Sports

Bercy: le tennis des champions de la glisse

Yannick Cochennec, mis à jour le 09.11.2011 à 14 h 21

La terre battue n'est plus la seule surface où s'expriment avec talent les spécialistes du grand écart.

Gaël Monfils au tournoi de Stockholm en octobre 2011. Scanpix Sweden / Reuters

Gaël Monfils au tournoi de Stockholm en octobre 2011. Scanpix Sweden / Reuters

Une dizaine de kilomètres seulement sépare le stade Roland-Garros et le Palais Omnisports de Paris-Bercy, cadre, du 7 au 13 novembre, du BNP Paribas Masters où sont rassemblés la plupart des meilleurs joueurs de tennis mondiaux. Mais pour un champion, rallier l’Ouest et l’Est (et vice versa) de la capitale est une longue marche presque impossible.

Le tournoi de Bercy, né en 1986, n’a jamais été le miroir des Internationaux de France. En 25 ans, un seul joueur, Andre Agassi, peut se vanter de compter les deux épreuves à son palmarès. Un véritable tour de force dans la mesure où l’Américain avait été capable, de surcroît, de s’imposer à la fois à Roland-Garros et Bercy lors d’une même saison, en 1999.

Les deux rendez-vous s’opposent, il est vrai, en raison de l’antagonisme des surfaces. D’un côté, la terre battue, lente, à Roland-Garros, de l’autre, un revêtement synthétique, plus ou moins rapide en fonction des années, à Bercy. Les joueurs de fond de court triomphent à Roland-Garros, les amateurs d’un jeu davantage porté vers l’offensive ont le dernier mot à Bercy à l’image, entre autres, de Stefan Edberg, Boris Becker, Goran Ivanisevic, Pete Sampras, éternels recalés des Internationaux de France.

Un festival d'écarts

Mais avec le lissage progressif des manières de jouer — les serveurs-volleyeurs sont en voie d’extinction et les attaquants de fond de court sont devenus la norme— les spectateurs n’ont plus trop l’occasion de distinguer de réelle différence entre les techniques en fonction des surfaces.

Aujourd’hui, la tendance vers cette sorte de gémellité est accrue par une pratique récente et ahurissante du point de vue des joueurs du dimanche que nous pouvons être. Désormais, comme sur terre battue, les joueurs font aussi des glissades sur les surfaces en dur!

A Bercy, le public parisien aura notamment l’occasion de voir Novak Djokovic et Gaël Monfils dans leurs arabesques accompagnées de crissements de leurs chaussures pouvant ressembler à l’agonie d’une craie sur un tableau. En 2009, Djokovic et Monfils, opposés en finale à Bercy, avaient ainsi offert au public un festival de fentes et de grands écarts lors d’une rencontre acharnée.

Tous les deux sont devenus les chantres de cette nouvelle manière de se mouvoir et de frapper des coups en complet déséquilibre.

La glissade est une obligation sur terre battue, au moins pour ceux qui espèrent s’y imposer. Pete Sampras n’était pas, par exemple, doué dans cet exercice où son jeu de jambes n’était pas adapté à la surface. Il dérapait de manière incontrôlable sur le central de Roland-Garros qui était pour lui une sorte de patinoire. A contrario, Rafael Nadal est passé maître dans cet exercice qu’il domine complètement que ce soit du côté revers ou du côté coup droit.

Sampras a grandi sur des courts en dur en Californie alors que Nadal s’est formé sur terre battue aux Baléares. D’une surface à l’autre, le jeu de jambes est différent. Sur dur, le joueur est en mouvement perpétuel.

Sur terre battue, lors d’un échange, il ne cesse de s’arrêter puis de repartir si bien que ce genre de gestuelle requiert des qualités particulières au niveau des chevilles et des mollets qui se solidifient au cours de l’apprentissage des jeunes années. D’où les entorses fréquentes de ceux qui n’ont pas eu la chance d’apprendre à jouer sur terre battue.

