C'est quoi un salafiste (français)?

Damien Chavanat

Damien Chavanat

Près d’un tiers des quelque 12.000 salafistes français sont des catholiques ou protestants convertis. Suivant les préceptes des théologiens d’Arabie saoudite, ils portent la barbe et la djellaba du Prophète Mohamed. Terroristes ou non, ils sont assurés d’aller au paradis.

Une manifestation à tendance salafiste a eu lieu à Paris, samedi 15 septembre, dans la foulée des évènements sanglants survenus au Moyen-Orient, et qui ont notamment coûté la vie à l'ambassadeur américain en Libye Christopher Stevens. Nous republions à cette occasion un article sur les salafistes français paru en novembre 2011.

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Cela prend plus ou moins de temps mais l’impétrant finit un jour par «se réveiller salafi, dormir salafi, penser  salafi, manger salafi, bref vivre salafi». Comme cela est  (presque) arrivé au chercheur Samir Amghar, dont l’ouvrage Le salafisme d’aujourd’hui. Mouvements sectaires en Occident, propose une immersion dans le quotidien des salafistes.

Pour nous, ces derniers se résument souvent à d’hâtives silhouettes croisées dans la rue. Hâtives, étonnantes, dérangeantes, effrayantes même. Mais Samir Amghar, lui, est allé bien au-delà. «J’ai développé une relation d’amour-haine avec eux, dont il a fallu que je m’extirpe pour retrouver l’objectivité du chercheur», reconnaît-il. 

C’est au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 que ce jeune sociologue décide de consacrer sa thèse de doctorat aux salafistes qu’on accuse d’être des proches d’al-Qaida. Samir Amghar ne conçoit pas son boulot de chercheur autrement que sur le terrain, immergé dans le matériel qu’il étudie, bien loin des tours d’ivoire académiques. Normal après tout, et signe de sérieux –excepté que son «objet», son «matériel» d’étude à lui  est constitué par une véritable «organisation sectaire», l’un des groupes religieux les plus hermétiques qui soient.

Qu’est-ce qu’un salafiste (français)?  Nous avons soumis à Samir Amghar neuf  clichés qui circulent à propos de ces «musulmans primitifs».

1 L’habit fait le salafiste

VRAI. Le plus souvent, le salafiste porte une longue barbe, une calotte et un qamîs (djellaba) qui s’arrête au-dessus des chevilles comme en son temps le  prophète Mohamed (VIIe siècle). Sa  tenue a pour but de renouer avec les fondements de l’islam originel.

Les salafistes femmes revêtent le  jilbâb, un voile ample à large emmanchure et de couleur sombre qui laisse le visage visible, ou bien le niqâb qui ne laisse découverts que les yeux ou encore le sitar qui leur permet de voir sans être vue. Elles peuvent y adjoindre des accessoires de marque, ceinture, sac et chaussures siglées. Porter du Chanel ou du Dior n’est pas en contradiction avec les valeurs religieuses qu’elles défendent.

D’ailleurs, la «mode salafiste» est à l’origine de certaines lignes de vêtements streetwear, comme Billal Wear, qui propose un look hybride entre la tenue islamique traditionnelle et la tenue américanisée hip hop des banlieues (baskets et jean qui laissent visibles les chevilles). 

2 Un vrai musulman est salafiste

FAUX. Le salafiste peut être considéré comme un musulman ultra-orthodoxe. Un musulman qui considère que l’islam doit régir l’ensemble des comportements autant sacrés que profanes. Il a une approche littéraliste des versets coraniques. Il pense que le Coran doit être compris et appliqué à la lettre.

L’enseignement de Muhammad Ibn Abd al Wahhab, un théologien du XVIIIe, qui a tenté de revivifier l’islam des origines  et domine le salafisme, forme aujourd’hui la doctrine officielle de l’Arabie saoudite.

Parmi l’ensemble des musulmans dans le monde, les salafistes représentent une minorité. Mais une minorité active. Cependant, de plus en plus de musulmans jugent leur pratique religieuse à l’aune de l’islam salafiste. Celui-ci  est en passe de devenir la norme islamique mondiale.  

3 On ne naît pas salafiste, on le devient

VRAI. On devient salafiste de son plein gré sans pression d’un quelconque gourou car on estime que c’est la voie la plus pure, celle qui incarne l’orthodoxie musulmane et qui garantit d’aller au  paradis. Il n’y a pas de transmission de père à fils puisque les salafistes européens, âgés de 18 ans à 35 ans, sont un phénomène nouveau.  

L’individu n’est pas victime d’un lavage de cerveau; il  intériorise le fait que le salafisme est une norme religieuse légitime et s’autopersuade sur une base volontaire. A partir du moment où il fait le «minimum syndical» (aller à la prière, aux réunions, s’habiller comme un salafiste, etc) il est coopté par le groupe. 

Devenir salafiste est une façon de refuser l’alternative «racaille ou  assimilé type Rachida Dati», pour certains jeunes beurs. Ils retrouvent une fierté et une nouvelle identité. Les guerres en Irak, en Afghanistan et le conflit israélo-palestinien ont noirci l’image de l’islam et du salafisme auprès de l’opinion publique, mais en ont rehaussé le prestige dans les quartiers populaires qui tiennent leur «revanche» car le salafiste est redouté et fait peur.

