Culture

Meurtre à la Saint-Valentin: ma chair 3D

Daniel Engber, mis à jour le 12.07.2012 à 16 h 45

Meurtres à la St Valentin, et une petite histoire de l'épouvante en trois dimensions.

Scène du film Meurtres à la Saint-Valentin

Scène du film Meurtres à la Saint-Valentin

Meurtres à la St Valentin 3D nous en met plein les yeux dès le début et c'est le cas de le dire : on en voit un sortir de l'écran au bout d'une pioche, encore attaché à son orbite par un petit paquet de nerfs. C'est un hommage, peut-être, à la mythique scène du globe oculaire qui vole dans Vendredi 13 : le tueur du vendredi II, sorti en stéréovision il y a presque 30 ans. C'est aussi un indice évident que le nouvel opus s'attache moins à nous remémorer l'original Meurtres à la Saint Valentin - un slasher à petit budget sorti dans un format standard en 1981 — que la fureur 3D qui a commencé l'année suivante.

Meurtres à la Saint Valentin 3D (MSV3D) rompt en effet avec certaines conventions du genre. Pour commencer, elle enfreint la très stricte loi qui dit que seul le troisième volet — et uniquement le troisième! — d'une série de films d'horreur peut-être adapté en 3D. D'où l'apparition, durant une période s'étalant sur deux ans au début des de années 80, de nombreuses «suites de la suite», comme Les dents de la mer 3 (Jaws 3D), Amityville 3D, et Vendredi 13 : Le tueur du vendredi II (Meurtres en 3 dimensions).

Si des films plus récents, comme La Fin de Freddy : L'ultime cauchemar, qui contient quelques scènes en 3D, ont eux aussi ignoré cette auguste tradition, la cuvée 2009 va elle faire complètement disparaître cette règle : on pense notamment à Piranhas 3D (techniquement un remake de l'original de 1978 et non une suite à Piranhas 2 : Les Tueurs Volants sorti en 1981) et Destination Finale 4 (le sacrilège est dans le titre).

Pourtant, dans le domaine de l'horreur en 3D, les choses ont étonnamment peu changé en 25 ans. Si l'on se sert de MSV3D comme d'un mètre étalon, cette flopée de nouveaux films en 3D devrait rester fidèle au principe clé de ce médium, un corollaire au pistolet de Chekhov: si l'on voit un poisson empaillé accroché à un mur dans le premier acte, il vaudrait mieux qu'il vole à travers l'écran avant la fin de l'acte 3. L'arme de prédilection du tueur de la Saint Valentin - une longue pioche à deux pics - est probablement l'instrument le plus parfait jamais conçu pour la 3D. Son masque à gaz de mineur dérangé et sa lampe frontale sont encore d'autres «trucs» qui relèvent du génie : un faisceau de lumière inquiétant éclaire le public dès que le tueur tourne la tête.



Je fus étonné, et un peu gêné, de me rendre compte que je me recroquevillais dans mon siège pour esquiver les coups et les éclaboussures. Mais ces grosses ficelles ont depuis toujours terrorisé les spectateurs. Les films gores ont été les premiers films en 3D à sortir au cinéma. Third Dimensional Murder (1941) est une série assez confuse de sketchs mêlant sorcières, squelettes et gens de couleur à l'air sauvage. L'apogée du film met en scène le monstre de Frankenstein au sommet d'un immeuble, jetant l'un après l'autre divers objets sur le public - une pierre, une bûche enflammée, un rocher, une cuve de plomb en fusion.

En 1953, les comiques américains Les trois Stooges ont sorti Spooks, une comédie d'épouvante en 3D avec aiguilles surgissant de nulle part et couteaux agressifs. (Il y a aussi une scène historique où Moe enfonce ses doigts dans les yeux de Shemp... c'est-à-dire directement dans la caméra). Même l'excellent La Maison de cire - loué mille fois pour son usage très subtil des effets de stéréovision - a recours aux plus grossières ficelles du genre dans la fameuse scène de paddle-ball. Tous ces «trucs» ont longtemps agacés les aficionados du cinéma en 3D qui leur préféraient la relative subtilité, disons, de Miss Sadie Thompson, une comédie musicale romantique avec Rita Hayworth. Mais j'ai la joie de vous annoncer que le plaisir de voir une mâchoire déchiquetée nous foncer dessus est resté intact.

