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Edouard Limonov envers et contre tous

Edouard Limonov. REUTERS/Alexander Natruskin

Edouard Limonov. REUTERS/Alexander Natruskin

Limonov n'est pas que le personnage de fiction du dernier roman d'Emmanuel Carrère. Philippe Lecardonnel le connaît depuis ses débuts et raconte celui qui reste encore aujourd'hui un contestataire et provocateur dans l'âme.

Une de Libération, Une du Monde des Livres, couverture de Télérama, favori du Goncourt…, Edouard Limonov a dû en rêver plus d’une fois.  «J'éprouve du plaisir, de la joie et même une joie méchante » à voir [ma] biographie récompensée (Limonov, P.O.L.) a-t-il d'ailleurs dit: «La société et l’opinion française qui voulaient que je sois politiquement correct ont dû finalement m’accepter tel que je suis, grâce à ce livre.»

Qui est-il, justement, ce dandy punk parisien des années 80? A peine débarqué de New York, Limonov s’installe dans une chambre de bonne au quatrième étage de la rue de Turenne, avec pour tout décor un poster de Lénine et sa Remington rouge à caractères cyrilliques, vingt kilos de fonte bien pesés, sur laquelle son père, commissaire politique de l’Armée rouge, avait dû taper son dernier ordre d’exécution.

Certes, c’est plus au personnage littéraire, issu du talent et des fantasmes d’Emmanuel Carrère, que la presse française rend hommage, qu’à Edward Veniaminovitch Savenko, de son vrai nom, l’auteur du Poète russe préfère les grands nègres et du Journal d’un raté publié tour à tour par Jean-Jacques Pauvert, Régine Deforges et Jean-Claude Bertrand. Peu importe, réfugié à Moscou, l’inlassable dissident du tsar Poutine doit en faire son miel.

Limonov, le conquérant venu de Russie

À la fin des années 80, Edouard débarqua un matin à L’Idiot International. Je m’en souviens encore. Il avait un vague air d’Etienne Daho, version slave, parlait un français approximatif et l’écrivait comme un cosaque. Inlassablement vêtu d’une veste d’officier, les manches retroussées au-dessus des coudes (on ne savait s’il était prêt pour on ne sait quelle bagarre ou s’il revenait de faire la plonge dans un palace comme George Orwell Dans la dèche à Paris et à Londres), il entendait conquérir Saint-Germain-des-Prés et comptait se servir de L’Idiot comme bélier.

Comme le journal était pauvre (les ventes n’étaient guère brillantes et Jean-Edern Hallier dilapidait sans vergogne les rares bénéfices), nous étions convenus que je lui servirais de nègre contre un repas chaud. Chaque mercredi midi, il passait me prendre rue de l’Ourcq, ses feuillets manuscrits sous le bras et m’emmenait dans un restaurant russe du XVe où le patron avait l’obligeance de ne jamais lui présenter la note (ami dissident, Russe blanc fan de son œuvre, obligé ukrainien, je n’ai jamais su…).

Toujours est-il qu’après force blinis (pour moi) et vodkas (pour lui), nous nous attaquions la mise en forme de son papier. Si le Mur n’était pas encore tombé, l’empire soviétique rendait l’âme et Limonov entendait bien abréger son agonie à coup d’éditos vengeurs.

Il s’en prenait tour à tour à Gorbatchev «le soldeur des valeurs russes, un type affreux. Staline nous manque, finalement…», à l’Amérique «Maître du Monde» et à la publicité dont il nous soupçonnait d’être tous des «victimes consentantes». Il avait le verbe haut, le ton féroce et s’amusait beaucoup.

