Economie

Grèce: les contradictions d'un retour à la drachme

Gilles Bridier, mis à jour le 04.11.2011 à 5 h 36

Sortir de l’euro pour retrouver de la compétitivité à l’exportation: pourquoi pas? Encore faut-il pouvoir exporter beaucoup.

Des pièces de 500 drachmes, en 2000. REUTERS/Yiorgos Karahalis

Des pièces de 500 drachmes, en 2000. REUTERS/Yiorgos Karahalis

Que peut-il se passer si, décidée à quitter la zone euro pour ne pas boire la potion amère que les chefs d’Etat et grands argentiers veulent lui infliger, la Grèce choisit la faillite?

Car c’est bien le dilemme: sans aides des partenaires de la zone euro si elle fait bande à part, la Grèce qui affiche une dette de 350 milliards d’euros et dont les caisses sont vides, fera défaut. C’est-à-dire qu’elle ne remboursera pas sa dette, ni le capital ni les intérêts. Les créanciers en seront pour leurs frais, mais ils n’y reviendront pas de sitôt. Quand la signature d’un débiteur n’est plus honorée, on ne se bouscule plus pour lui prêter de l’argent. Pourtant, la Grèce actuellement ne vit qu’à crédit. Alors, que faire?

Une dévaluation affecte avant tout les classes les plus modestes

En sortant de l’euro, les Grecs qui ont inventé la monnaie reviendraient à leur devise nationale. La drachme serait réhabilitée… mais que vaudrait-elle? Pas grand-chose. L’histoire des monnaies dans le monde est jalonnée d’épisodes où, ne valant plus rien, elles deviennent des «monnaies de singe», incapables de jouer leur rôle dans les échanges au quotidien. Le franc n’y a pas échappé, le mark non plus après la Première Guerre mondiale lorsque 1 reichsmark était échangé contre 1.000 milliards de marks papier.

Dans ces situations, les couches les plus modestes des populations, celles qui n’ont pas d’épargne à mettre à l’abri, sont toujours les premières touchées. Les petites économies sont brutalement laminées. En revanche, les personnes les plus riches, en général, ont placé leur argent à l’étranger avant l’effondrement de la monnaie, là où une dévaluation drastique n’affectera pas leurs avoirs.

Les Grecs les plus aisés, armateurs ou non, semblent bien avoir anticipé ainsi une sortie de l’euro. Comme, d’ailleurs, la bourgeoisie argentine qui, au moment de la crise de 2001, avait procédé à une massive évasion de capitaux, au point qu’elle fut accusée de jouer contre l’économie de son pays.

La Grèce n’a pas le potentiel de l’Argentine

Le cas de l’Argentine est d’ailleurs souvent évoqué pour être comparé à celui de la Grèce. Il y a dix ans, déclarant le pays en faillite pour sortir de l’état d’asphyxie dans lequel le FMI l’avait placé, Buenos Aires avait opéré une dévaluation de 70% sur la monnaie. Ce point est régulièrement mis en avant par les opposants à Georges Papandréou, le Premier ministre grec, pour justifier une sortie de l’euro de la Grèce qui rendrait les productions nationale plus compétitives à l’exportation. Et permettrait des rentrées de devises nouvelles grâce à une taxe qu’acquitteraient, comme en Argentine, les exportateurs.

Or, l’opération est à double tranchant. D’abord, quand une monnaie est dévaluée, le coût des importations est plus lourd. Ensuite, il faut avoir de quoi exporter, et exporter plus que l’on n’importe pour que les effets de la dévaluation sur le commerce extérieur soit positif. Sur ce plan, l’Argentine et la Grèce ne sont pas sur un pied d’égalité.  Avant la crise de 2008, les exportations de l’Argentine dépassait 40 milliards de dollars alors que celles de la Grèce n’atteignaient pas 18 milliards. Et les importations d’Athènes (52 milliards de dollars) étaient près de deux fois supérieures à celles de Buenos Aires (27 milliards). Autrement dit, le solde du commerce extérieur était positif –et depuis de nombreuses années– en Argentine, et très négatif en Grèce.

Où l’Argentine puise-t-elle son avantage? Dans l’agriculture, avec plus de 50 millions de bovins, quasiment cent fois plus qu’en Grèce et dont la viande est exportée. Le pays produit aussi du maïs (dix fois plus qu’en Grèce), du blé et du riz (six fois plus). Le cheptel ovin (50% de plus) permet de produire des textiles de qualité qui ont trouvé des débouchés en Europe. 

Certes, la population en Argentine est quatre fois plus importante qu’en Grèce.  Mais elle ne consomme que deux fois plus d’énergie alors qu’elle en produit huit fois plus. C’est un indicateur parmi d’autres qui montre que, s’ils décident de se redresser seuls, les Grecs vont devoir restreindre leur niveau de vie de façon drastique.

Le tourisme, une ressource aléatoire

L’Argentine a profité, en outre, de la flambée des prix des matières premières. Mais la Grèce, elle, possède un patrimoine historique et une situation géographique qui lui sont autant de trésors inaliénables. Le tourisme est une véritable manne pour Athènes et une ressource fabuleuse de devises étrangères: plus de 13 milliards de dollars avant la crise, quatre fois plus qu’en Argentine.

Avec une monnaie dévaluée, les équipements qui accueillent les voyageurs étrangers pourraient être encore plus attractifs, et drainer encore plus de touristes… et de devises. Mais un pays peut-il se transformer en un parc d’attractions, alors que la densité de population dans certaines îles grecques l’été détruit précisément ce que les touristes viennent y rechercher?

Bien malin qui pourrait prédire l’avenir de la Grèce, réinvesti par les Grecs eux-mêmes pour ne pas laisser les institutions internationales et l’Europe décider à leur place de la potion amère qu’ils devront ingurgiter. Mais c’est certain: elle sera très dure à avaler.

Sans solidarité européenne, c’est un véritable mode de vie nouveau que les Grecs vont devoir inventer. Un nouveau système, forcément sans euro mais avec beaucoup d’austérité et même plus. Seront-ils un laboratoire pour l’Europe tout entière? En Argentine, où le miracle économique n’a malgré tout pas eu lieu, plus d’un citoyen sur quatre vit aujourd’hui dans la pauvreté.

Gilles Bridier

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Journaliste
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