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Les chirurgiens-stars sont-ils des sportifs de haut niveau?

Loïc H. Rechi, mis à jour le 17.11.2011 à 18 h 27

Pedro Cavadas, Jean-Michel Dubernard... Se prennent-ils pour des champions, cherchant à toujours repousser les limites de l'envisageable? Jusqu'où pourraient-ils aller dans la performance? Et pourquoi: par goût de l’exploit? Par vanité?

La greffe des deux mains réalisée par l'équipe du docteur Dubernard, à Lyon en 2000. REUTERS/Robert Pratta

La greffe des deux mains réalisée par l'équipe du docteur Dubernard, à Lyon en 2000. REUTERS/Robert Pratta

En juillet dernier, Pedro Cavadas, chirurgien star espagnol, spécialiste des greffes de l'impossible, héraut moderne des patients sans-espoir, greffait deux jambes à un homme amputé au-dessus de la moitié de la cuisse. Non pas que l'opération soit techniquement plus compliquée qu'une double greffe de mains ou de visage, mais toujours est-il que la chose n'avait jamais été réalisée. 

Cavadas, parfois surnommé le Messi de la transplantation, possède un curriculum long comme beaucoup de bras. A 46 ans, il plaisante en disant qu'en raison de sa moyenne de 1.800 opérations annuelles, il a au moins cotisé quatre-vingt dix années, et qu'il aurait dû prendre sa retraite depuis bien longtemps déjà.

Rappelons quelques-uns de ses faits d'armes. En 2005, il reconstruit les organes génitaux de deux petits Kenyans qui avaient eu le malheur de les voir réduits en bouillie sur le compte de quelques rituels barbares. En 2006, il conduit la première double transplantation de mains en Espagne.

Un an plus tard, il réalise pas moins d'une autogreffe de la main droite sur le bras gauche d’un patient, greffant le pouce du côté gauche de la main avant de rattacher cette main trafiquée au poignet gauche de cet homme entièrement paralysé du côté droit (c'est un peu compliqué dit comme ça, voir cette illustration). On peut également ajouter qu'il a été l'auteur de la première double greffe de bras en Espagne en 2008 (la seconde au monde). Et en 2009, histoire de compléter sa parfaite panoplie du petit chirurgien de l'impossible, il transplante le premier visage à un patient en Espagne.

Les chirurgiens, des sportifs hors normes?

A la lecture de ces opérations plus incroyables les unes que les autres, je dois bien concéder que le nosophobe que je suis a d'abord été estomaqué. Les chirurgiens de ce calibre se prennent-ils pour des champions, cherchant un peu, à l'image de sportifs de haut niveau, à toujours repousser les limites de l'envisageable? Et puis de manière un peu moins cynique, je me suis aussi demandé jusqu'où pourraient-ils aller dans la performance? Et pourquoi: par goût de l’exploit? Par vanité?

A l'instar d'un Usain Bolt, d'un Roger Federer, d'un Michael Jordan ou d'un Michael Schumacher, ces chirurgiens capables de faire des merveilles avec leurs dix doigts sont très peu nombreux.

Au-delà de Pedro Cavadas, parmi nos contemporains –en plus de la poignée de petits génies qui ont greffé les premiers coeurs, reins, foies ou moelle osseuse entre 1952 et 1968– on peut citer l'Américain Marshall Strome, auteur de la première greffe de larynx en 1998. Il y a aussi l'incontournable professeur français Jean-Michel Dubernard, signataire de la première double transplantation de mains en 2000, et de la première transplantation partielle de visage en 2005 avec Bernard Duvauchelle. On peut également ajouter à la liste le Chinois Weilie Hu, pour la première transplantation de pénis en 2006 ou encore les Allemands Christoph Hijhnke et Edgar Biemer pour la première transplantation de deux bras entiers en 2008.

Tous ceux-là sont des pionniers en la matière, doublés de meneurs d'hommes, car si la postérité ne retiendra que leurs noms, c'est presque toujours avec des équipes très fournies, parfois de quarante ou cinquante personnes, qu'ils mènent à bien leurs exploits médicaux. 

«Oublions le mot exploit»

Quand j'ai demandé à Jean-Michel Dubernard –notre star nationale de la greffe qui m’a gentiment accordé un entretien téléphonique– si les chirurgiens de sa trempe n'étaient pas quasiment dans une démarche de sportif cherchant à tout prix à repousser les limites de l’exploit, j'ai senti mon interlocuteur passablement excédé: 

«Mais c'est la vie. Oublions le mot exploit. Toutes les innovations sont comme ça. Tous les types qui innovent sont comme ça. Et le problème, c'est d'aller de l'avant avec un objectif: rendre service au patient. On a une société internationale, c'est moi qui était le président et Cavadas qui va la présider l'an prochain parce que ça tourne. On a un registre international dans lequel on met toutes nos données afin de les échanger et ce n'est pas fait pour gagner du pognon. Je ne sais pas comment est Cavadas, mais moi j'étais dans le domaine public pur.»