À force de tirer à boulets rouges sur le grand cadavre à la renverse, le rideau de fer finit par lâcher laissant notre ami Edouard sidéré qu’on lui ait cassé si rapidement son jouet. Pour toute épitaphe, il signa un bref billet à la Une de L’Idiot, titré «Le mur est mort, vive le mur!»:

«En une nuit, Egon Krenz (dernier secrétaire général du Parti socialiste unifié d’Allemagne de l’Est, ndlr), a réussi à envahir l’Occident. (…) Contre tous les missiles de l’OTAN, il a lancé des milliers de jeunes, des enfants, des vieilles dames désarmées, les poches vides et les yeux dévorés de consumérisme…»

Fin du refuznik plus sexy que Soljénitsyne et plus radical que Sakharov, il lui fallait s’inventer une autre Bastille à prendre. Les horreurs de la loi du marché lui paraissant une valeur sûre et durable, il partit en campagne pour l’alliance de «l’extrême gauche et de l’extrême droite, des "rouges" avec les "bruns" contre le système capitaliste» et inventa le terme «rouge-brun», sans nul doute sa plus notable trouvaille littéraire, avant de quitter Paris pour les Balkans où, Kalachnikov au poing, il prit la pose aux côtés de Radovan Karadzic.

«Un Valmont moujik, rigolo et sympa»

Patrick Besson s’en souvient encore. «De nous tous, c’était bien le seul à prendre la politique au sérieux quand elle n’était, à nos yeux, qu’un prétexte à chroniques. Il n’en était pas moins un très bon écrivain. J’ai tout lu !, et lui ai même fait obtenir le prix Jean Fourastié en 92 pour Oscar et les femmes. J’en garde le souvenir d’un Valmont moujik, rigolo et sympa.» Une  échauffourée littéraire avait pourtant terni son image auprès des hussards de L’Idiot (Marc-Edouard Nabe, Patrick Besson, Christian Laborde, Philippe Muray, Frédéric Taddéi…).

A l'époque, Françoise Verny était considérée comme la "Papesse" de l'édition: ex-Grasset, puis Gallimard, en place chez Flammarion, elle retournera chez Grasset. Figure tutélaire de l'édition, elle était une cible évidente pour L'Idiot qui se faisait un malin plaisir d'attaquer tout pouvoir en place. Plaisir d'autant plus aisé qu'aucun des auteurs de "L' Idiot" (Hallier, Nabe, Besson, Sollers, Laborde, Taddéï...) ne publiait chez elle. Jusqu'à ce que  Limonov soit approché par l'Ogresse...

En septembre 1989, Nabe lance contre Françoise Verny un Scud ravageur alors qu’elle s’apprête à publier Limonov chez Flammarion. Inquiet pour son avenir éditorial, il publie une lettre ouverte fustigeant Nabe et s’excusant auprès d’elle: «Pardon, Françoise, ils sont fous, ces types de L’Idiot!» Tollé de la rédaction! Jean-Edern clôt la polémique en dénonçant  les pressions contre les collaborateurs du  journal: «Les éditeurs sont les domestiques des écrivains. Qu’ils le restent, ou plutôt qu’ils le redeviennent!»

Drame cornélien pour notre héros sommé de choisir entre ses amis et sa future éditrice. En bon dissident, il suit sa pente naturelle et s’adresse à la rédaction en ces termes: «Puisque vous êtes tous contre moi, je reste avec vous.» Ce que commentera Nabe dans son journal: «Ah ! Quelle erreur stratégique terrible ! C’est la fin de Limonov… Ou du moins d’un certain Limonov…»

Vingt ans plus tard, Limonov se souvient avec nostalgie de ses années Idiot. «Marc-Edouard Nabe, Patrick Besson et Morgan Sportès font partie de mon paradis perdu. Comme ce dîner, place des Vosges, chez Jean-Edern avec Henri Krasucki et sa casquette de prolo, Jacques Verges et Sollers au piano qui jouait L’Internationale.»

Accueillant Sportès à Moscou quelques années plus tard, il lui rappellera son heureux séjour parisien au cours d’une longue promenade, de nuit, sous la neige, dans le cimetière des statues du communisme (derrière la Galerie Tretiakov), au bord de la Moskova gelée.