En France, le mouvement salafiste compte un quart à un tiers de convertis, issus des milieux catholiques ou protestants, «français de souche», Antillais, Congolais, Zaïrois. Ces convertis sont souvent les plus radicaux car il leur faut «compenser» une vie qui n’a pas été musulmane jusqu’alors.

4 Salafisme et terrorisme vont de pair

FAUX. Tous les djihadistes (al-Qaida et affiliés) sont salafistes, mais tous les salafistes ne sont pas djihadistes. 

Les salafistes ne sont pas forcément violents. Il y a même des branches salafistes qui condamnent de façon unanime la violence. Les salafistes «quiétistes»  par exemple, qui sont légalistes et soumis au système législatif occidental quand bien même une norme contreviendrait à un principe religieux. Ainsi les salafistes quiétistes ont-ils appelé les musulmanes occidentales portant le voile à  l’ôter si la loi l’exige.

Après les attentats du 11-Septembre, les salafistes quiétistes ont condamné toutes les formes de violence politique et d’actions terroristes. Certains exhortent même les musulmans occidentaux à collaborer avec les services de sécurité afin de dénoncer une personne ou une organisation qui voudrait commettre des attentats.

Une petite minorité de salafistes fait une lecture révolutionnaire de l’islam qui rendrait légitime l’usage de la violence. Le salafiste révolutionnaire se voit comme un «juste» combattant pour une cause légitime, l’instauration d’un Etat islamique qui préfigurera l’avènement de la justice de Dieu sur terre.

Depuis le 11 septembre 2001 à New York, toutes les tentatives d’attentat ont été évités –sauf  en 2004 à  Londres et en  2005 à Madrid. A Londres, le «seuil de tolérance» vis-à-vis des salafistes est plus élevé qu’en France. Chez nous, les pouvoirs publics sont secondés par la plupart des imams qui dirigent les mosquées et qui empêchent que des prédications violentes soient prononcées. De plus, les services de renseignements mènent un remarquable travail d’infiltration des milieux salafistes, en particulier dans les prisons.  

5 Le salafiste est austère et se bat pour un ordre social plus juste

FAUX. Le salafiste a un rapport parfaitement décomplexé à l’argent et à la réussite individuelle. Idéologiquement et économiquement, le salafiste est plus proche du Medef que de la CFDT et pratique toutes sortes d’activités commerciales. 

Le succès matériel est un moyen pour lui de se réaliser. Les salafistes s’entichent de produits high-tech, de la voiture dernier modèle, ou bien encore d’ordinateurs sophistiqués... Anti-occidental déclaré, le salafiste défend, souvent malgré lui, le modèle consumériste occidental et américain ainsi que l’individualisme.

Un salafiste peut placer son argent dans une banque occidentale mais pas dans un livret à taux rémunéré car l’usure lui est interdite, et il suit les règles de la finance islamique telles que conceptualisées par les théologiens saoudiens. Si le salafiste est heureux en affaires, il y voit une revanche sur cet Occident qui le critique et le signe qu’il est un élu de Dieu.

Les salafistes  se battent pour islamiser le monde pas pour l’affranchissement de tous.

6 Le salafiste est nécessairement polygame

FAUX. Le salafiste défend la polygamie au nom du plaisir de l’homme et de la «protection» de la femme. Dans les faits, rares sont les salafistes qui pratiquent la polygamie. Souvent avant le mariage, la famille de la fiancée et la fiancée posent leurs conditions et peuvent très bien demander au futur époux de renoncer à la polygamie. 

Chez les salafistes, la recherche d’une femme ou d’un mari est prédéfinie par un ensemble de règles. Et c’est le groupe auquel appartient le salafiste qui est chargé de trouver la bonne personne. En général,  les «sœurs» qui portent le jilbab et le niqâb ont le plus de succès.

Les salafistes craignent d’ailleurs beaucoup les «sœurs» issues de la mouvance des Frères musulmans. L’un d’eux, vivant à Montreuil,  précise bien qu’il n’est pas question pour lui d’épouser l’une d’entre elles: «Elle va me casser la tête avec les études et Tariq  Ramadan, elle voudra faire des études puis travailler;  y a pas plus féministes que les filles des Frères musulmans, si j’ai à choisir je préfère me marier avec Fadela Amara», rapporte Samir Amghar dans son livre.

Chez les salafistes, on ne se marie pas parce qu’on s’aime, on se marie parce que c’est un acte d’adoration d’Allah, c’est la moitiée de la foi selon un dire du Prophète. De plus en plus de salafistes ont également recours à des sites matrimoniaux communautaires comme Index Nikah pour se marier.

Selon le Coran, le divorce demeure l’acte le moins apprécié par Allah, mais les salafistes n’hésitent plus à divorcer si leur compagne ne correspond pas à leurs attentes. Au regard de la tradition prophétique, la sexualité des salafistes est très normative: l’épouse doit être vierge, la fellation est interdite et la seule position recommandée est la position «classique». 

