France

Comment retrouve-t-on un prisonnier évadé?

Emmanuel Daniel, mis à jour le 13.04.2013 à 10 h 39

Au lance-roquette, en hélicoptère, pendant un match de basket… Si les techniques d’évasion sont nombreuses, la traque des fugitifs suit une méthodologie rigoureuse. Voici comment les enquêteurs procèdent.

A Tijuana, au Mexique, en 2009, REUTERS/Jorge Duenes

A Tijuana, au Mexique, en 2009, REUTERS/Jorge Duenes

Un détenu s'est évadé samedi 13 avril au matin de la maison d'arrêt de Sequedin, dans le Nord, à l'aide d'explosifs et après avoir pris 5 personnes en otage, selon l'AFP. A l'extérieur, l'homme, armé, a rapidement relâché quatre des otages (du personnel de la prison) en en gardant un avant de monter dans une voiture. L'homme, issu du grand banditisme, a ensuite abandonné le véhicule sur l'autoroute avec le dernier otage. Comment retrouve-t-on un prisonnier évadé? Cet article initialement écrit en mai 2012 est consacré à la question.

En 2011, le ministère de la Justice a déclaré quatre évasions (sept en 2010), mais ces chiffres ne tiennent pas compte des non-retours de permission ou des évasions hors établissements pénitentiaires comme c'est le cas de cet évadé. Si l’on entend souvent parler de la malice ou de la témérité du fugitif, on ne sait presque rien du travail de ceux chargés de les poursuivre. Pourtant, 90% des fugitifs sont arrêtés moins de six mois après leur évasion. Comment opèrent ces enquêteurs?

Dès que la disparition d’un détenu est constatée, les responsables du centre pénitentiaire contactent les forces de l’ordre: groupement de gendarmerie ou Direction départementale de sécurité publique en zone police. Le préfet, responsable de l’ordre public dans sa région, puis le ministère de la Justice, sont ensuite alertés. En cas d’intrusion de complices dans un bâtiment pénitentiaire ou si celui-ci a été endommagé, les gardiens sécurisent la prison, comme ce fut le cas lors de l’évasion au lance-roquette d’Antonio Ferrara en 2003.

De leur côté, les forces de l’ordre déploient le plan Epervier, aussi appelé plan Hibou la nuit ou plan Milan dans d’autres départements. La marche à suivre est planifiée à l’avance, l’intervention quasi instantanée. Policiers et gendarmes installent des barrages au niveau des principaux nœuds de circulation et inspectent les alentours de la prison. Selon le niveau de dangerosité, le STRJD (Service technique de recherches judiciaires et de documentation) demande l’appui d’un hélicoptère, de la brigade cynophile et lance un avis de recherche.

Si le plan Epervier ne permet pas de retrouver le détenu dans les jours qui suivent, l'OCPRF (Office central chargé des personnes recherchées ou en fuite), qui regroupe gendarmes et policiers, prend l’affaire en main. La BNRF (Brigade nationale de recherche des fugitifs) est chargée d’épauler les forces de l’ordre présentes sur le terrain. Au sein de cette cellule spéciale, un chef enquêteur est nommé, c’est lui qui conduit l’affaire jusqu’à son dénouement.

Les moyens matériels et humains alloués à la traque dépendent de la violence d’une évasion et la réputation du fugitif. Lorsqu’Antonio Ferrara, alors considéré comme un bandit «classique», s’est échappé pour la première fois, il a fallu quatre ans pour le récupérer. Lors de sa deuxième évasion, quatre mois ont suffit. Entre temps, il était devenu l’ennemi public numéro 2 et était surnommé «le roi de la belle».

Localiser le fugitif

Les témoignages récoltés grâce à l’avis de recherche et au plan Epervier servent de point de départ. Leur analyse permet de savoir où le fugitif a été vu et ainsi retracer sa route. Les pistes sont nombreuses. La BNRF doit «fermer les portes» une à une pour éviter les «tuyaux percés» ou fausses pistes. Les enquêteurs traitent prioritairement les témoignages détaillant des signes distinctifs du fugitif non révélés dans la presse (tatouage, cicatrice, accent…), considérés plus crédibles.

Mais peu d’appels se révèlent utiles; les erreurs de bonne foi ou les dénonciations calomnieuses (un dealer qui dénonce son concurrent en espérant qu’il soit arrêté) viennent souvent «polluer l’enquête». Peu importe, les enquêteurs sont tenus de tout vérifier.

La BNRF interroge ensuite les codétenus du fugitif et consulte l’historique de ses contacts avec l’extérieur (visites et appels). Le personnel de l’établissement est également questionné pour en apprendre le plus possible sur les habitudes, le comportement et surtout les fréquentations de l’homme recherché. Quand l'évasion a eu lieu depuis la prison, et non pendant une permission de sortie, les gardiens organisent une fouille totale ou partielle de la prison et des détenus, pour trouver des indices mais aussi pour calmer l’excitation provoquée par chaque évasion.