Pour l’anecdote, comme Sampras, Agassi ne savait pas non plus glisser sur terre battue, mais il s’est pourtant imposé à Roland-Garros. De quelle manière ? En jouant avec des chaussures à picots généralement employées sur gazon qui lui permettaient d’être moins en déséquilibre. Chaussures depuis interdites sur terre battue.

Si la glisse n’est pas encore à l’ordre du jour sur gazon (si c’était le cas, ce serait pour le plus grand malheur des jardiniers), elle s’est donc banalisée sur les courts en dur alors qu’elle était exceptionnelle voire inimaginable il y a 20 ans. A l’exception d’un petit gabarit comme Michael Chang,  planté sur des jambes musculeuses, personne ou presque ne se risquait à cette cascade extrêmement dangereuse.

Sliderman

Et puis… les femmes ont fini par transformer la glissade sur dur en péripétie ordinaire. Ce sont elles, en effet, qui ont été à l’origine de la mode partout répandue aujourd’hui y compris dans les catégories d’âge les plus jeunes qui adorent imiter leurs aînées.

Née d’une mère championne de gymnastique, la Belge Kim Clijsters a été la première à populariser ces incroyables flexions sur ciment ou sur moquette parfois jusqu’au grand écart. Lorsqu’elle est débordée sur le côté droit, l’ancienne n°1 mondiale et actuelle tenante du titre à l’Open d’Australie possède cette capacité à étirer son corps dans toute sa longueur pour aller chercher la balle de façon improbable avec le bout de sa raquette.

La Serbe Jelena Jankovic, autre ancienne n°1 mondiale, a ce même goût pour les étirements très tendus qui font souvent «mal» depuis la tribune tant la blessure semble inévitable alors qu’elle ne vient jamais.

Et voilà donc les hommes qui s’y sont convertis à leur tour en dehors de la terre battue à commencer par Novak Djokovic:

et Gaël Monfils, ce dernier étant surnommé «Sliderman» en raison de ses glissades répétées:

«Dans cet exercice, je crois que je suis le meilleur», a souri récemment le Français qui, lors de son enfance, usait des paires de chaussures plus que de raison à cause de ses dérapages multi surfaces.

Joueur défensif s’il en est, Monfils, dont la tonicité musculaire est exceptionnelle, incarne ce tennis moderne fait de mouvements presque exclusivement latéraux sur toutes les surfaces tandis que les courses vers l’avant sont devenues plus rares avec l’effacement des serveurs-volleyeurs.

Question de matériel

La prolifération des glissades sur les surfaces en dur entérine, en réalité, cette façon de jouer en gauche-droite qui va de pair avec l’amélioration des conditions physiques, les champions reposant sur des jambes désormais très musclées, même au plus jeune âge. Ces fentes extrêmes sont aussi rendues possibles par la sophistication du matériel et notamment des cordages qui corrigent beaucoup de coups, y compris les plus désespérés.

Aujourd’hui, il est plus ou moins aisé de taper des grands coups en dépit d’un gros déséquilibre. Des joueurs n’hésitent pas non plus à jouer sur dur avec des chaussures en principe destinées à la terre battue.

Mais il y a glissade et glissade. Reine de la glisse, Kim Clijsters cultive, en effet, un paradoxe. Elle n’a jamais gagné à Roland-Garros, ses quatre victoires en Grand Chelem ayant été acquises sur des courts en dur. «Sur ciment, la glissade est brève, a-t-elle expliqué. Alors que sur terre, je ne sais jamais quand je vais m’arrêter!»

Si vous passez par Bercy cette semaine ou si vous regardez la télévision, vous verrez que Gaël Monfils ne sait, lui, jamais s’arrêter sur la «patinoire» de Bercy où il menace souvent les panneaux publicitaires quand il ne vient pas les heurter au bout de ses dérapages aventureux.

Un conseil: n’essayez pas de l’imiter.

Yannick Cochennec

 

Yannick Cochennec
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