés, est retransmise le vendredi, à 10h10 et 17h10, et le dimanche à 12h10).

Sur France Culture, l’émission Du grain à moudre a tenté la même aventure lors de la saison 2010-2011 avec ce qui était nommé «Les mercredis des think tanks». Toutefois, il semblait bien difficile de trouver et de varier les experts susceptibles d’intervenir sur les sujets d’actualité et d’appartenir à chaque fois à une structure identifiable.

Nourrir l'espace médiatique

L’un des éléments distinctifs des think tanks par rapport aux centres de recherche universitaires est, en effet et sans conteste, leur capacité à se saisir d’une question et en nourrir les espaces médiatiques, bien avant d’attendre d’être sollicité.

Certains possèdent une masse critique suffisante (en chercheurs et en connections personnelles) pour proposer clef en main des dossiers comme c’est le cas dans le Figaro Magazine daté du 29 octobre, qui titre à la une sur l’évaluation coût du programme du candidat socialiste François Hollande: une évaluation entièrement réalisé par la Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques (Ifrap).

L’Institut Montaigne a frappé également un coup judicieux en publiant Banlieue de la République sous la direction du chercheur du CNRS Gilles Kepel (auteur en 1991 des Banlieues de l’Islam). Avec une équipe de chercheurs, il analyse en profondeur un territoire, Clichy-sous-Bois et Montfermeil, qui fut l'épicentre des émeutes en 2005.

De son côté, Terra Nova (dont Olivier Ferrand est le directeur) peut s’enorgueillir d’avoir contribué par des tribunes, publications, etc., au succès de la primaire socialiste.

Plus spécifiquement, Terra Nova peut également produire des rapports qui ne sont pas diffusés dans la presse (bien que, par une fuite curieuse, le journal Le Monde s’en soit fait l’écho): la fondation a ainsi remis à François Hollande un rapport confidentiel tirant le bilan des campagnes de 2002 et de 2007 et avançant des propositions tirées des campagnes présidentielles américaines (que ce rapport ait été commandé par Hollande, soit lu et que certaines propositions soient retenues, est une toute autre question).

Peser sur le politique

De fait, si ces structures œuvrent pour le politique et le bien commun, la politique n’est jamais loin. Il s’agit bien de convaincre afin de peser sur les décideurs politiques. Sur Amazon.fr, par exemple, le livre Ce qui ne peut plus durer (le manifeste) chez Albin Michel, est signé collectivement par «Les Gracques» qui se présente comme un groupe de «réflexion et de pression».

L’expression, qui est sans doute adaptée du livre de 2008 Les groupes de réflexion et d'influence en Europe de Pierre-Emmanuel Moog, désigne ici un groupe désireux, selon la définition «que la gauche garde une culture de gouvernement. Fondé en 2007 par d'anciens membres des cabinets Mitterrand, Rocard et Jospin, il s'est depuis ouvert à des intellectuels, des chercheurs, des avocats, des chefs d'entreprise, qui partagent les mêmes orientations: pour un rassemblement autour d'une gauche réformiste».

En face de l’échiquier politique français, l’UMP propose la revue trimestrielle Le Mouvement des idées qui, dans son premier numéro, recueille plus de onze contributions de «clubs et think tanks». Là encore, et de manière beaucoup plus précise, l’écurie politique est apparente. Que celle-ci puisse ne fonctionner que pour un seul homme est d’ailleurs fort envisageable si l’on suit le titre du Nouvel Observateur (le 25 octobre): «Arnaud Montebourg lance son think tank “Nouvelle France”».

Il est possible de traduire think tank par «boîte à idées» ou, plus littéralement, pour se référer à l’apparition historique, aux Etats-Unis, à des «silo à idées». Ces mots ne donnent toutefois pas une plus claire représentation ou vision de ce qu'ils sont. Rien de comparable en effet entre des clubs de bénévoles, des cercles politiques et des fondations ou instituts s'appuyant sur une argumentation académique et si possible rigoureuse et dont l'objectif final est d'influencer le processus politique.

Le travail de formatage, de séduction, réalisé par certains professionnels, à la fois polémistes et/ou vulgarisateurs est par conséquent assez éloigné de l'image de purs créatifs ou de penseurs désintéressés.

La lecture rapide de grands titres nationaux révèlent la présente devenue presque systématique de ces curieux animaux hybrides. Elle révèle surtout que le terme «think tank», toujours improprement traduit, demeure polysémique, sinon ambivalent et qu’y réside précisément tout son intérêt.

Certes, des domaines de spécialisation (relations internationales, questions européennes, économie etc.) apparaissent, et des structures cherchent à occuper des niches spécifiques. Cependant, les nombreuses possibilités des statuts juridiques, la variété des ambitions et des moyens tout comme la facilité de publiciser ses travaux grâce aux nouveaux outils informatique, si elle facilite la circulation d’arguments et d’idées, modifie également en profondeur l’accès à l’information.

Bref, sur le marché des idées, il y a de très bonnes affaires tant que nous ne savons pas clairement qui nous sert les plats, qui se trouve en cuisine et qui approvisionne.

Xavier Carpentier-Tanguy

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