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Soignez-vous par le vin: le grand retour des vins médecins

Jean-Yves Nau, mis à jour le 25.11.2011 à 13 h 06

L’ouvrage du mystérieux «Docteur Maury», best-seller des années 1970-80, vient d’être réédité. Il devrait être interdit.

Des bouteilles de vin à Vinitaly, en 2009 à Vérone. REUTERS/Alessandro Garofalo

Des bouteilles de vin à Vinitaly, en 2009 à Vérone. REUTERS/Alessandro Garofalo

Une centaine de pages pour une quinzaine d’euros. Avec en prime le célèbre bandeau (rouge) de l’édition rappelant (en lettres minuscules) que «l’abus d’alcool est dangereux pour la santé». Le tout est signé du «Docteur Maury». Clin d’œil aux maury, vins bien trop méconnus d'une ppellation des Pyrénées-Orientales? Patronyme véritable précédé d’un titre décerné par la Faculté?

La question se pose comme dans le cas de l’abbé Soury: le Dr Maury a-t-il ou non existé? Jadis, la question n’aurait eu aucun sens. Jadis, c’était bien avant la loi Evin (1991), avant même le premier rapport sur la question remis par le Pr Jean Bernard à Jacques Barrot. Enfant d’Yssingeaux (Haute-Loire), figure française de la Démocratie chrétienne, ce dernier était alors ministre de la Santé et de la sécurité sociale. Et la santé publique commençait à faire parler d’elle.

Nous parlons là d’un temps où la gauche n’avait, sous la Ve République, jamais été au pouvoir. En ces temps, le fléau de l’alcoolisme sévissait déjà de longue date. Pour autant, les boissons alcooliques n’étaient pas maudites et les vins étaient encore bénis. C’était le temps rêvé du Dr Maury, pas encore celui du Dr House.

Consciente de ce drame sanitaire, la France avait tôt commencé à agir. Souvent en vain. Elle avait certes pris ses distances avec les absinthes et les vins tenus pour neurotoxiques car issus de quelques cépages hybrides post-phylloxériques comme le noah.

Mais les bouilleurs de crus jouissaient toujours de leur privilège; et loi Evin ou pas, les boissons alcooliques industrielles et étrangères n’allaient pas tarder à déferler  dans l’Hexagone, à grand renfort de publicité. Bientôt, les vignerons français ne sauraient plus à quels saints se vouer, bientôt apparaîtraient les pré-mix pour les plus jeunes, les «alcoolisations paroxystiques intermittentes» (binge drinking) qui vont avec et plus généralement les alcoolisations à la manière anglo-saxonne. Mais tout ceci est une autre histoire.

«Le vin, ce soleil en bouteille»

C’est en 1974 que paraît, aux Editions du Jour, la première version de Soignez-vous par le vin. L’éditeur Jean-Pierre Delarge reprend l’affaire en 1978. Gros et planétaire succès, jamais démenti; du moins jusqu’à la loi Evin. Et c’est cet ouvrage devenu coquetterie d’amateur (introuvable, la première édition se vend à prix d’or) que l’on va retrouver grâce à NiL éditions. Dès l’introduction, la rengaine semble nous parvenir d’un autre temps:

«Il est de bon ton en notre époque de progrès où nous avons le rare privilège de vivre et au nom d’une conception de l’hygiène et de la diététique, de condamner sans appel le jus de la treille; on le rend maintenant responsable d’une infinité de maux, à commencer par l’alcoolisme pour finir par l’augmentation de la criminalité et des accidents de la route; et pourtant Dieu sait si l’on a jamais, dans toute l’histoire de l’humanité, consommé autant d’eaux minérales et de jus de fruits qu’aujourd’hui; tracts, conférences aussi doctes qu’ennuyeuses, exposés radiophoniques, images télévisées, commentaires de savants personnages à la triste figure, ne nous sont guère épargnés pour nous prouver par a+b la nocivité du vin, ce soleil en bouteille, et ses incidences fâcheuses aussi bien sur le corps que pour l’esprit.»

Pour un peu, on en redemanderait:

«Toutes ces campagnes anti-œnologiques n’empêchent pas que l’eau actuellement en service pour la boisson est de plus en plus polluée et indigeste et, d’autre part, que l’emploi habituel de produits toxiques véritables, stupéfiants, hallucinogènes, médicaments dits “tranquillisants” et autres crus de la même origine, connaît à l’heure actuelle une faveur de plus en plus grande auprès du public, sans que personne s’en émeuve le moins du monde.»

Nous étions au lendemain de mai 1968 et le Dr Maury ignorait que bientôt la science ne ferait plus de différences entre les différentes boissons alcooliques, classant le Clos de Tart et d’Yquem au rang de la vodka soviétique frelatée. Il ignorait aussi, circonstance aggravante, qu’avant la fin du siècle les boissons alcooliques ne seraient plus distinguées des autres substances psychotropes induisant des addictions massives.

