Les tombes des dictateurs deviennent-elles vraiment des sanctuaires?

Des quotidiens américains annoncent la mort de Kadhafi, New York le 21 octobre 2011. REUTERS/Brendan McDermid

Des quotidiens américains annoncent la mort de Kadhafi, New York le 21 octobre 2011. REUTERS/Brendan McDermid

Visite de sépultures polémiques, de Kadhafi à Hitler.

Mardi 25 octobre, des responsables libyens ont enterré Mouammar Kadhafi dans une tombe secrète et anonyme au milieu du désert afin d’éviter que son lieu de sépulture ne devienne un sanctuaire pour ses partisans ou une cible pour ses opposants. Les tuyaux de drainage des environs de Syrte où Kadhafi a été capturé et la chambre froide de Misrata où son cadavre a été temporairement placé, vus ci-dessus, sont déjà devenus des attractions majeures pour les Libyens. En mai, pour justifier le fait que le corps d’Oussama Ben Laden ait été jeté à la mer, des responsables américains évoquaient déjà des craintes de créer un sanctuaire.

La peur de créer des sanctuaires pour des figures honnies ne date pas d’hier: le dirigeant anglais Oliver Cromwell, fut par exemple pendu de façon posthume au XVIIème siècle et sa tête ne fut enterrée qu’en 1960. Mais les craintes concernant la dernière demeure de Kadhafi nous ont laissé songeurs: les sépultures des dirigeants controversés deviennent-elles réellement des sanctuaires? Pour faire court, oui. Mais certaines histoires, sur des esprits malins ou des mains découpées sur un cadavre - sont presque trop étranges pour être crues. Voici donc une brève histoire des sépultures controversées, d’Hussein à Hitler.

SADDAM HUSSEIN

L’ancien dirigeant irakien, découvert caché dans un trou en 2003, fut pendu trois ans plus tard dans une base militaire près de Bagdad après avoir été déclaré coupable de crimes contre l’humanité. Comme dans le cas de la mort de Kadhafi, des images horribles du cadavre de Saddam prises au téléphone portable apparurent bientôt sur internet. Des responsables irakiens avaient d’abord voulu enterrer Hussein dans une tombe secrète et anonyme. Mais les nouveaux dirigeants du pays acceptèrent finalement que le corps d’Hussein soit enterré dans sa ville natale d’Awja, après que des hommes politiques des environs de Tikrit et que le chef de la tribu d’origine d’Hussein le leur ont demandé. Des centaines d’Irakiens assistèrent aux obsèques d’Hussein, qui fut enterré 24 heures après son exécution. 

Après quelque temps, le lieu de l’enterrement est devenue un sanctuaire quoique peu fréquenté. En 2007, le New York Times a noté que la salle de réception qui abritait le corps de Hussein, qui était gérée par la famille de l’ancien dirigeant, avait été renommée «Salle des Martyrs» et qu’on pouvait y lire des inscriptions célébrant Hussein comme «l’aigle des Arabes». Des drapeaux irakiens de l’ère Saddam étaient placés sur le tombeau de l’ancien dictateur et de ses deux fils, Uday et Qusay, à côté. Mais l’article notait aussi que le nombre de visiteurs – surtout des partisans arabes sunnites – «chutait certains jours à deux ou trois, et en atteignaient rarement le double,  loin de faire d’Awja un lieu de pèlerinage de la même catégorie que les sanctuaires religieux irakiens».

Pourtant, suffisamment de pèlerins  venaient, surtout pour les anniversaires de la naissance et du décès de Saddam (en 2008, par exemple, des centaines d’écoliers irakiens s’y rendirent) pour que le gouvernement irakien décide en 2009 d’interdire les visites organisées à la Salle des Martyrs. Il est toujours possible cependant de s’y rendre individuellement, et le Washington post affirmait en mai que l’affluence était de plus en plus importante.

Ci-dessous, une jeune femme irakienne prend une photo de la tombe d’Hussein, quelques jours après l’interdiction gouvernementale des visites organisées, en 2009.

 

AUGUSTO PINOCHET

En 2006, l’ancien dictateur militaire du Chili, qui avait échappé à un procès pour des milliers de cas de meurtre et de torture à la faveur d’une mauvaise santé, fit une crise cardiaque alors qu’il était assigné à résidence, et mourut peu de temps après. Le gouvernement chilien lui refusa des funérailles nationales et un jour national de deuil, mais autorisa que les honneurs militaires lui soient rendus lors de ses obsèques. La présidente d’alors, Michelle Bachelet, dont le père avait été torturé sous Pinochet, refusa d’assister à la cérémonie.