Mais les salafistes occidentaux vivent dans un environnement beaucoup plus permissif, surfent beaucoup sur Internet et fréquentent les librairies islamiques qui sont remplies de livres traitant du mariage et du sexe. Toutes choses qui influencent aussi leur sexualité. Tout comme le port de lingerie très sexy dont sont également friandes les jeunes femmes salafistes.

7 Pas pire «traître» qu’un Frère musulman pour un salafiste

VRAI. Israël et l’Occident constituent la menace numéro 1 aux yeux des salafistes. Pourtant ces derniers considèrent aussi certains musulmans, dont les Frères musulmans, comme des adversaires, soupçonnés de vouloir briser l’unité de l’Oumma et de pervertir l’islam. 

Les salafistes reprochent aux Frères musulmans d’avoir intégré au patrimoine islamique des valeurs comme la démocratie, étrangère à la religion musulmane, ou de vouloir rénover l’islam en fonction de la modernité occidentale.

Ce qui fait que, paradoxalement, on peut dire que les salafistes sont malgré eux des défenseurs de la laïcité car ils défendent l’idée qu’il ne faut pas  mélanger le religieux et le politique! Les salafistes jugent que les concessions des Frères musulmans constituent des altérations inacceptables de la référence coranique et de la tradition du prophète. 

En France, le prédicateur frériste Tariq Ramadan est l’une des cibles privilégiée des attaques salafistes. 

Il existe cependant un courant minoritaire qui accepte de se lancer dans la politique lorsque l’identité islamique est remise en cause en Occident. Ce courant de salafistes, nés et grandis en Occident,  est alors prêt à négocier leur vote auprès des élus afin de faire pression pour que l’identité islamique soit mieux respectée. Dans ce cas, les salafistes deviennent concurrents des Frères musulmans car ils partagent avec ces derniers une stratégie d’entrisme dans la vie politique et se disputent la même clientèle.

8 Les salafistes risquent d’être les grands perdants des «Printemps arabes»

VRAI. Au début des printemps arabes, le comité des grands savants d’Arabie saoudite, relayé par de nombreux salafistes occidentaux, stipulait qu’il était interdit de se rebeller contre les régimes au nom de la cohésion sociale.

Car durant toutes ces années passées, les salafistes ont été les alliés de facto des dictateurs arabes. En Tunisie, le régime de Ben Ali avait autorisé de nombreux salafistes à prêcher alors que tout autre activisme islamique était interdit. En Algérie, Bouteflika a favorisé le développement du salafisme quiétiste pour contrer le salafisme  djihadiste; il a institutionnalisé et fonctionnarisé nombre de personnes de cette tendance et le salafisme a pris la tête de la réislamisation du pays. Au Caire, l’essor du salafisme a été et reste soutenu par l’Arabie saoudite qui craint la concurrence des Frères musulmans.

En autorisant les prédicateurs salafistes, les gouvernements arabes gardaient la main sur la réislamisation de la société et satisfaisaient les aspirations religieuses de leurs populations tout en s’assurant que le retour à l’islam ne s’accompagnerait pas de revendications politiques d’opposition. 

Mais avec les printemps arabes et la chute des dictateurs, les salafistes ont perdu cette position privilégiée. Ce sont les islamistes, Frères musulmans en Egypte, Ennhada en Tunisie, le Parti de la Justice et du développement (AKP) en Turquie, qui devraient être les gagnants des Printemps arabes.

9 Il y a un danger salafiste en France

FAUX. Estimés à  12.000 en 2010 avec une trentaine de lieux de cultes (Stains, Marseille, Lyon, Besançon…), les salafistes s’inscrivent en France dans une logique sectaire. Ils ne se «mélangent» donc pas au risque de se faire «contaminer». 

Ils ne sont donc pas dans une logique de confrontation avec  les autorités françaises. En novembre 2005, cent salafistes auraient été écroués dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, selon les chiffres présentés aux députés par le ministre de l’Intérieur d’alors, Nicolas Sarkozy.

On a également assisté à la neutralisation d’une filière «tchétchène» dans les banlieues lyonnaise et parisienne en 2002, au démantèlement du groupe Farid Benyettou dans le XIXe arrondissement en janvier 2005, à l’identification ou à l’arrestation de volontaires partis en Irak en 2005, ainsi qu’à l’expulsion d’imams salafistes, pour la plupart d’origine algérienne issus du front islamique du salut.

La France constitue cependant le pôle de l’organisation salafiste en Europe.

«Le courant salafiste fonctionne comme une multinationale du religieux, explique Samir Amghar. C’est aujourd’hui et pour les années à venir un acteur incontournable de l’islam occidental.» Mais le sociologue constate que «plus le salafiste s’enracine en Occident, plus il s’occidentalise et perd de sa verve». Par conséquent, «l’attaquer de front c’est le renforcer, le traiter comme un interlocuteur est le meilleur moyen de le contenir pour  faire émerger un salafisme assagi», conclut Samir Amghar.

Ariane Bonzon

Dessins: Damien Chavanat