Pourtant, dans le petit milieu, le médecin espagnol n’a pas que des amis. Après la double transplantation de jambes, Pedro Cavadas essuyait une volée de bois vert particulièrement virulente en France. Dans Le Figaro, le docteur Thomas Bauer, chirurgien orthopédiste à l’hôpital Ambroise-Paré, minimisait par exemple complètement la première mondiale:

«Certes, la prouesse technique est belle, mais il est plus compliqué de greffer un visage que des jambes! Le vrai problème est de voir si le patient va pouvoir s'en servir. D'accord, il a maintenant des jambes, mais reste à savoir s'il ne va pas les utiliser comme des prothèses

Les assertions de Thomas Bauer sont tout à fait fondées. Greffer un visage est plus compliqué que des jambes, mais Cavadas l'ayant également déjà fait... «Le vrai problème», comme le dit le médecin français, c’est de savoir si le greffé remarchera un jour ou non. Mais c’est le temps qui le dira, puisque l'aspect de la récupération fonctionnelle est précisément tout l'enjeu de cette greffe. Même avec un médicament immunosuppresseur qui accélère la repousse nerveuse, la sensibilité et la motricité ne reviennent qu'à hauteur de 1,5 millimètre par jour.

Avec soixante ou soixante-dix centimètres de jambes, on se doute bien que l’homme greffé par Cavadas –qu'on soupçonne être un soldat britannique ayant sauté sur une mine afghane– ne remarchera pas de si tôt.

Qu’est-ce qui peut bien motiver un médecin à émettre ce type de commentaires vingt-quatre heures à peine après une telle opération? La jalousie? Ou soupçonner le médecin espagnol de se faire un coup de pub, occultant toute la partie relative au bien-être du patient?

Un médecin qui a revendu sa Porsche

Dubernard –qui avait été par ailleurs l'un des rares spécialistes français à saluer sans réserve la prouesse de Cavadas–  ne manquait pas lui aussi d'insister sur ce point alors qu'en mauvaise langue absolue, je lui demandais si Pedro ne se servait pas des articles dans presse pour s'assurer des retombées pour sa clinique privée:

«Ecoutez, je n'en sais rien, mais moi je dis chapeau parce que si vous êtes amputé au niveau des cuisses, vous êtes dans un petit fauteuil, et j'en connais. Si on avait mieux pour ces patients qui sont amputés des deux cuisses, si on avait de merveilleuses prothèses, ça serait bien. Mais dans ce cas particulier, quand une amputation se situe au-dessus du milieu de la cuisse, les prothèses ne sont pas de bonne qualité et ne permettent pas d'avoir une vie normale. Alors si grâce à lui, on réussit à faire marcher des gens comme il faut ou presque, et bien, on dira chapeau.

C'est comme pour les greffes de main ou de visage. Allez demander à Denis Chatelier [NDA: premier double greffé de la main par Jean-Michel Dubernard lui-même] comment il est maintenant, presque douze ans après. C'est facile de dire "on regarde, on critique, etc." Mais entendre des types qui n'ont pas l'esprit ouvert, qui ne se projettent pas dans l'avenir, pfff...

Ce qu'il faut voir simplement, c'est que le patient doit être informé comme il faut des risques qu'il court. C'est un système contrôlé, devant témoin, par des instances qui donnent des autorisations pour faire des transplantations, et ensuite lui dire, "on verra ce que ça donne plus tard, on ne peut rien vous garantir aujourd'hui. Et si ça marche, ce sera utile pour un grand nombre de personnes.”»

De fait, il paraît que la consultation du professeur Cavadas ressemblerait aujourd'hui à un pèlerinage à Lourdes tant les cas les plus désespérés s'y bousculent. Il n'empêche que, si le gaillard en est arrivé là, c'est bien parce qu'il cravache comme un dingue.

Et au-delà du bosseur, on peut dresser le portrait d'un humaniste sincère, d’un type qui se rend chaque année en Afrique pour opérer gratuitement, d’un mec qui a revendu sa Porsche et renié son attitude de pijo –bourgeois en espagnol– au retour de son voyage en Afrique en 2003 pour réparer les corps d'enfants victimes de la cruauté des adultes. Dans une interview donnée à un journal espagnol, il confiait récemment:

«Je suis capable de vivre sous le seuil de pauvreté, avec moins d'un dollar par jour. Je n'ai besoin de pratiquement rien. Hier, ma vie ressemblait à celle d'un mec débile, pleine de voitures, d'argent et de bêtises. Mon travail paie très bien, mais l'argent que je gagne c'est pour mes enfants et pour les projets en Afrique. L'argent ne m'abrutit absolument pas, c'est peut-être la chose qui m'abrutit le moins au monde.»