Les enquêteurs plongent aussi dans leurs archives. Tous les éléments rassemblés sur le fugitif sont utiles. Par exemple, s’il est fiché au grand banditisme, de nombreux détails dont ses empreintes, ses faits d’armes, ses possibles planques et les coordonnées de ses proches aident les policiers et gendarmes d’élite dans leur quête.

La traque

Si le fugitif n’est toujours pas retrouvé, la BNRF contacte les proches du recherché ou «travaille sur leur environnement», en les mettant sur écoute ou en organisant des filatures. Les enquêteurs surveillent toutes les personnes pouvant leur permettre de remonter jusqu’au déserteur, qui finit souvent par «sortir du bois» et ainsi commettre des erreurs qu’exploiteront les policiers.

La cavale est une activité de riche. L’acquisition de faux papiers, les déménagements incessants et le silence des intermédiaires coûtent de l’argent. S’il en manque, le fugitif sera tenté de recontacter sa petite amie ou ses complices, particulièrement surveillés par les enquêteurs. Cet appel permettra d’obtenir son numéro de téléphone et ainsi de le géolocaliser. C’est à ce moment que la BNRF espère le repérer.

Pour accélérer l’enquête, les «indics» sont aussi mis à contribution. Depuis 2004 et la loi Perben 2, la rémunération des sources pour les crimes et délits est encadrée légalement. Les enquêteurs peuvent donc officiellement rétribuer leurs informateurs. Les policiers peuvent également obtenir un titre de séjour provisoire, un droit de visite ou un transfert dans un autre établissement si l’informateur est incarcéré. Mais souvent, les indics –qui ne souhaitent pas être fichés par la police– sont rémunérés en nature, comme l’a récemment révélé l’affaire Neyret.

L’arrestation

Une fois l’individu localisé, les enquêteurs préparent minutieusement l’arrestation. D’autres services de l’Oclo (L’Office central de lutte contre le crime organisé) sont appelés en renfort. Tout est planifié, car outre la dangerosité de l’opération, en cas d’échec, tout le travail de surveillance serait à refaire. Les forces de l’ordre doivent parfois s’y prendre à plusieurs fois avant de mettre définitivement le grappin sur un évadé, à l’instar de Michel Vaujour, auteur de six évasions.

Quant aux 10% de détenus qui ne sont pas retrouvés dans les six mois, ils sont pour la plupart à l’étranger. Les cavales les plus longues sont les plus lointaines. C’est souvent à leur retour en France que les évadés sont interceptés. Mohamed, braqueur francilien aujourd’hui libéré, avait réussi à disparaître. Il coulait des jours paisibles en Algérie, jusqu’à ce qu’il décide de revenir dans le 93  pour un «coup». Une fois sur le territoire national, la BNRF l’a rapidement repéré puis arrêté.

Coopération internationale

Pour les fugitifs localisés hors de nos frontières, les services de recherche doivent compter sur la  coopération du pays en question. Les chances de succès sont déterminées par la nature des accords et des relations entre la France et le pays concerné.

Le Franco-Tunisien Anis Ben Khaled, ex-membre de l’équipe de France de judo, accessoirement trafiquant de drogue et as de l’évasion, a ainsi été arrêté en avril 2011 à Dakar, grâce au soutien des autorités sénégalaises. En cavale depuis un an, il a eu l’audace de s’inscrire aux Championnats d’Afrique de judo grâce à sa double nationalité.

Les enquêteurs français l’ont interpellé avec l’aide des policiers locaux, alors qu’il tentait  de retourner à Tunis où il se cachait depuis son évasion. Malgré des tensions diplomatiques avec la Tunisie, il a finalement été extradé vers la France.

Mais que faire du fugitif fraîchement capturé? La tradition de l’administration pénitentiaire veut qu’il revienne purger sa peine dans l’établissement dont il s’est échappé. Mais même dans l’univers carcéral, les traditions se perdent. De nos jours, cette pratique se fait rare. Les autorités pénitentiaires considèrent que la prison qui a laissé s’échapper un détenu n’est pas en mesure d’assurer sa prise en charge de manière sereine.

Emmanuel Daniel

L’explication remercie la Gendarmerie nationale, un haut responsable de l’administration pénitentiaire et Mathieu Suc, journaliste spécialiste des affaires de grand banditisme et co-auteur du livre Antonio Ferrara, le roi de la belle.

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Article actualisé le lundi 21 mai à 19h45 avec le chiffre des évasions 2011 du ministère de la Justice.

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