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La politique dans son élément (de langage)

Sébastien Tronche, mis à jour le 10.11.2011 à 14 h 18

Différents des argumentaires, les «éléments de langage» s’insinuent discrètement dans le débat politique.

Nicolas Sarkozy, le 27 octobre 2011. REUTERS

Nicolas Sarkozy, le 27 octobre 2011. REUTERS

Le 22 octobre 2009, Jean Sarkozy renonce à la présidence de l’Epad après une forte polémique. Le fils du président avait pourtant été défendu par plusieurs membres de la droite. Tous répétaient en boucle les mêmes arguments. Au micro de Thomas Legrand (également chroniqueur sur Slate.fr) sur France Inter, Jean-François Copé lâche le morceau.

«Oui, il y a eu des éléments de langage, ça c’est hautement probable. Parce qu’effectivement, les phrases étaient un peu stéréotypées.»

Depuis, les exemples se sont multipliés. Jusqu’à la primaire socialiste où les critiques de la droite ont été à l’unisson, d’un mimétisme parfait.

«Cette pratique est aujourd’hui assumée par ceux qui l’utilisent. Sans doute faut-il y voir une manifestation parmi d’autres d’une professionnalisation reconnue de la politique et des politiciens», explique Paul Bacot, professeur de science politique et directeur de la revue Mots. Les langages du politique.

Utilisation abusive

Souvent raillé, comme le fait régulièrement le Petit Journal de Canal+, ce qui est appelé «élément de langage» est apparu dans le paysage médiatique de manière ponctuelle à partir de 2006, parallèlement à l’entrée en campagne de Nicolas Sarkozy, avant de se généraliser.

«Cette expression a refait surface en 2008/2009 autour de l’UMP car il y a eu une volonté de rationnaliser la communication et de maîtriser son environnement de la part de Nicolas Sarkozy et de ses équipes, explique Pierre Lefébure, maître de conférence en sciences politiques à Sciences-Po Bordeaux. Mais il y a depuis une utilisation abusive de cette formule.» Les «éléments de langage» sont ainsi différents des argumentaires. Ce que définit Paul Bacot:

«Il est préférable d’établir une distinction et considérer que l’argumentaire est une liste de raisonnements, de logiques de légitimation ou de délégitimation, de réponses à des arguments contraires –alors que les éléments de langage indiquent quels mots il faut employer pour parler d’un sujet donné.»

Eléments de langage et argumentaires sont ainsi deux leviers différents d’une stratégie de communication, même si le premier peut s’insérer dans le second. La plupart des termes repris en boucle et pointés comme des éléments de langage sont en fait des arguments politiques, des consignes de communication fournies par l’Elysée lorsqu’il s’agit de la droite. Qui ne s’en cache plus. Une rubrique consacrée a vu le jour en même temps que le nouveau site de l’UMP, en septembre 2011.


Les «mardis de la riposte»

«Des argumentaires, il y en a toujours eu, rappelle Pierre Lefébure. A l’époque de la gauche plurielle, il y avait une volonté de maintenir la neutralité du SIG, le Service d’information du gouvernement, via un petit département chargé de faire des argumentaires.» 

Lionel Jospin organisait aussi en 2002 des «mardis de la riposte» afin de coordonner la parole de la majorité. «La communication politique d'aujourd'hui est moins éclatée, avant chacun agissait en ordre dispersé, chacun disait son mot, explique Jacques Séguéla sur le site Atlantico. Les hommes politiques ont amélioré leur communication. Aujourd'hui c'est l'organisme central qui parle, soit le parti qui oriente les éléments de langage de la journée, pour créer la répétition.»

Les éléments de langage se sont ainsi développés avec la volonté de Nicolas Sarkozy d’harmoniser à l’extrême la communication de son camp. Objectif visé après 2007: un affichage coordonné de la présidence, de l’ensemble du gouvernement et de l’UMP.

Ainsi, chaque membre de la majorité invité dans les médias doit en informer l’Elysée, qui pourra lui fournir les éléments adéquats. «Il est aussi certain que le président élu en 2007 a fait un large usage de ce procédé, notamment lorsque lui-même et sa majorité furent de plus en plus en difficulté», ajoute Paul Bacot.

L’exemple de la «règle d’or»

A la différence des argumentaires, les éléments de langage ne sont pas destinés à être démasqués comme tels. «Ils sont plus drastiques. Ils sont beaucoup plus diffus, furtifs et doivent produire un effet de manière inconsciente», développe Pierre Lefébure qui ajoute qu’avec un élément de langage, «il n’y a pas besoin de se justifier»

Egalement liés à la communication de crise et passés dans le domaine de l’entreprise, les éléments de langage ont la charge d’investir le débat. Sans braquer. «Ils servent à déminer le terrain pour faire passer des idées fortes sur des enjeux très idéologisés», reprend Pierre Lefébure. 

La notion de «règle d’or» est l’archétype de l’élément de langage réussi, généralisé dans le langage courant, via les médias, sans porter de connotation négative. Plutôt que de parler de «critère strict» ou de respect du Traité de Maastricht, la droite a su trouver cette expression pour que l’idée se diffuse sans être trop fortement clivante.

Nicolas Sarkozy, lors de son intervention cathodique au lendemain du sommet sur la crise de la zone euro, l’a ainsi remis dans le débat, ajoutant, pour mieux le justifier:

«Cela serait tellement formidable que chacun d'entre nous puissions nous élever au-delà de nos intérêts partisans.»

«L’élément de langage» et «la petite phrase»

De même, quand la droite parle de «contribution environnementale» plutôt que «taxe carbone», connotée plus négativement, il y un choix politique fort d’élément de langage. Idem à gauche lorsque Martine Aubry, plutôt que d’aborder le thème du protectionnisme ou des questions liées au libre-échange, évoque le «juste-échange».

«A la ‘’petite phrase’’, dite par le chef et dont il est censé être l’auteur, s’est ajouté l’élément de langage, répété par ses lieutenants de façon impersonnelle», convient le politologue Paul Bacot. Destinée à faire le buzz, à occuper l’espace médiatique et à être reprise et commentée, parfois avec virulence, la «petite phrase» doit marquer les esprits quand l’élément de langage doit faciliter la communication, lisser et cadrer. Et Pierre Lefébure de conclure:

«C’est avec les éléments de langage que l’on gagne la bataille des idées.» 

Sébastien Tronche

Article mis à jour le 9 novembre, Pierre Lefébure ayant souhaité appporter une précision à sa citation sur le SIG.

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