Culture

On nous a menti sur Pinocchio

Nathaniel Rich, mis à jour le 09.11.2011 à 19 h 38

Le véritable personnage se trouve dans le roman de Carlo Collodi, qui le dépeint comme un pantin pourri gâté. L'adaptation de Disney en a fait un joyeux petit pantin qui ne désirait rien plus que de devenir un vrai petit garçon.

Un sifflet Pinocchio, tenu par un manifestant italien, à Rome en 2009. REUTERS/Alessandro Bianchi

Un sifflet Pinocchio, tenu par un manifestant italien, à Rome en 2009. REUTERS/Alessandro Bianchi

La notice autobiographique de la nouvelle édition de Pinocchio chez Everyman nous apprend que Carlo Collodi n’a jamais eu d’enfants. Tout lecteur de ce livre comprendra aisément pourquoi. Collodi les détestait. Les garçons tout spécialement, ces minables petits rongeurs.

Chaque petit garçon dans Pinocchio est stupide, désobéissant, avide et vicieux. Mais aucun qui ne soit pire que Pinocchio lui-même. Collodi le qualifie de «voyou», «coquin», «vaurien», «honte», «galopin» et de «fieffé filou». «Bougre de gamin!» se lamente Geppetto, le brave papa menuisier de Pinocchio. A peine est-il né que le pantin se met à rire au visage de son père et à se moquer de lui. Puis Pinocchio vole la perruque du pauvre vieil homme.

Le mauvais comportement de Pinocchio n’a pas pour but de le rendre charmant ou attachant. Il est destiné à servir d’avertissement. Collodi avait d’abord l’intention que cette histoire, publiée pour la première fois en 1881, soit une tragédie. Elle se terminait par l’exécution de la marionnette. Les ennemis de Pinocchio, le Renard et le Chat, ligotaient ses bras, lui passaient un nœud coulant autour de la gorge, et le pendaient à la branche d’un chêne :

«… un violent vent du nord commença à souffler et à mugir rageusement, et il s’abattit sur le pauvre pantin, le ballottant violemment, comme le battant d’une cloche sonnant à toutes volée. Et le balancement lui causa d’atroces douleurs…

Le souffle finit par lui manquer et il n’eut pas la force d’en dire plus. Il ferma les yeux, ouvrit la bouche, laissa pendre ses jambes, et après un dernier spasme il se figea au bout de sa corde.»

Fin.

Ceci n’est pas le Pinocchio dont vous gardez le souvenir? Moi non plus. Je l’ai toujours imaginé comme un joyeux petit pantin qui ne désirait rien plus que de devenir un vrai petit garçon. C’est le Pinocchio dépeint dans l’adaptation de Walt Disney, qui a édulcoré l’histoire de Collodi sortie en 1940. Difficile d’accuser Disney – Pinocchio est un enfant pourri.

Le compromis de Walt Disney

En fait, au début du projet, Disney se sentait tellement frustré par l’histoire de Collodi qu’il en cessa la production. Il conclut qu’elle ne convenait pas aux enfants: Pinocchio était trop impudent, bien trop fanfaron, et trop pantin pour être sympathique. Finalement, un compromis fut trouvé. Le souhait de Pinocchio serait exaucé dès le départ. Il ne serait finalement pas décrit comme une marionnette mais comme un véritable petit garçon, et de surcroît un gentil et charmant.

De même, le «Grillon-qui-parle», un personnage tout à fait mineur dépourvu de nom, devint Jiminy Cricket, un petit homme chauve représentant la bonne conscience de la marionnette. (Dans le livre, lorsque le grillon réprimande Pinocchio pour s’être rebellé contre son père, le pantin défonce la tête de l’insecte d’un coup de marteau). Disney s’empara aussi d’un passage mineur – dans lequel le nez de Pinocchio s’allonge lorsqu’il ment – pour en faire un thème central. La morale du film est que si vous êtes courageux et honnête, et que vous écoutez votre conscience, vous trouverez le salut. En revanche, la morale du livre de Collodi est que si vous vous comportez mal et que vous n’obéissez pas aux adultes, vous serez ligoté, torturé et assassiné.