N'en avoir rien à faire de l'argent est une chose, c'est vrai, mais le pêché de vanité et de reconnaissance en est un autre. N'ayant pas pu m'entretenir avec Pedro Cavadas –et ce n'est pas faute d'avoir essayé à maintes reprises, son assistante finissant par me sortir le traditionnel «il est ultra-demandé vous savez etc.»– c'est dans un article daté de 2007, paru dans le supplément magazine du journal espagnol El Mundo que j'ai trouvé le point de vue de Pedro aux mains d'argent sur ce point précis: 

«Quand le cas d'Alba Lucía [NDA: première femme et seconde personne au monde transplantée des deux mains] est sorti dans la presse, je me suis offert un petit massage de vanité. Toutes les reconnaissances sont un massage de vanité, c'est humain et nous, les médecins, sommes humains. Parmi les chirurgiens, la vanité, oui, est quelque chose de pathologique. Mais en même temps, on ouvre une voie importante pour solutionner les problèmes de nos patients, et dans ce cas précis, il en résulte que la vanité se convertit en quelque chose de positif.»

Le postulat de départ de cet article –«ces chirurgiens hors-norme sont-ils des énièmes produits narcissiques de notre société, avides de performances et de reconnaissance?»– prenait donc un sérieux plomb dans l'aile.

Mais jusqu'où ira la médecine?

Abandonnant momentanément mon idée fixe d'une société dans laquelle chacun –quelle que soit son activité, son métier, sa passion, ses déviances– cherche une forme de reconnaissance égoïste, restait à tenter d'esquisser une réponse à ma seconde réflexion: jusqu'où vont-ils aller?

Evidemment, les possibilités paraissent bien larges. Dans les faits, on greffe aujourd'hui des sexes, des reins, des foies, des cœurs, des visages, des mains, des bras, des jambes, des cornées, et à part des cerveaux, il ne reste pas grand-chose de plus à faire sur le papier.

Pourtant, l'un des problèmes concrets auxquels Dubernard, Cavadas et tous les docteurs maboule de la greffe ont à faire, ne tiennent plus tant aux techniques de greffes qu'à la durée de vie des greffes et le moyen de trouver des organes. Dubernard, n'en pouvant plus de mes questions, finissait tout de même par répondre à une ultime interrogation avant de retourner à ses patients.

«La durée de vie médiane d'une greffe de reins est de 14 ans. Ça veut dire que 50% des greffés de reins rejettent la greffe avant 14 ans. Il faut améliorer le traitement immunodépresseur, si possible trouver des moyens de faire tolérer les greffes sans traitements immunodépresseurs. Ce qu'on a fait avec la moelle osseuse greffée avec les mains dans les greffes composites ouvre une piste qui est extrêmement intéressante. Ensuite, il faut aussi envisager la reconstruction d'organes et fabriquer des organes à partir de ce qu'on a fait et sur lesquels des gens travaillent.»

La fabrication d'organes à partir de cellules souches, aussi improbable cela soit-il, n'est d'ailleurs même plus de l'ordre de la science-fiction. En 2010, Ciaran, un jeune Irlandais atteint d'un défaut génétique, devenait ainsi le premier humain à qui on greffait une nouvelle trachée créée grâce à ses propres cellules souches. Réalisée par les médecins de l'hôpital pour enfants de Great Ormond Street à Londres, le procédé a consisté –pour résumer basiquement– à prélever des cellules de sa moelle osseuse, puis à les réinjecter dans une sorte d'«échafaudage» de collagène fibreux créé à partir de la trachée d'un donneur.

Et si l'argument était économique?

Après quelques heures de mise en culture de l'ensemble, celle-ci –débarrassée de toutes cellules du donneur– était implantée dans le corps du jeune garçon. Aux dernières nouvelles, l'implant se développe à l'intérieur du marmot, toujours bien vivant. Et cette opération ne devrait être que la première d'une longue série.

En avril 2011, des chercheurs écossais révélaient avoir fait pousser des reins d'un demi-centimètre de long en laboratoire, grâce à des cellules souches issues de liquide amniotique. Greffés chez l'homme, ils espèrent ainsi qu'ils se développeraient pour atteindre leur taille normale chez l'adulte. Et les applications dans le genre ne cessent de se multiplier. Toujours avec la même technique, des Japonais ont créé des rétines, des Américains ont réussi à créer et faire battre un cœur pendant plusieurs semaines.

Dès lors, nos amis médecins commencent à sérieusement envisager de collecter le liquide amniotique pour le stocker précieusement dans de petites éprouvettes congelées. Et le jour où l'individu aurait besoin d'une greffe d'organe à la suite d'un accident ou d'une maladie, il n'y aurait plus qu'à aller chercher de quoi faire croître un rein, un cœur, une rétine, ou un foie en laboratoire puis l'implanter, mettant fin par ailleurs à l'éternel risque de rejet, qui requiert traditionnellement pour les transplantés la prise de médicaments immunosuppresseurs jusqu'à la fin de leur vie.

Et le plus fantastique, c'est que l'argument économique pourrait comme toujours être le détonateur ultime dans la ruée vers la démocratisation de l'ingénierie tissulaire. Dans le cas du jeune Irlandais, le coût total pour faire croître et implanter la trachée n'a pas dépassé les quelques dizaines de milliers de livres, là où des opérations lourdes comparables peuvent faire vaciller les tableaux Excel sous le poids des nombres.

Mais avec ces prouesses qui viennent, ces économies financières pourraient bien avoir un «contre-coût»: celui des questions éthiques qui vont se poser.

Loïc H. Rechi

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Loïc H. Rechi (32 articles)
Journaliste
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