Zulu nation, les francs-maçons du hip-hop

Bambaataa et Yellow, photo de Richard Bord

Bambaataa et Yellow, photo de Richard Bord

Le mouvement culturel créé par Afrika Bambaataa dans le Bronx fête ses 38 ans. L'occasion de revenir sur son histoire et son influence sur le hip-hop français.

Bronx, 1973. Afrika Bambaataa, membre du gang des blacks spades, est témoin du meurtre de son meilleur ami. Une révélation pour ce gangster qui décide alors de troquer son revolver contre une platine de DJ. Son idée: canaliser la violence en énergie positive grâce au hip-hop, mouvement qu’il crée en regroupant sous une même bannière le rap, la dance, le graff, le DJing et la connaissance. Autant d’armes pour combattre la violence qui fait rage dans les quartiers difficiles. La «confrérie» s’inspire des zoulous, peuple du sud de l’Afrique résistant à l’envahisseur anglais, pour donner du crédit à leur gang: la Zulu nation.

Les zulus se posent en défenseurs du hip-hop et des valeurs véhiculées par leur slogan hippiesque «Peace, love, unity and having fun». Ils se présentent comme un gang, avec sa hiérarchie, son salut, sa sélection à l’entrée et ses codes, tout en insistant sur la notion de «gang positif». Ils se dotent d’un règlement pour expliciter leur idéologie et renforcer l’engagement des membres. Pour s’identifier, ils arborent un pendentif nominatif et s’attribuent des grades: de simple zulu à Amen Ra, (distinction suprême) en passant par King (stade à partir duquel on peut nommer d’autres membres). Porté par le charisme et la musique de son leader, le mouvement va vite prendre de l’ampleur. À la fin des années 70, la ville de New-York comptait 40.000 zulus.

C’est en 1982 que la Zulu nation débarque en France, avec l’aide de personnalités du monde du rock comme Bernard Zekri et Jean Karakos. Le New York City Rap Tour, tournée européenne des zulus, s’arrête à Paris et fait découvrir la culture hip-hop aux Français. Dans l’allégresse du moment, Afrika Bambaataa nomme les premiers membres français, dont Sydney, animateur de l’émission «H.I.P.H.O.P» sur TF1. Le chapter (chapelle, équivalent des loges maçonniques) français est né et la culture hip-hop s’installe.

Mais, Il faut attendre 1986 pour que l’organisation se trouve un leader en France. DJ Dee Nasty, pionnier du hip-hop français, revient alors des Etats-Unis où il vient d’être nommé «King» par un des piliers de la Zulu nation américaine. Il prend les rennes de la confrérie (alors gangrénée par les luttes internes) qu’il dirige encore aujourd’hui, à 51 ans. Il compare la Zulu nation aux Francs-maçons, sans le côté élitiste. «Quand tu deviens zulu, tu n’as pas plus de meufs et plus d’argent du jour au lendemain», confirme DJ Number Six, coordinateur du site Internet et des réseaux sociaux de la Zulu nation en France et directeur marketing dans la vie civile.

«Les moines shaolin du hip-hop»

Forts d’une centaine de membres, dont cinquante vraiment actifs, la Zulu nation française reprend les préceptes de base de son modèle étatsunien. À ce titre, elle milite pour la promotion du hip-hop originel et les valeurs universelles de paix et d’amour.

Mais les zulus ont une vision bien à eux du pacifisme. La confrérie est dotée d’un service d’ordre, les shakas [du nom du prince zoulou qui a inspiré Afrika Bambaataa]. Gros bras du gang, ils sont nommés par Dee Nasty pour «faire la sécurité pendant les concerts, protéger les frères victimes de menaces ou faire en sorte qu’on ne se foute pas de notre gueule, détaille-t-il. Aux Etats-Unis, les shakas sont bien plus nombreux. Ils ont des camps d’entraînements et attaquent d’autres gangs qui se font passer pour des zulus lors de leurs méfaits ».

Dee Nasty assure qu’il a récemment évincé les derniers shakas français pour manquement à leur devoir de protection. En remplacement, chaque membre joue ce rôle. Une idée qui ne déplaît pas à DJ Number Six. «On est des moines shaolin, on défend notre temple et notre temple c’est le hip-hop. Ce sont des guerriers, nous aussi, métaphorise-t-il. On est pacifistes mais si tu nous chies dans les bottes, tu t’en prends une. Au slogan ‘Peace Love Unity and having fun’, je rajouterais ‘tarte dans ta gueule’ ».

Son point de vue n’est pas partagé par l’ensemble du chapter français, qui lutte par ailleurs contre l’homophobie, le racisme et pour l’égalité hommes/femmes, chose assez rare dans le hip-hop. Deux tendances se distinguent. Une branche radicale composée de «mecs qui aiment castagner», une plus modérée qui considère que«la meilleure façon de défendre le hip-hop, c’est d’en diffuser du bon», comme le précise Lord Yoshi, zulu récemment nommé. Dee Nasty, qui cautionne les deux visions, joue le rôle du «médiateur».

Hip-hop d’utilité sociale

Une chose met néanmoins tout le monde d’accord, le rôle pacificateur du hip-hop. «Des textes de rap m’ont fait comprendre que tu pouvais partir de rien et arriver quelque part. On est des gens du ghetto. Sans la zulu, on aurait mal tourné», affirme DJ Number Six. Dee Nasty, passé par la grande délinquance avant de «changer de vie» va même plus loin. «Sans le hip-hop, je serais mort», assène-t-il.

