Pourquoi nous finirons par renoncer à nos bibliothèques

Fête du livre à Madrid en 2007. REUTERS/Susana Vera

Fête du livre à Madrid en 2007. REUTERS/Susana Vera

Abandonner ses CD paraissait inimaginable il y a 10 ans. Le grand basculement du livre s'annonce pour les 10 années qui viennent.

J'ai eu un choc en achetant Les Inrocks cette semaine. J'y ai découvert à l'intérieur un CD. Autrement dit un compact disc, un objet étrange, une sorte de playlist Spotify IRL (in real life). J'ai sorti l'objet de son plastique puis j'ai fixé mon iPad avec circonspection avant de réaliser qu'il y avait une application pour tout, sauf pour lire un CD. Après une dizaine d'années de tâtonnement, le combat est gagné. Le support physique de la musique appartient définitivement au millénaire précédent.

Avec les années 2010 commence la deuxième grande phase de dématérialisation culturelle. Alors que la numérisation de la musique est pleinement entrée dans les moeurs (tout du moins chez les jeunes), va commencer celle, peut-être encore plus décisive, du livre.

Un bon du trésor grec > un CD

Face au livre numérique, les réactions sont les mêmes qu'il y a 10 ans pour la musique: «OK, c'est super d'avoir un livre en numérique, c'est magique les pages qui tournent toutes seules. Mais je ne lâcherai jamais mes livres en papier, j'aime trop l'objet.»

Au début des années 2000, nous avions ce même fétichisme avec le disque, avant de l'abandonner progressivement sans même nous en rendre compte. Aujourd'hui, ma pile de disques est planquée derrière le canapé. J'ai revendu mes vieux meubles à CD mais j'ai renoncé à vendre les disques eux-mêmes qui seraient à eBay ce que la dette grecque est à Wall Street. Juste à côté, trône encore ma bibliothèque de livres, fierté du salon avec ses classiques bien mis en évidence. Un gros volume de Dostoïevski a pris la place laissée vacante par Kraftwerk.

Aujourd'hui, pour rien au monde, je ne jetterais mes livres. Pourtant, il faut être réaliste, cette bibliothèque n'a plus que 10 ans tout au plus à vivre et sa valeur à mes yeux ne va aller qu'en se dépréciant dans les années à venir.

Le piratage, la solution?

Que manque-t-il encore au livre pour passer au tout-numérique? Les supports sont là, le Kindle (encre numérique) d'un côté et l'iPad (tablette électronique) de l'autre, sont opérationnels et permettent enfin de dépasser les questions de confort de lecture. De nombreux ouvrages sont maintenant en vente sur les boutiques numériques, mais il manque notamment deux choses: plus de références dans le catalogue et une baisse des prix.

Un développement du piratage serait la solution idéale pour résoudre le dernier problème, mais le livre numérique a une différence essentielle avec le MP3, il est difficile pour un pirate de produire une copie numérique si l'industrie ne l'a pas mis en vente auparavant.

Résultat: les éditeurs sont en avance sur les pirates, situation qui renverse la perspective. Plus les éditeurs publieront de versions numériques, plus le piratage se développera. Alors que pour la musique, il avait fallu que l'industrie soit acculée par le piratage pour qu'elle se lance enfin dans la dématérialisation.

Retrouver l'aura du livre

L'augmentation du nombre de références et la baisse des prix ne feront pas tout. Pour que les bibliothèques disparaissent, il faudra que les internautes puissent s'approprier les livres. Depuis que la musique s'est dématérialisée, tout un système d'appropriation de l'objet s'est mis en place pour que l'anonyme fichier MP3 (neon_lights_128kbps.mp3) retrouve son aura perdue.

Au début des années 2000, le MP3 s'affichait prioritairement dans Windows Media Player qui traduisait les variations musicales en une animation abstraite. Le kitsch s'était substitué à l'art.

Aujourd'hui, la musique numérique s'affiche majoritairement avec sa pochette, que ce soit sur iTunes, Deezer ou Spotify. Les MP3 éclatés du début des années 2000 ont fait place au retour de la structure album, et donc du modèle de la discothèque.

Parallèlement se sont mis en place des mécanismes de représentation sociale de la discothèque, permettant de s'identifier à celle-ci. Les profils MySpace et Facebook proposent d'indiquer à ses amis ses groupes préférés tandis que last.fm propose d'afficher en temps réel la musique écoutée sur son ordinateur, reconstituant au fur et à mesure une discothèque idéale. Comme dans son salon où on planquait les disques honteux, sur last.fm, on peut tricher en supprimant les écoutes indécentes.

Le prêt de disques, qui était un élément majeur de socialité dans les cours de lycée, est aussi encouragé avec les fonctionnalités de partage de Spotify, de Deezer ou l'affichage des écoutes Spotify sur Facebook.

La bibliothèque iTunes est en bois

Le format digital est maintenant complètement appropriable. En 10 ans, le MP3, format nu et technologique, a gagné «un usage social qui s'ajoute à la pure matière». La discothèque, qui a perdu son rôle social, devient superflue.

Dans ce contexte, on comprend bien pourquoi iTunes représente son application Livres par une bibliothèque en bois. Il s'agit de donner une âme au fichier numérique, qui retrouve une petite part de son aura perdue dans le passage à l'immatériel.

Pour aller plus loin, il faudra donner une vitrine sociale à la consommation de livres numériques. Le livre, plus encore que le disque, reste attaché à un prestige social. La bibliothèque universelle qui s'annonce (un Spotify du livre, pour faire simple) devra s'accompagner de fonctionnalités sociales puissantes pour ne pas se perdre dans les rayons et que le lecteur puisse bien y marquer son territoire.

Un livre éclaté et gribouillé

Le livre devra céder au passage sur ses principes élémentaires, briser son unicité et son inviolabilité. Des passages seront isolés, d'autres gribouillés. On mesure encore mal le changement que va représenter l'irruption du copier-coller informatique dans la littérature, des milliards de citations flotteront sur Internet, rendant la notion de plagiat de plus en plus rétrograde.

Le gribouillage, la reconfiguration des textes va aussi s'imposer. Les fonctionnalités des logiciels de lecture ressembleront de plus en plus à celles de Word (voire de Photoshop), dans un jeu de lecture-écriture qui inventera une nouvelle appropriabilité du livre.

Les possibilités du livre numérique sont bien plus grandes que celles de la musique numérique, il n'y a pas de raison pour que nous ne sautions pas le pas, une fois que toutes les fonctions sociales du livre auront basculé sur Internet.

Même si le passage culturel de l'analogique au numérique risque d'être plus long que pour la musique à cause de la nette différence d'expérience entre la lecture matérielle et la lecture dématérialisée. Différence qui ne s'apprécie qu'en nombre de kilobytes par seconde dans la musique.

Vincent Glad