Après les obsèques, la dépouille de Pinochet fut transférée en hélicoptère à un crematorium sur la côte, et ses cendres furent emmenées à sa maison de vacances de Los Boldos. Le Washington post expliqua alors que «ses proches disaient craindre qu’un caveau familial réservé à Pinochet à Santiago soit vandalisé s’il y était enterré» (le journal chilien La Nacion apprit que les responsables du gouvernement n’avait pas accepté la demande initiale de la famille de voir l’urne de Pinochet mise en sécurité sur un terrain militaire). En juillet, le Guardian rapporta que la propriété abandonnée de Los Boldos était devenue une plantation de marijuana...

Ci-dessous, deux femmes au chevet de Pinochet lors de la veillée funèbre:

 

SLOBODAN MILOSEVIC

En 2006, celui qui fut dirigeant communiste puis nationaliste serbe, qui devait répondre de génocide, crimes de guerre et crimes contre l’humanité lors de son procès à la Haye, mourut d’une crise cardiaque dans sa prison. La famille de Milosevic accusa le gouvernement serbe de tenter d’empêcher la tenue de son enterrement en Serbie, mais Belgrade accepta finalement que Milosevic soit enterré sans le jardin d’une maison de famille, dans son village de naissance, Pozarevac. 15 000 personnes vinrent.

L’enterrement de Milosevic en Serbie se révéla controversé, mais les choses s’avérèrent encore plus bizarres lorsqu’un dissident nommé Miroslav Milosevic (pas de lien avec le précédent) transperça la tombe de l’ancien président avec une barre de bois d’un mètre de long, conformément à un vieux rituel balkanique  destiné à chasser les mauvais esprits. La tombe de Milosevic, comme celle de Saddam, est visitée en particulier lors de l’anniversaire de sa mort, ou celui de la fondation du parti socialiste de Milosevic.

Cette année, le ministre serbe des infrastructures, Milutin Mrkonjic, a provoqué un fort émoi en rejoignant une centaine de participants à une visite de la tombe de Milosevic pour le cinquième anniversaire de sa mort. Mrkonjic, membre du Parti Socialiste, a déclaré être venu en tant qu’ami et non comme responsable politique. Il s’en expliqué en déclarant: «Je n’ai pas besoin de demander à mes partenaires politiques l’autorisation de visiter la tombe d’un ami».

Ci-dessous, la secrétaire de Milosevic, Mirjana Dragojevic, saisissant la plaque funéraire de l’ancien président.

IDI AMIN

L’ancien dictateur ougandais, qui avait fui en Arabie Saoudite après avoir dirigé dans les années 1970 un des règnes les plus sanguinaires de l’histoire de l’Afrique, est mort d’insuffisance rénale aigue  en 2003 dans le port saoudien de Djeddah. Une des femmes d’Amin déclara au journal ougandais Monitor avoir demandé au président ougandais Yoweri Museveni d’autoriser Amin à revenir, alors qu’il était devenu gravement malade, pour se voir répondre que s’il revenait, Amin serait tenu pour responsable de ses atteintes aux droits de l’homme. «Son corps devrait être rapatrié en Ouganda et présenté pour que chacun puisse voir celui qui a tué tant de gens» a confié à AP après la mort d’Amin un Ougandais dont l’oncle avait été tué par les agents du dictateur.

La BBC a plus tard noté que le gouvernement ougandais avait décidé d’autoriser sa famille à rapatrier le corps d’Amin si elle le désirait. Mais les proches d’Amin ont finalement préféré enterrer l’ancien dictateur à Djeddah. À notre connaissance, sa sépulture n’est pas devenue un lieu de pèlerinage.

Ci-dessous, des Ougandais suivent les funérailles d’Amin Dada sur un téléphone portable dans la vieille mosquée de Kampala.

NICULAE CEAUCESCU

Le brutal dictateur roumain et sa femme ont été exécutés par un peloton d’exécution en 1989 après la chute du gouvernement de Ceaucescu. Il aurait apparemment été enterré dans le cimetière militaire de Ghencea à Bucarest. Les enfants de Ceaucescu ont remis en question le fait que leurs parents aient vraiment été inhumés à Ghencea. Les autorités roumaines avaient enterré le couple à la hâte, de nuit, sous de faux noms, par crainte de voir les tombes profanées.

