Monde

Israël, victime de la concurrence entre le Hamas et le Djihad Islamique

Jacques Benillouche

Une roquette tirée de Gaza vers Israël Darren Whiteside / Reuters

Une roquette tirée de Gaza vers Israël Darren Whiteside / Reuters

La libération de Gilad Shalit contre 1.027 Palestiniens a ressuscité le Hamas, qui était en perte de vitesse, et ravivé les tensions inter-palestiniennes. L’éventualité de l’insertion des islamistes dans le processus de paix n’enchante pas tous les clans palestiniens. Les tirs de missiles de Gaza vers le sud d’Israël, suivis des opérations de représailles de Tsahal, entrent donc dans le cadre de la lutte interne à laquelle sont vouées les deux organisations concurrentes, Hamas et Djihad islamique. Contrairement aux Frères musulmans ou au Hamas, qui représentent des mouvements islamiques traditionnels, le Djihad, financé par l’Iran, se veut révolutionnaire en refusant de s’impliquer dans l’action sociale pour se concentrer sur l’action politique et la lutte armée. Il représente la tête de pont iranienne au Proche-Orient.

Illusion de réconciliation

L’action militaire déclenchée par trois missiles Grad, tirés de Gaza dans la nuit du 26 au 27 octobre et tombés sur le territoire israélien, avait pour but de torpiller toute réconciliation politique Fatah-Hamas, envisagée après l’élimination du point de fixation constitué par le prisonnier israélien Shalit. L'accord paraphé au Caire le 27 avril par les deux factions palestiniennes rivales, le Fatah de Mahmoud Abbas et le Hamas de Ismaël Haniyeh  avait été salué comme «historique». Or, cet accord fut sans lendemain car il esquivait les problèmes réels en ne s’attachant qu’à l’illusion d’une réconciliation. Mais Mahmoud Abbas tient à réactiver cette réunification.

Benjamin Netanyahou avait estimé que l’accord n’avait pas d’avenir car l’Autorité palestinienne faisait preuve de faiblesse. Son propos s’inspirait des effets des précédents trois pactes de réconciliation entre Hamas et Fatah qui ont été signés dans le passé, sans grand résultat. Mais le contexte, aujourd’hui, est différent. La Syrie, qui parraine le Hamas, est dans la tourmente tandis que l’Iran n’en demeure pas moins actif en sous-main pour aider les organisations islamistes à émerger dans les pays où la révolution est passée.

Les lignes ont ainsi bougé et nul ne peut rester insensible aux changements perceptibles dans le monde arabe. L’ambition de Mahmoud Abbas est, pour l’instant, d’améliorer sa crédibilité et sa légitimité internationale en exploitant son image auprès de l’ONU. Quand au Hamas, il voit disparaitre ses appuis et ses moyens syriens et il risque de pâtir de la répression sanglante de Bachar el-Assad contre sa population civile.      

Les Israéliens étaient sceptiques sur l’issue réelle d’un accord réalisé en toute hâte et avaient annoncé qu’ils ne feraient jamais confiance à un gouvernement qui comprend «les terroristes du Hamas» qui avaient obtenu, par cet accord, le droit de veto sur les nominations de ministres. Mahmoud Abbas avait confirmé lors de la cérémonie du 4 mai que les Palestiniens avaient décidé de «tourner pour l'éternité la page noire de la division».

 Le choix de la lutte armée

Khaled Mechaal, qui sous la pression américaine avait fini par cosigner l’accord Shalit, avait suscité des inquiétudes à Gaza et a tenu à masquer son virage politique en déclarant que «notre unique combat est contre Israël» et en ne renonçant à aucune de ses exigences antérieures, puisqu’il souhaite «l'établissement d'un Etat palestinien indépendant et souverain en Cisjordanie et dans la bande de Gaza avec Jérusalem pour capitale, sans renoncer d'un pouce au droit au retour».

La stratégie de la violence prônée par le Hamas semble aujourd’hui affaiblie car son idéologie et celle de ses alliés, les Frères musulmans notamment, semble avoir souffert des soulèvements arabes dans des pays qui ne veulent pas passer d’une dictature militaire à une dictature religieuse. La mort de Ben Laden avait amené le Hamas à plus de pragmatisme, confirmé par Martin Indyk, ancien secrétaire d'Etat adjoint pour le Proche-Orient, qui estime que la disparition du leader avait infligé une «blessure corporelle au mouvement au moment même où le printemps arabe sapait ses fondements idéologiques.»

La défaite d’al-Qaida, consécutive à l’élimination de Ben Laden, aurait dû amener les Palestiniens à réviser leur position vis-à-vis des négociations avec les Israéliens et leur réunification devait les inciter à tracer les contours d’un projet commun proposé sous l’égide du Quartet. L’idée que la violence et le terrorisme pourraient permettre aux Palestiniens de recouvrer leurs droits semble dépassée et l’avenir du conflit israélo-arabe passe par la marginalisation des extrémistes arabes. Le Djihad islamique a donc compris le sort qui lui était réservé par le Fatah et le Hamas.