Ballonnements, hypertensions, obésité...

Pour l’heure, il avait trouvait son angle d’attaque. Non seulement la consommation (raisonnable) des vins (de qualité) n’étaient pas de nature à ruiner la santé mais ils pouvaient aider à la recouvrer. D’où son formidable et double abécédaire où les régions des appellations d’origine contrôlée (françaises) deviennent objet de prescription pour une (ou plusieurs) affection(s) bien connue(s) des mortels. A la partie «Lexique médical des grands crus», les «indications vineuses» précèdent l’«index thérapeutique».  

L’inégalité règne. Trois occurrences seulement pour l’Alsace (ballonnements, flatulence abdominale, hypertension artérielle) et une trentaine pour Bordeaux, des allergies (tendance aux) à urticaires (tendance aux). Cinq pour le Sancerrois (dont l’hypertension artérielle et l’obésité) pour deux aux Côtes-du-Rhône avec mention particulière au Châteauneuf-du-Pâpe: déminéralisation.

Bien évidemment, de long discours développent l’indispensable modération, la nécessaire qualité et, plus généralement, la possibilité de réunir l’utile à l’agréable.  

Aérophagie? Champagne (sec ou brut) et ses vertus naturellement euphorisantes à la dose (conseillées) de deux flûtes par repas.

Ménopause? Bordeaux de la région du Médoc; deux verres (à Bordeaux) par repas. Pourquoi? L’explication donnée vaut à elle seule l’achat du livre.

Urates? Gros-plant!

Diarrhées? Beaujolais (jeune)!

Vieillesse? Vins de la région d’Aloxe-Corton.

Une lecture rigoureuse des lois en vigueur sur la publicité et sur la sécurité sanitaire des produits de santé permettrait d’interdire à la vente une telle incitation à la consommation alcoolique et thérapeutique. Rien ne dit que cela ne sera pas tenté.

Tout cela prête à rire, bien sûr. Au point que l’on en vient à songer que l’auteur pourrait bien se moquer ici et des vins comme des malades. Quoi qu’il en soit, nous sommes dans le vraisemblable; et aussi curieux que cela puisse être aujourd’hui, l’époque n’est pas si lointaine où assimiler le vin à une boisson alcoolique tenait du blasphème, l’abstinence du péché mortel. Et la réédition de «l’incroyable best-seller des années 1970» (éditeur dixit) vient à sa manière éclairer la symbolique que peuvent jouer les vins et les alcools.

Le Paradoxe français

La croisade anti-alcoolique et les priorités données à la santé publique ont pris de nouvelles formes. Aussi cette symbolique s’est-elle déplacée. L’intérêt de certaines catégories socioprofessionnelles aisées pour le vin ne se dément pas; avec son corollaire: le nombre des vignerons cédant aux commerciales sirènes du tout bio enfle de manière exponentielle.

Il faut aussi compter avec le Paradoxe français et les vertus des antioxydants. Hors-alcool, c’est la vigne et les raisins non fermentés qui, aux frontières de la cosmétologie, de la vinothérapie et des caudalies, génèrent des profits insoupçonnés. Jusqu’à d’improbables mariages, sur les rives de la Loire, entre la sophrologie, la sensorialité et les vins naturels.

Vivant, le Dr Maury multiplierait aujourd’hui les saisons de son chef d’œuvre. Au fait qui était-il? Sur l'Internet, on retrouve la trace d'un auteur prolifique qui lui ressemble: l’homme a surfé sur la bière, les tisanes, les plantes, les oligo-éléments; sans oublier les rhumatismes, les maladies des nerfs et l’homéopathie. NiL éditions précise qu'Emmérik-Adrien Maury serait diplômé de la Faculté de médecine de Paris où il aurait soutenu sa thèse en 1928. Médecin résident au Royal Homeopatic Hospital de Londres, il se serait consacré dès 1931 à l’homéopathie et à l’acupuncture.

En épitaphe de l’ouvrage, les responsables de NiL éditions écrivent:

«Malgré nos recherches auprès des différents éditeurs ou agents littéraires liés à cet ouvrage, et une annonce publiée dans Livre Hebdo, nous n’avons pu retrouver la trace du docteur Maury ou de ses ayants droit. Nous espérons que cette réédition leur permettra de se faire connaître. La porte de NiL éditions leur est ouverte. Et, mœurs de l’édition d’aujourd’hui obligent, nous leur proposerons un café ou un verre d’eau plutôt qu’un ballon de sancerre ou de médoc.»

Les mœurs des amateurs de vins ne changeant guère, Slate.fr se doit d’apporter –gratuitement– un correctif: si la chose est tolérable (quoique) pour les sauvignons du Sancerrois, imaginer (sans même passer à l’acte) que l’on puisse servir du médoc dans un ballon est un péché sans rémission.

Jean-Yves Nau

Jean-Yves Nau
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Journaliste
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