Pour récupérer les jeunes avant qu’il ne soit trop tard, les membres organisent des manifestations culturelles avec leurs associations respectives (événements musicaux et cinématographiques, concours de danse…), afin de créer des vocations. L’événement majeur reste sans conteste le concert anniversaire organisé tous les 12 novembre. Mais au-delà de cette journée, les «frères» prennent des initiatives à titre personnel. «Beaucoup de zulus sont éducateurs et animent des ateliers d’écriture ou de musique destinés aux enfants, notamment en province. C’est  pour leur donner envie», explicite Dee Nasty.

Les membres ne payant pas de cotisation, «c’est l’argent des consommations et des entrées de concerts qui finance nos frais: bombes pour les graffeurs, pendentifs pour les nouveaux ou communication en ligne», relate DJ Number Six. Mais, faire du blé n’est pas notre finalité, le but est de transmettre cette culture. Je crois au hip-hop, t’as pas idée à quel point».

Délit de sale gueule

Mais son engouement n’est pas partagé par tous. «Il faut remettre les choses dans leur contexte, glisse Anthony Pecqueux, sociologue des cultures urbaines. Le hip-hop ne jouit pas d’une  forte côte de popularité dans les médias. En témoigne la cartographie des gangs, publiée par France soir dans les années 90, plaçant le groupe de rap NTM dans le 93».

La Zulu nation non plus n’est pas plébiscitée. «Au début des années 90, ils ont souffert du discrédit médiatique. L’amalgame entre zulus et zoulous, connoté péjorativement, s’est vite répandu dans la presse», analyse Karim Hammou, sociologue spécialiste du rap. Comme aux Etats-Unis, des bandes utilisent le nom des disciples d’Afrika Bambaataa comme la Zoulou Nation Force dans le sud de Paris. «Les faits divers liés aux bandes étaient imputés aux zulus. Ils ont été dépossédés de leur nom» constate Karim Hammou.

Néanmoins, la Zulu nation trouve un certain écho auprès de la jeunesse. «Dans les années 90, tout le monde portait un insigne zulu sans avoir été nommé, se plaint DJ Number Six, qui rappelle que la confrérie n’est pas un club de golf. Mais même dans le milieu du hip-hop, la confrérie ne fait pas l’unanimité. «En France, c’est la guerre du code postal: 93, Vitry, Sarcelles… les villes ou départements d’appartenance sont portés en étendard. Les rappeurs français sont peu sensibles au discours d’unité du type on est tous frères », estime Olivier Cachin, journaliste et auteur prolifique d'ouvrages sur le hip-hop.

Certains rappeurs fustigent même le côté fleur bleue des zulus. «Des groupes comme NTM nous prenaient pour des baltringues et se disaient: tu les tapes, ils tendent l’autre joue», s’amuse Dee nasty qui dément cette passivité.

«L’argent a tué l’utopie de jeunesse»

Sans structure et organisation officielle, mis à part Dee Nasty, les zulus peinent à peser sur le hip-hop français. D’autant plus que le lien entre les disciplines, voulu par Afrika Bambaataa, s’est étiolé. «La zulu s’est essoufflée, car le destin des différentes disciplines s’est séparé. Le Rap et le DJing sont passés du stade de phénomène marginal à l’industrie du disque, laissant en retrait le graff et la danse. Au départ, on voyait des danseurs et des graffeurs sur scène, ça ne se fait plus. L’unité de pratique et de lieu a éclaté », explique Anthony Pecqueux.

De plus, une fois l’âge adulte atteint, difficile de continuer à s’investir dans le hip-hop si on n’a pas réussi à en faire son métier. «Quelque part, l’argent a tué l’utopie de jeunesse de la Zulu nation mais il a aussi pérennisé le hip-hop en lui permettant de sortir des caves», résume Oliver Cachin.

Si le rap connaît un regain de médiatisation dans les années 2000, les zulus, eux, peinent à intéresser le public. En mal de notoriété et de reconnaissance, ils souhaiterait s’associer aux temps forts de la scène hip-hop nationale mais n’en a pas l’occasion. «Nous n’avons pas été convié à la quinzaine du hip-hop, ni à la maison du hip-hop qui doit s’ouvrir aux Halles. Pourtant nous sommes là depuis trente ans», regrette Dee Nasty.

Laissés pour compte, les zulus français espèrent néanmoins rebondir dans les prochaines années, notamment grâce à leur récent site Internet et à leur projet de création d’un grand festival, regroupant des zulus venus des USA et d’ailleurs. Pour autant ils ne veulent pas suivre la même voix que leurs homologues américains qui ont tendance à dériver de leur objectif initial.

«Ils ont l’impression d’avoir déjà assez fait pour le hip-hop, déplore Dee Nasty. Maintenant, sur leur site Internet, ils te disent comment manger, parlent d’écologie et même d’ufologie. Nous considérons que nous avons encore du travail et nous restons concentrés sur ce que nous savons faire: du hip-hop».

Et le boulot ne manque pas. La violence dans les banlieues n’a pas disparu avec l’arrivée des zulus et «la musique de merde» fleurit sur les ondes. Karim Hammou considère de son côté que l’on en demande trop aux zulus. «Peut-on leur reprocher de ne pas avoir atteint leur but? s’interroge-t-il. Cela reviendrait à blâmer une association de quartier parce qu’elle n’a pas réussir à endiguer le chômage».

Emmanuel Daniel

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