Après exhumation et tests ADN, des pathologistes ont confirmé l’année dernière que les corps étaient effectivement ceux du dictateur et de sa femme. «Depuis 1990, écrivait alors l’AFP, des dizaines de Roumains nostalgiques du régime de Ceaucescu se sont rassemblés sur sa tombe pour son anniversaire de naissance et pour noël, jour de son exécution.»

Ci-dessous, des visiteurs présentent leurs hommages, en 2009:

FRANCISCO FRANCO

Lorsque le dictateur espagnol Francisco Franco mourut en 1975, il fut enterré dans la Vallée des morts, une immense basilique souterraine conçue pour honorer les morts de la victoire fasciste dans la guerre d’Espagne. Aujourd’hui, le gouvernement espagnol envisage cependant de transférer le corps de Franco dans un cimetière près de son ancienne résidence d’El Pardo, à proximité de Madrid (transfert auquel s’oppose la famille de Franco) dans le cadre de la loi de 2007 sur la mémoire historique qui vise à supprimer les symboles du régime de Franco.

Le tombeau de Franco sert encore de sanctuaire à ses partisans nostalgiques, qui y viennent souvent en nombre assister à des messes et déposer des couronnes sur sa tombe.

Ci-dessous, des partisans venus auprès de sa tombe effectuent le salut fasciste:

JOSEPH STALINE

Lorsque l'homme d’acier communiste est mort en 1953, il a d’abord été inhumé dans le mausolée de Lénine. Mais en 1961, le corps de Staline a été transféré dans une sépulture plus modeste près du Kremlin, (voir ci-dessus), dans le cadre du processus de déstalinisation. Sa tombe reste pourtant un lieu de pèlerinage. L’AFP a rapporté en mars dernier que plusieurs centaines de Russes (essentiellement des personnes âgées) se sont rassemblés sur la Place Rouge à Moscou pour déposer des fleurs sur la tombe de Staline en l'honneur du cinquante-huitième anniversaire de sa mort (ce nombre apparaît moindre que les 3000 qui étaient venus s’y réunir pour le cinquantième anniversaire). «La nostalgie de la période où Staline dirigeait le pays d’une main de fer est encore très répandue en Russie», a noté l’AFP.

BENITO MUSSOLINI

La dépouille de Mussolini raconte peut-être l’histoire la plus bizarre. Le dictateur fasciste italien avait été exécuté par un peloton d’exécution en compagnie de sa maîtresse Claretta Petacci, tandis qu’ils tentaient de fuir en Espagne à la fin de la seconde guerre mondiale. Selon History Today, des partisans italiens ont alors trainés les corps de Mussolini et de Petacci  (voir ci-dessus) sur une place de Milan, où ils ont été pendus par les pieds, avant qu’on leur crache et qu’on leur tire à nouveau dessus.

Les restes de Mussolini ont ensuite été enterrés dans une tombe anonyme, près de Milan, avant d'être volés en 1946 par un admirateur, qui laissa un mot sur la tombe: «Enfin, ô Duce, vous êtes avec nous». Lorsque le corps de Mussolini fut finalement retrouvé quatre mois plus tard dans une malle portée par deux moines franciscains près de Milan, les autorités italiennes cachèrent le cadavre dans une villa, un monastère et un couvent avant de finalement faire enterrer l'ancien dirigeant italien dans sa ville natale, Predappio.


Comme l’écrivait History Today en 1999, «la longue attente avant l’enterrement n’a pas empêché la tombe de Mussolini de devenir un sanctuaire pour ses fidèles et un lieu phare du culte mussolinien jusqu’à nos jours». La controverse sur les restes de Mussolini n’est toujours pas terminée. En 2005, la famille de Mussolini a commencé à ouvrir le débat: le corps doit-il être déplacé à Rome, vers un emplacement plus imposant? Pour l'instant, Mussolini repose toujours dans sa ville natale.