«Je ne comprenais pas tout ce qu’il me racontait, nous étions bourrés tous les deux. Je me souviens qu’il redoutait beaucoup sa femme et détestait Gorbatchev. Ni stalinien, ni poutinien, il était russe avant tout!»

Fédérer les marginaux face à Poutine

Passé son peu glorieux épisode balkanique, Limonov rentrera à Moscou et fédèrera autour de lui tous les marginaux-opposants au système: ados romantiques, petits fachos avérés, demi-soldes mercenaires regroupés dans le parti national-bolchevik dont il prendra la tête en 1992. Avec pour emblème, la faucille et le marteau sur fond blanc cerclé de rouge en lieu et place du svastika nazi! Nouvel ennemi déclaré: Vladimir Vladimirovitch Poutine.

Las, en 2001, les délices de l’opposition et de la provoc sont plus soft à l’Ouest qu’à l’Est. Accusé de trafic d’armes et de tentative de coup d’Etat, il sera condamné à 4 ans de prison qu’il purgera à Lefortovo, la forteresse du FSB (ex-KGB). À sa libération, il tentera de rassembler les dépouilles de son parti qui finira par être interdit pour «extrémisme» le 19 avril 2007.

Qu’à cela ne tienne, il crée trois années plus tard L’Autre Russie (Drougaia Rossia) avec comme associés, Gary Kasparov, l’ex-champion du monde d’échecs et Mikhaïl Kassionov, ancien premier ministre de Poutine. Il fonde aussi Lemonka («La Grenade»), publication underground à mi-chemin entre L’Idiot et Hara-Kiri, interdite en 2002. Il lance enfin le mouvement Stratégie-31. Chaque 31 du mois, au nom du droit à la liberté de réunion garanti par l'article 31 de la Constitution de la Fédération de Russie, ses troupes défilent place Triumfalnaya.

C’est à cette époque qu’Emmanuel Carrère lui rend visite à Moscou et lui consacre un brillant et long portrait pour le premier numéro de la revue XXI . Titré «Le dernier des possédés», ce reportage au long cours sera la genèse de son livre. Le 31 août dernier, à 18 h, ils étaient encore une poignée à manifester. «Mais, il y avait 1.500 flics en face!» s’enorgueillit le Che Guevara moscovite qui n’a toujours pas baissé les armes et prépare activement sa candidature à la présidentielle russe de 2012.

Son programme politique tient en quelques mesures symboliques: création d’une nouvelle capitale en Sibérie, transformation du Kremlin en musée et limogeage des juges de la Cour suprême.

Qu’a-t-il pensé du livre de Carrère? «Il a beau avoir manifesté le désir de me comprendre plutôt que de me juger, nous ne serons jamais du même côté de la barricade.» Ecrit-il toujours? «Mon dernier roman date des années 90. Je n’écris plus de poésie. Seule la politique reste à mes yeux un art splendide.»

Pour autant, il n’est pas insensible à son regain de notoriété de ce côté-ci de l’Oural. Ne vient-il pas de mandater François-Marie Samuelson, l’agent littéraire le plus influent de Paris, pour mettre un peu d’ordre dans ses contrats (Salade niçoise, Ecrivain international et Discours d’une grande gueule sont réédités au Dilettante) et négocier avec Albin Michel la publication d’un manifeste l’année prochaine?

En préface, il pourra reprendre cet extrait de son Journal d’un raté: «J’ai pris le parti du mal : des feuilles de chou, des tracts ronéotés, des partis qui n’ont aucune chance.» À 68 ans passés, l’ex-sosie d’Etienne Daho a beau ressembler aujourd’hui à un Trotski à cheveux blancs, force est de constater qu’il n’a pas trahi ses idéaux d’écrivain contestataire.

Philippe Lecardonnel

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