VIDEO (http://www.youtube.com/watch?v=Ax2doUR1Su0)

Le nouveau Meutres à la Saint Valentin est également dans la lignée directe de films bien plus récents. Dans les années 70, l'âge d'or du cinéma en 3D avait fait place a des films d'exploitation déterminés à s'imposer, comme le Frankenstein d'Andy Warhol, une orgie sauce gore de tripes volant dans tous les sens et de nécrophilie. («On ne peut connaître la vie avant d'avoir baisé la mort dans ses tripes».) Pour rendre hommage à cette tradition, le réalisateur de Meurtres à la Saint Valentin 3D, Patrick Lussier, consacre au moins 300 mètres de pellicule à une course-poursuite (et son issue fatale) entre le tueur et une blonde complètement nue trottinant sur des talons hauts. «On s'est dit qu'il fallait qu'on envoie la sauce là-dessus», confie Lussier à MoviesOnline.ca. «Pour atteindre notre 'quota de nudité' pour tout le film.»



Malgré cette nostalgie ambiante, les marketeurs comme les critiques ont vanté les mérites de la technologie sophistiquée employée pour ce film et de ses «excellents effets 3D». Mais ces derniers - tout autant que le reste du film - sont un véritable retour en arrière. MSV3D est projeté grâce à  «RealD», un système moderne qui allie une haute cadence d'images et des lunettes polarisées circulaires pour produire un effet de stéréovision. L'industrie du cinéma a fait tous les efforts possibles pour nous convaincre que les films en RealD ne provoquaient pas les effets secondaires habituels de la 3D - maux de têtes, nausée, fatigue visuelle. La preuve du contraire : j'ai regardé Meurtres à la Saint Valentin 3D hier soir et j'en ai encore mal aux yeux. A un moment pendant le film, j'ai failli vomir - et ça n'avait aucun lien avec l'exploration poussée de quelque cavité d'un corps humain. (La campagne de pub US complètement idiote disait que le film est «en 4D si vous êtes bourré!» mais je vous déconseille fortement d'aller au cinéma même un tout petit peu pompette.

Ce n'est pas étonnant si j'ai eu la nausée. Tout en étant une version plus sophistiquée des systèmes utilisés pour projeter des films en 3D dans les années 50 (deux bandes, polarisation linéaire), RealD ressemble énormément à ceux du début des années 80 (projection sur une seule bande, polarisation linéaire). Meurtres à la Saint Valentin 3D va être pénible à regarder pour beaucoup de spectateurs; pas pour la façon dont il est projeté, mais pour la façon dont il a été tourné: lorsqu'il s'agit de 3D, plus l'effet spécial est extrême (par exemple plus la profondeur est importante), plus il est difficile à regarder. Patrick Lussier a choisi pour son film une ribambelle d'effets 3D plutôt extrêmes, et donc très gênants pour la plupart des gens.

Si cela justifie certaines scènes très intenses — une pioche qui s'agite frénétiquement face à la caméra, un corps traîné par terre puis jeté par la fenêtre — lorsqu'il ne se passe rien on a droit à des effets 3D complètement inutiles (un chien qui gambade ou une espèce de travelling en plongée sur la main courante d'un pont) et avec ce genre de matraquage c'est le mal de tête assuré. Par conséquent, quelques objets de l'arrière ou du second plan apparaissent parfois dédoublés sur l'écran.

Ceci étant dit, le film atteint les objectifs qu'il s'était fixés. Meurtres à la Saint Valentin est bien plus terrifiant en 3D que dans sa version standard. Pas à cause de tous ces «trucs» visuels de la 3D - certains sont plus divertissants qu'effrayants - mais plutôt parce que le procédé de stéréovision en rajoute à l'angoisse déjà présente, qui devient carrément étouffante lorsque l'action se déroule sous la terre. A un moment, le tueur au masque à gaz fonce dans un puits de mine, fracassant une à une les ampoules avec sa pioche à mesure qu'il avance. Rien ne vous saute soudainement au visage, mais à travers mes lunettes polarisées, j'avais l'impression que les murs se refermaient sur moi.

Traduction Nora Bouazzouni

Daniel Engber
Daniel Engber (47 articles)
Journaliste
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