ADOLF HITLER

L’histoire de l’enterrement d’Hitler est presque aussi étonnante et mystérieuse que celle de celui de Mussolini. La BBC explique que lorsque Hitler se suicida dans son bunker en 1945 tandis que les Russes prenaient le contrôle de Berlin, le personnel du dictateur nazi aspergea son corps de pétrole, y mit feu, et l’enterra dans une tombe. Il a cependant été rapporté que les troupes soviétiques ont à nouveau enterrés les restes à Berlin-Est en 1945, que le KGB a découvert d’autres fragments de crâne un an plus tard, a à nouveau déterré les restes d’Hitler en 1970 pour les incinérer et disperser ses cendres dans une rivière,  afin d’empêcher que sa tombe en Allemagne de l’Est ne devienne un sanctuaire nazi. 

Ces dernières années, des responsables russes ont prétendu posséder un maxillaire et un fragment de crâne transpercé par une balle appartenant à Hitler, éléments qui prouveraient qu’Hitler s’est effectivement suicidé. En 2009, des chercheurs américains sont arrivés à la conclusion que le fragment de crâne était celui d’une femme, ce qu’a contesté la Russie.

Pourquoi, vous demandez-vous, les Russes auraient-ils ressenti le besoin de prouver la thèse largement admise selon laquelle Hitler se serait suicidé ? Afin de faire taire les théoriciens du complot bien sûr, lesquels ont tiré parti du manque de preuves entourant la mort d’Hitler pour affirmer que le dictateur allemand ne s’était jamais tué et qu’il avait au contraire fui en Amérique de Sud ou  d’autres régions du monde. The Boys from Brazil  (Ces garçons qui venaient du Brésil), un roman des années 1970 adapté au cinéma racontait l’histoire atroce d’un complot pour cloner Hitler. Et ce mois-ci même est sorti un nouveau livre, intitulé Grey Wolf : The Escape of Adolf Hitler, qui affirme qu’Hitler aurait fui vers une enclave nazie en Argentine.

EVA PERON

La Première dame adorée de l'Argentine- dont la vie fut célébrée par la comédie musicale de Broadway «Evita» - n’était peut-être pas dictateur, mais son histoire mérite tout de même d'être racontée.

Selon un récit publié en 1995, après la mort de celle-ci, d’un cancer, en 1952, un maître embaumeur préserva le corps d'Eva, organes compris, et fabriqua des répliques de son corps en cire et vinyle. Le corps d'Eva fut initialement présenté publiquement à Buenos Aires, alors que son mari Juan construisait un grand monument censé accueillir la dépouille.

Mais quand Juan fut renversé par un coup d'Etat militaire en 1955, les nouveaux leaders Argentins, afin de débarrasser le pays de tout vestige péroniste, cachèrent d'abord le corps dans un grenier appartenant à un commandant de l'armée, puis l'enterrèrent secrètement en Italie sous le nom Maria Maggi de Magistris. «Quel que soit l'endroit où les militaires cachèrent le corps, même dans le plus sécurisé des bâtiments militaires, les admirateurs le trouvèrent et placèrent régulièrement des fleurs et des bougies à proximité», observa le New York Times en 1998.

L'histoire devient plus étrange encore. Après un autre coup d'état en 1971, le nouveau dirigeant argentin, le Général Aljandro Lanusse, ordonna l'exhumation du corps d'Eva et l'envoya à Juan, alors en exil à Madrid, afin de s’assurer du soutien de l'ancien leader. Juan aurait gardé le corps initialement dans un cercueil ouvert posé sur sa table de salle à manger, puis dans un autel dans son grenier. (Il existe des histoires glauques au sujet de la troisième femme de Juan, Isabel, qui peignait les cheveux du cadavre, et s’étendait sur le cercueil, ou même dans celui-ci.)

Le corps d'Eva fut finalement rapatrié en Argentine en 1974, quand Isabel prit le contrôle du pays après la mort de Juan, revenu en Argentine l'année précédente pour remplir son troisième mandat de président. La dépouille d'Eva repose maintenant dans une tombe à Buenos Aires, située sous deux sas pour des raisons de sécurité.

Selon Eugene Robinson du Washington Post, la tombe d'Eva est devenu «un autel, un objet de pèlerinage où des hommes et des femmes, de plus en plus âgés, viennent déposer des fleurs et prier». Quant à Juan, des vandales fracturèrent sa tombe en 1987 et scièrent ses mains lors d'un mystérieux incident encore à résoudre.

Ci-dessous, les obsèques d’Eva Peron:

Uri Friedmann

Traduit par Felix de Montety