Culture

L'art de la formule

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 03.12.2011 à 8 h 55

«Mathématiques, un dépaysement soudain», à la Fondation Cartier, est un voyage dans les profondeurs.

Le vol de l’oiseau (principe de Bernoulli), image du film de Beatriz Milhazes et

Le vol de l’oiseau (principe de Bernoulli), image du film de Beatriz Milhazes et BUF, Les Paradis mathématiques, 2011. Création BUF

« Mathématiques, un dépaysement soudain ». Fondation Cartier pour l’art contemporain. Jusqu’au 18 mars 2012. 261, Boulevard Raspail, 75014 Paris. 

On cherche en vain à quelle autre exposition comparer ce qui se passe en ce moment à la Fondation Cartier. Lieu en principe dédié à l’art contemporain, le bâtiment du boulevard Raspail accueille pour plusieurs mois un événement baptisé «Mathématiques, un dépaysement soudain».

 Effectivement consacrée aux maths, l’exposition n’a pourtant rien à voir avec les propositions de vulgarisation scientifique qui fleurissent dans les musées et dans d’innombrables lieux publics, souvent d’ailleurs avec bonheur.

Vous n’y apprendrez pas plus le calcul ou la géométrie que vous n’aurez affaire à des «œuvres» aux sens habituels du terme, même les sens retravaillés et tire-bouchonnés par un bon siècle de déconstructions et autres expériences post-duchampiennes. Il ne s’agit de rien de tout cela. Quoi, alors?

En entrant, la grande salle toute en verrière sur la gauche est occupée par une sorte de temple en plâtre, mi-labyrinthe mi-péristyle. C’est un sas, une fois à l’intérieur, nous sommes ailleurs. Très simplement, très joyeusement, très sensuellement, dans une autre dimension. Là, très exactement, où souhaitent nous entrainer les conspirateurs qui ont fomenté cette expérience inusitée, propre à désorienter amateurs d’art comme médiateurs scientifiques.

Espaces et expériences

Dans la salle centrale de ce sas, au plafond alternent un dessin animé figurant les trajectoires entre infiniment grand et infiniment petit, et des images assemblées selon une logique d’hallucination. Sur un mur brûle dans un âtre graphique des flammes dessinées à main levée. De l’autre côté défile en grand format un parcours ludique et savant à travers les grands noms et les grands textes des sciences (occidentales), de Héraclite à Grothendieck.

Vous qui entrez ici, abandonnez tout espoir de mémoriser l’accumulation de nom, de titres, de citations, de découvertes. Suivez plutôt l’incitation de la voix de Patti Smith qui sature l’espace, laissez s’ouvrir votre esprit aux vents singuliers qui ici se lèvent.

Ensuite, en 10 espaces précisément situés dans le reste de l’espace d’exposition de la Fondation, ce seront autant d’expériences particulières auxquelles le visiteur est convié. Elles ont en commun leur accessibilité de prime abord ouvrant sur des abimes.

La beauté plastique de la statue de Sugimoto désignée par sa définition mathématique, Surface de révolution à courbure négative constante, pas besoin de comprendre ce que ça signifie in abstracto pour en éprouver l’élégance, l’audace, et l’affinité immédiate avec un calcul complexe, que légitime cette flèche d’aluminium tendue vers un infini perceptible au pire cancre. 

Film d'équations sur tableau noir

Rien de commun, sinon une comparable puissance de déstabilisation, avec l’étrange grotte aux bestioles cybernétiques proposée par l’ingénieur de l’Institut National de Recherche en Informatique et en Automatique Pierre-Yves Oudeyer: inquiétants et fascinants, ces Ergo-robots sont capables de faire évoluer leur programme en fonction de leur environnement, c’est-à-dire de ce que font les visiteurs.

Ils sont une modélisation des capacités d’apprentissage des machines, y compris par le développement d’un langage autonome, qui aide à comprendre les capacités humaines d’apprentissage.