Pour ses péchés Pinocchio n’est pas seulement pendu mais aussi détroussé, enlevé, poignardé, fouetté, privé de nourriture, emprisonné, frappé à la tête, et voit ses jambes brûlées. Mais les mauvais traitements psychologiques qu’il subit sont pires encore. Il se croit ainsi à plusieurs reprises responsable de la mort de son «père» (Geppetto) et de sa «mère» (la Fée Bleue). Collodi se délecte de raconter dans les moindres détails les plus  mélodramatiques les châtiments subis et mérités par Pinocchio. Lorsque le pantin est enfermé dans une cage en fer, il est «si étourdi de douleur que des étoiles de toutes les couleurs dansent devant ses yeux». Lors d’un de ses nombreux épisodes de famine, l’estomac de Pinocchio est «semblable à un appartement qui a été laissé vide et inhabité pendant cinq mois».

Entre autres humiliations raffinées, il est plongé dans la farine «cinq ou six fois» jusqu’à ce qu’«il soit blanc de la tête aux pieds et ressemble à un pantin de plâtre» prêt à être jeté dans une poêle à frire. Il est attaché avec un épais «collier clouté» comme un chien et enfermé dans une niche.

Et après avoir été transformé en âne, il est vêtu comme une fillette et contraint à exécuter des danses absurdes, puis à sauter à travers des cerceaux, sur une scène. La joie sadique de Collodi dans ces scènes est communicative – ce sont de loin les plus riches et les plus divertissantes parties du livre. De ce point de vue, Pinocchio ne ressemble pas aux contes de fées, disons, de Hans Christian Anderson, dans lesquels de bonnes choses arrivent aux gentils enfants, mais plutôt au Struwwelpeter (Pierre l’ébouriffé) de Heinrich Hoffmann et aux Contes moraux d’Hilaire Belloc, dans lesquels de mauvaises choses arrivent aux méchants enfants. Collodi, de toute façon, n’a pas la touche légère d’Hoffmann et Belloc; il est plus sévère et malveillant.

La leçon de morale de Carlo Collodi

Même le plus distrait des jeunes lecteurs de Pinocchio ne pourrait manquer le message de Collodi, tant il le reformule inlassablement de chapitre en chapitre. Et comme la Fée Bleue le déclare dans la conclusion du livre:

«Les enfants qui prennent tendrement soin de leurs parents quand ils sont dans la gêne ou qu’ils sont malades méritent louanges et affection, même s’ils ne sont pas toujours des modèles d’obéissance et de bonne conduite. Si, à l’avenir, tu deviens raisonnable, tu trouveras le bonheur.»

A la fin du livre, il y a une certaine préoccupation sur le thème de devenir un «vrai petit garçon», mais on dirait que Collodi a eu cette idée après-coup. D’ailleurs, les deux derniers tiers du livre sont venus après-coup. Pinocchio a d’abord paru en feuilleton dans l’hebdomadaire Giornale dei bambini, le Journal des enfants, où il a gagné une large audience. Mais lorsque Pinocchio finit pendu au 15ème épisode, les jeunes lecteurs de Collodi sont horrifiés. Ses éditeurs l’obligent alors à prolonger l’histoire, et à ressusciter Pinocchio par l’entremise d’une belle fillette aux cheveux bleus (le personnage qui devient ensuite la Fée Bleue). Collodi changea alors le genre de son livre de tragédie en comédie noire. Il parvint à un compromis: la vie de Pinocchio serait épargnée, mais en échange ses châtiments deviendraient plus baroques et effroyables.

Collodi, qui était fonctionnaire et auteur de fictions satiriques, se mit à écrire pour les enfants car «les adultes sont trop difficiles à satisfaire». Il séduisit ses jeunes lecteurs avec d’extravagantes descriptions de carrosses «matelassés avec de la crème fouettée et des biscuits à la cuiller» et de plaisirs incessants dans l’idyllique «Pays des Jouets», où il n’y a pas d’adultes et où les grandes vacances commencent le Premier de l’an pour finir à la Saint Sylvestre. L’attrait est évident: laissé à lui-même, Pinocchio est le héros de tous les enfants fripons et rebelles. Toutefois le plaisir est de courte durée. Et c’est alors que commence la violence. Bien que Collodi ait probablement cherché à satisfaire ses jeunes lecteurs, c’est à leurs parents que revient finalement le dernier éclat de rire sardonique.

Nathaniel Rich

Traduit par Florence Boulin 

 

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