France

Liberté d'expression: l'armée reste sur sa réserve

Romain Mielcarek, mis à jour le 09.11.2011 à 9 h 13

Officiellement, les militaires sont régulièrement incités à s'exprimer. Pourtant, dans les faits, la chasse aux militaires trop bavards est un sport national en France. Que revêt exactement le devoir de réserve?

Des soldats français défilent le 14 juillet 2011 à Paris. REUTERS/Benoit Tessier

Des soldats français défilent le 14 juillet 2011 à Paris. REUTERS/Benoit Tessier

En janvier dernier, Alain Juppé faisait face à la première promotion de l'Ecole de Guerre, établissement chargé de former les futurs officiers supérieurs de l'armée française. «Sachez sortir des voies ordinaires pour mener une réflexion originale et audacieuse», les interpelle le ministre de la Défense d'alors [PDF].

Officiellement, les politiques appellent régulièrement les chefs militaires à s'exprimer.  Encore faut-il que la parole de ces derniers aille dans le bon sens. En mars, lors d'un colloque sur la liberté d'expression des militaires, un officier, sous couvert d'anonymat, faisait ce triste constat:

«L'ensemble des acteurs reconnaissent le besoin de laisser les militaires s'exprimer. Dans les faits, c'est bien différent. C'est peut-être en raison du poids de l'information et du débat d'idées dans les démocraties modernes que le pouvoir rechigne à libérer le seul domaine où la communication politique peut se déployer sans contradiction interne.»

Et effectivement, dans les faits, la chasse aux militaires trop bavards est un sport national en France. Ces dernières années, les affaires se sont multipliées.

En 2008, une enquête était lancée pour identifier des officiers anonymes ayant publié sous le pseudonyme Surcouf une tribune contre le Livre Blanc de la Défense nationale dans le Figaro.

Début 2009, le commandant de gendarmerie Jean-Hugues Matelly était radié des cadres pour une tribune sur Rue89 critiquant le rapprochement avec la police (la radiation sera par la suite annulée par le Conseil d'Etat).

En 2010, le général Jean-Louis Georgelin était fustigé par l'ensemble de la classe politique. Le chef d'état-major des armées avait évoqué sur Europe 1 les conséquences stratégiques qu'entraînait la recherche des deux journalistes otages en Afghanistan.

Parler c'est bien, se taire c'est mieux

Les officiers incriminés sont systématiquement accusés d'enfreindre le devoir de réserve. Une notion «anachronique» et «inapplicable», pour reprendre des mots des parlementaires en 2004. Elle n'existe d'ailleurs plus dans les textes français depuis la rédaction du nouveau Statut général des militaires de 2005. Interrogé sur le sujet, le ministère de la Défense reste pourtant vague:

«Les militaires sont liés par une double obligation: une obligation de secret professionnel d'une part et un devoir de réserve d'autre part.»

Mais alors concrètement, que peuvent raconter les soldats? Si le secret professionnel existe bel et bien dans les textes de loi, il concerne les détails techniques à propos d'une opération par exemple. Interdiction de donner des chiffres, des dates ou des plans pouvant mettre en danger les hommes pendant une mission prévue ou en cours.

Pour ce qui concerne le devoir de réserve, il s'agit en réalité d'une obligation de neutralité empêchant les militaires d'exprimer leurs opinions personnelles en matière de philosophie, de religion ou de politique.

C'est souvent pour ce dernier prétexte qu'ils sont réprimandés, ce motif étant accolé à la moindre incartade gênante. La procédure est alors des plus étonnantes: la hiérarchie sanctionne les bavards qui peuvent ensuite, s'ils en ont le courage, faire appel devant le Conseil d'Etat.

Pour éviter de mettre leur carrière en péril, les militaires préfèrent en général éviter de s'exprimer, aussi bien en interne que dans la presse. Déplaire à son chef, c'est prendre le risque de se voir muter dans un lointain département d'Outre-mer.

Ceux qui décident d'élever la voix sont généralement en fin de cursus ou déjà retraités. C'était le cas du général Vincent Desportes lorsqu'il a été réprimandé par le ministre de la Défense Hervé Morin pour un entretien accordé Monde où il évoque le rôle minoritaire de la France en Afghanistan. Alors directeur de l'Ecole de Guerre, il a toujours incité les stagiaires à prendre plus de liberté dans l'expression de leurs idées.

«Quand on laisse peu d'officiers parler, on remarque chaque parole. Si la pensée était libre, cette expression serait banalisée. Aujourd'hui, c'est le contraire: chaque prise de parole est vue comme une désobéissance et est immédiatement montée en tête d'épingle.»

Les militaires français tentent malgré tout d'entretenir une forme de débat stratégique. Ils s'expriment dans des publications spécialisées ou dans des ouvrages qui n'ont que peu de lisibilité auprès du grand public. Un tout petit nombre va jusqu'à apparaître sur le petit écran ou les pages de la presse nationale.

L'un d'entre eux, le colonel Michel Goya, chercheur et historien, s'échine à écrire et débattre depuis une dizaine d'années. Malgré quelques désagréments occasionnels, il ne semble pas avoir le sentiment de manquer de liberté:

«Prendre la parole vous expose au risque, mais offre également une forme de protection. Je ne demande jamais d'autorisations, même si parfois je rends compte par politesse envers ma hiérarchie. J'ai d'ailleurs rarement de commentaires sur mes propos et on ne m'appelle pas directement pour me critiquer. Les officiers doivent s'exprimer sur leur métier, tout en veillant à rester loin de la sphère politique.»

Quand les héros de l'histoire contredisent les narrateurs

Parlementaires et ministres aiment faire de réguliers séjours sur les théâtres d'opération afin de montrer aux bidasses qu'ils ne les oublient pas.

Nicolas Sarkozy est d'ailleurs passé maître en la matière. Depuis l'embuscade d'Uzbeen en août 2008 où il a invité les familles des dix soldats tués à l'accompagner en Afghanistan, à sa visite de quelques heures pour le 14 juillet 2011, le président a appris à scénariser ses passages. A l'époque du storytelling intensif, la communication politique est devenue un art dans lequel les militaires doivent jouer leur rôle.

Et forcément, lorsqu'ils commencent à tenir un discours différent de celui des narrateurs, ça fait tâche. D'autant plus que les militaires, présents au quotidien sur les zones de conflit, sont perçus comme les meilleurs spécialistes en la matière.

Selon une étude du Cevipof, le centre de recherche de Science Po Paris, l'armée bénéficie de la confiance de 75% des Français. Pour ce qui est des politiques, les maires sont ceux qui ont le plus la côte avec 52%… loin devant les 29% du président.

La France reste l'un des pays les plus en retard en matière de droits des militaires et l'on continue d'y entretenir une culture du silence et du mépris du droit syndical.

La plupart de nos voisins ont  sauté le pas et créé des syndicats pour leurs armées en Allemagne, aux Pays-Bas, en Belgique et même en Grande-Bretagne, pays très militarisé et engagé dans de nombreuses opérations à l'étranger.

Au pays des droits de l'homme, les officiers observent avec envie leurs homologues outre-Atlantique. «Je suis épaté de voir la liberté de ton des jeunes officiers américains», s'exclame le colonel Goya. Là-bas, les politiques et les chefs militaires ont pris l'habitude de laisser libre court à la pensée critique, même si elle entraîne parfois certains débordements.

Romain Mielcarek

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