Life

L'eau de jouvence de la Toussaint 2011

Jean-Yves Nau, mis à jour le 02.11.2011 à 9 h 28

Des chercheurs français réussissent une manipulation en laboratoire; et voici l’immortalité humaine à portée de pipette.

Disparue en 1997 à plus de 122 ans, Jeanne Calment est officiellement l'être humain qui a vécu le plus longtemps. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Disparue en 1997 à plus de 122 ans, Jeanne Calment est officiellement l'être humain qui a vécu le plus longtemps. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Pour quelles mystérieuses raisons une obscure publication scientifique destinée à une étroite communauté spécialisée monte-t-elle brutalement vers les lumières médiatiques? Le phénomène s’est une nouvelle fois manifesté le jour férié de la Toussaint 2011. Ce fut là comme une forme de symétrique enchanteur en réponse au  dernier épisode en date du tremblement de terre planétaire à épicentre grec.

De quoi s’agissait-il? Au départ, en toute rigueur, d’une nouvelle manipulation expérimentale réussie de déprogrammation génétique de cellules humaines. Après la spectaculaire percée japonaise de Shinya Yamanaka réalisée en 2007 plusieurs dizaines d’équipes de biologistes à travers le monde ont appris à provoquer une forme de «retour vers le passé» de cellules humaines. Ainsi, alors qu’elles se sont au fil du temps transformées pour constituer les différents éléments constitutifs des mille et un tissus et organes qui composent un organisme adulte, ces cellules pouvaient donc «rajeunir». 

Ces cellules ainsi transformée sont dites «cellules souches pluripotentes induites» (ou iPSC). Leur patrimoine génétique a retrouvé au terme de cette déprogrammation les caractéristiques qui étaient les siennes lorsque l’organisme en était au stade embryonnaire de son développement. Elles constituent de ce fait une alternative aux cellules souches embryonnaires (obtenues après destruction d’embryons humains obtenus par fécondation in vitro). A ce titre les iPSC sont souvent présentées comme la réponse parfaite aux différentes questions d’ordre éthique soulevées par les conditions d’obtention cellules souches embryonnaires.

Elles présentent en outre (du moins en théorie) un autre avantage de taille: utilisées à des fins de médecine régénératrice elles seraient immunologiquement compatibles avec l’organisme adulte et défaillant sur lequel elles auraient été prélevées avant d’être «déprogrammées», cultivées in vitro et «reprogrammées» pour devenir des cellules nerveuses, de foie, de rein ou d’os.

C’est dans ce contexte que travaillait à Montpellier  une équipe dirigée par  Jean-Marc Lemaitre chercheur à l'Institut de Génomique Fonctionnelle à l'Université de Montpellier. Cette équipe a repris la technique mise au point au Japon et, comme beaucoup d’autre, a obtenu ce «voyage vers le passé embryonnaire» des cellules adultes. Les chercheurs détaillent leurs résultats dans la prochaine livraison attendue sur le site de la revue spécialisée Genes & Development.

En pratique les chercheurs ont d'abord prélevé chez différentes personnes certaines cellules de la peau (des fibroblastes) avant de les mettre en culture. Ils ont ensuite amélioré le protocole expérimental en mettant au point une sorte de « cocktail » génétique enrichi : aux quatre gènes habituels (OCT4, SOX2, C MYC et KLF4) ils en ont associés deux nouveaux (NANOG et LIN28). «Les marqueurs de l'âge des cellules ont été effacés, et les cellules souches iPSC que nous avons obtenues peuvent produire des cellules fonctionnelles, de tous types avec une capacité de prolifération et une longévité accrues» explique Jean-Marc Lemaitre.

Après avoir réussi cette manipulation sur les cellules offertes par un donneur de 74 ans ils ont voulu aller plus loin en prélevant des cellules cutanées chez des personnes de 92, 94, 96 et 101 ans. Avec, là encore, succès; élargissant ainsi les perspectives ultérieures d’une utilisation de ces cellules à des fin de régénération de tissus ou d’organes défaillants.  «C'est un nouveau paradigme pour le rajeunissement cellulaire, assure  Jean-Marc Lemaitre. L'âge des cellules n'est pas un obstacle à la reprogrammation.»

Compréhensible de la part du principal auteur de ce travail un tel enthousiasme est loin d’être unanimement partagé, notamment par les chercheurs qui postulent que les cellules d’origine embryonnaires sont dotées d’un capital régénératif supérieurs aux cellules iPSC. Ils soulignent en outre que le fait de «greffer» (au moyen de virus potentiellement dangereux) différents gènes au sein du patrimoine héréditaire de cellules adultes complique considérablement, pour des raisons de sécurité, les possibilités d’un usage des fins thérapeutiques.  

Il n’en reste pas moins que l’état de relative sénescence des cellules des organismes âgées ne semble pas de nature à constituer un obstacle aux voyages cellulaires vers le passé embryonnaire. On pourrait ainsi se jouer des marqueurs biologiques (stress oxydatif), structurels (les télomères) et enzymatiques (la télomérase) du vieillissement et de la longévité. Le rajeunissement ne serait plus un mirage?

Emergeant (en dehors des canaux habituels de la communication scientifique) à l’aube de la fête de la Toussaint cette information a très vite connu de fortes résonances via les ondes sonores comme sur la Toile. Les réserves inhérentes au caractère fondamental de ces travaux (très en amont d’une possible application concrète) ont vite été levées.

L’obstacle possiblement levé in vitro de la sénescence cellulaire a laissé place au fait que la vieillesse pourrait bientôt être soignée. Et beaucoup ne résistèrent pas à aller plus loin, à décider que cette même vieillesse n’était peut être plus irréversible. Comment dès lors ne pas filer les métaphores habituelles de la jeunesse éternelle, de l’eu de Jouvence. Une voix connue de France Culture est même allée jusqu’à envisager que nous en avions peut-être fini, en 2011, avec le traditionnel et jusqu’ici indispensable pacte avec le Diable pour repousser l’éternité. Mais le temps passe et voici le moment venu de laisser la place à Halloween.

Jean-Yves Nau

 

 

Jean-Yves Nau
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Journaliste
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