A côté, une spectaculaire installation de l’artiste brésilienne Beatriz Milhazes prend le pari d’une accessibilité à des domaines de recherche particulièrement ardus grâce à la mobilisation d’une sensibilité esthétique que ne vient soutenir aucun discours pédagogique. On comprend à peu près rien, c’est d’une beauté à tomber les quatre fers en l’air. Et puis finalement on a «compris», ou perçu, ou senti.

Ailleurs, dans le plus simple appareil d’un filmage frontal en gros plan, Raymond Depardon et Claudine Nougaret ont demandé à neuf des plus grands mathématiciens d’aujourd’hui de dire d’un trait, en 4 minutes chrono, «quelque chose» de ce qui est à l’évidence à la fois leur métier, leur passion, leur joie, leur folie. L’effet est à la fois de proximité chaleureuse, et d’une dynamique vertigineuse, haletante.

On ne détaillera pas ici la totalité de ce que présente «Mathématiques, un dépaysement soudain», mais il faut mentionner ce qui semble en être le plus élémentaire des composants, et qui en dit peut-être le mieux le sens, et la puissance : d’une caméra vidéo aussi vive que possible, Jean-Michel Alberola tente de suivre les parcours de la main de Cédric Villani travaillant sur des équations au tableau noir.

Sur ce petit écran, c’est toute l’énergie de la combinaison de savoir complexe, de rigueur et d’impulsion vitale qui étincelle. Au visiteur incapable de déchiffrer la moindre factorielle, ce qui se joue de découverte, d’exaltation, de peur sans doute aussi, dans le travail de la pensée incarné si simplement par cette main en action, et que l’objectif peine à suivre, est comme un grand film d’aventure.

Puisque c’est bien ça finalement qui est exposé à la Fondation Cartier: une aventure de l’esprit. Ou plus précisément, la tentative de faire percevoir aux profanes ce que cela peut bien être que cette aventure vécue par les mathématiciens.

La proposition d’entrer non pas dans leur savoir, mais dans quelque chose qui ressemble à leur manière de fonctionner, leur univers mental. Etrange voyage en vérité, féconde expérience à qui s’y laissera aller, trip d’un genre inédit conçu grâce à la conjuration de talents rarement rapprochés. 

Au commencement était l’initiative du directeur de la Fondation Cartier, Hervé Chandès, qui depuis qu’il y officie n’a de cesse de bousculer les habitudes muséales. Il aura cette fois commencé par mobiliser une escouade de huit mathématiciens de très haut niveau, avec le renfort de l’astrophysicien Michel Cassé, et le soutien du gratin des institutions scientifiques de pointe (IHÉS, IHP, IAP, CERN, INRIA, ESA).

La bosse de Lynch

Ce sont ces neuf savants qui ont pensé les principes de l’exposition, avant que des artistes soit sollicités en réponse pour les accompagner dans la mise en scène formelle de leurs hypothèses.

Chandès s’est adressé à des artistes déjà exposés à la Fondation. Parmi eux, il a trouvé un interlocuteur particulièrement enthousiaste – après une longue période de doute – en la personne de David Lynch. Celui-ci, au terme de longs conciliabules avec les mathématiciens, a pris en charge la scénographie d’ensemble, conçu la Bibliothèque des mystères (le «temple» du début) meublée par le mathématicien Misha Gromov, et où Patti Smith chante des compositions de Lynch. On doit également au réalisateur d’Eraserhead l’apparence physique des Ergo-robots.

Artiste excédant la séparation entre les disciplines (cinéma, arts plastiques, musique),  explorateur intrépide des processus psychiques, sans doute Lynch est-il en effet un des artistes contemporains les mieux à même de concevoir plastiquement et émotionnellement les matérialisations et les voies d’accès à ce que des chercheurs de haute volée ont souhaité rendre accessible à un vaste public. C’est-à-dire à quelque chose comme les arcanes de leur propre fonctionnement mental : comme toute véritable œuvre, pas un secret à dévoiler ni une équation à résoudre, mais un mystère à partager.

Jean-Michel Frodon

Article modifié le 3 décembre: il s'agit bien de Raymond Depardon et Claudine Nougaret

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