Afflux d'armement

L’implantation d’Al-Qaida dans l’est de la Libye a des conséquences néfastes maintenant jusqu’à Gaza. Le gouvernement libyen avait organisé la répression contre les islamistes réunis au sein du Groupe islamique combattant en Libye (GICL) et du Mouvement islamique des martyrs, qui se cachaient dans les massifs montagneux du Djebel Al-Akhdar. Soumis à d’intenses bombardements par les forces du colonel Kadhafi, ces groupements ont rejoint al-Qaida officiellement en 2007.

Dans le chaos généralisé des dernières semaines, les islamistes se sont emparés de matériels militaires. Les services de renseignement israéliens avaient révélé que les insurgés avaient réussi à piller les installations militaires libyennes des stocks d’armement qu’elles contenaient. Mais l’attention était portée sur les armes non conventionnelles. Les rebelles ont accepté de vendre au Djihad islamique, financé par l’Iran, et au Hamas, financé par la Syrie, pour plusieurs millions de dollars, des milliers d’obus chimiques constitués de gaz moutarde et de gaz neurotoxique. Avec leurs moyens électroniques et satellitaires, les Israéliens ont suivi à la trace les convois de ces armements spécifiques, escortés par des militants islamistes venus directement du Liban pour conduire leur chargement dans une première étape au Soudan avant la destination finale du Liban et de Gaza.

Les Israéliens s’inquiètent de l’usage qui pourrait être fait de ces bombes chimiques à leurs frontières, d’autant plus que le Hezbollah vient d’acquérir grâce à l’Iran des drones qui pourraient se retrouver à Gaza. Des envoyés iraniens ont participé à une réunion secrète à Benghazi avec les chefs rebelles, la plupart issus de l’armée régulière, pour négocier et chiffrer le transfert de ces armes de destruction vers leurs alliés. Ces informations ont été corroborées par l’amiral américain commandant suprême des forces alliées en Europe, James Stavridis, qui a annoncé le 29 mars devant le Sénat américain qu’il avait détecté «des signes révélateurs de la présence d’insurgés islamiques dirigés par al-Qaida et le Hezbollah aux côtés des rebelles libyens».

La lutte armée pour seule doctrine

La volonté de réchauffer le front de Gaza a trois objectifs. Le Djihad islamique, qui voit d’une mauvais œil l’amélioration de l’image de marque du Hamas, tient à pourrir la situation pour qu’Israël renonce à libérer les 550 prisonniers de l’accord Shalit. Une telle décision est cependant improbable mais si elle devenait d’actualité, elle pourrait amener le Hamas et le Fatah à reprendre les armes contre Israël.

Le Djihad condamne toute action diplomatique puisque l’essence même de son combat consiste à entretenir la violence. Or, la Ligue arabe a annoncé, le 30 octobre, qu'elle étudierait «toutes les alternatives juridiques et politiques» en cas d'échec des démarches en cours pour une admission à l'Onu d'un Etat palestinien, qui se heurte au risque d'un veto américain. Au terme d'une réunion à Doha, à laquelle assistait le président palestinien Mahmoud Abbas, le comité de suivi issu de la Ligue arabe a aussi assuré les Palestiniens du soutien arabe lors du vote sur une adhésion de la Palestine à l'Unesco. La Ligue arabe cherche ainsi une solution diplomatique qui ne convient pas au Djihad.

Enfin, le troisième objectif consiste à combattre toute réunification des clans palestiniens qui pourrait marginaliser le Djihad islamique.

Les Israéliens qui, certes, engagent des représailles contre les tirs de roquettes et de missiles, semblent tempérer leur action pour ne pas engendrer l’escalade. Benjamin Netanyahou, sous la pression de ses ministres «faucons», a démenti qu’une trêve tacite avait été déclarée entre Israël et le Djihad islamique. «Tsahal défend les habitants du Sud du pays et œuvre pour éliminer les tireurs de roquettes. Je m’engage à ce que l’ennemi paye un prix plus élevé que celui qu’il a payé jusqu’à présent, jusqu’à ce qu’il mette un terme à ses tirs de roquettes sur la population civile en Israël».

Un langage ferme qui pour l’instant ne dénote aucune dramatisation ni une volonté d’en découdre à l’opposé de celui du vice-Premier ministre, Sylvain Shalom, qui estime qu'une  opération militaire s'impose à Gaza pour mettre fin à l'escalade au Sud: «On doit comprendre qu'il n'y a qu'un seul responsable, c'est le Hamas. Tous les propos selon lesquels le Hamas ne contrôle pas l'enclave palestinienne ou qu'il veut laisser les tireurs du Djihad islamique vider leur colère, sont inacceptables». Israël est bien la principale victime de la concurrence entre le Hamas et le Djihad islamique.

 Jacques Benillouche

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Journaliste
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