Aucun complot n'est trop gros pour l'Iran

Pourquoi le complot iranien délirant consistant à payer des Mexicains pour tuer l'ambassadeur saoudien n'a rien d'inconcevable.

L'Ayatollah Ali Khamenei le 15 octobre 2011, REUTERS/Handout

- L'Ayatollah Ali Khamenei le 15 octobre 2011, REUTERS/Handout -

Il y a probablement des raisons de mettre en doute l'administration Obama lorsqu'elle déclare que les «Forces Qods» de la République islamique d'Iran ont fomenté l'assassinat de l'ambassadeur saoudien aux États-Unis en s'en remettant au marché libre du meurtre. Mais ni le caractère visiblement surréaliste de cette histoire, ni son aspect apparemment cousu de fil blanc ne constituent de telles raisons. Nous sommes déjà passés par là, comme nous le rappelle un ouvrage splendide paru récemment, et nous avons appris qu'aucune allégation contre les nervis de Téhéran ne devait, de prime abord, être considérée comme improbable.

Ce livre incontournable a pour titre Assassins of the Turquoise Palace [les assassins du palais turquoise] et son auteur est une Iranienne en exil, Roya Hakakian (qui, je suis fier de le préciser, fait partie de mes amis). L'ouvrage revient avec minutie sur un meurtre ayant eu lieu à Berlin, le 17 septembre 1992. Ce jour-là, un groupe d'exilés kurdes iraniens se trouvait dans cette ville pour se rendre au congrès de l'Internationale Socialiste, l'organe parapluie regroupant les partis de la social-démocratie. Le chef de cette délégation était Sadegh Sharefkandi, un homme extrêmement respecté par la diaspora kurde. Au moment de s'asseoir à la table du Mykonos, un restaurant où se pressaient les exilés et les émigrés*, il fut, comme ses camarades, froidement abattu à l'arme automatique. Les assassins s'éclipsèrent en un rien de temps.

Des polémiques sur les motivations, la méthode et l'opportunité d'un tel acte ne tardèrent pas, toutes inévitablement engluées dans les paranoïas et les querelles fratricides du factionnalisme politique. Même si, au départ, Téhéran fut à l'évidence pointée du doigt, on argua des bonnes relations entre le régime et l'Allemagne, et soutint qu'il aurait été aberrant, pour les mollahs, de chercher à s'attirer les foudres de ce pays. On préféra invoquer la responsabilité du PKK, ou Parti des travailleurs du Kurdistan, un groupe dissident kurde basé en Turquie. (Vous avez peut-être remarqué comment Téhéran cherche aujourd'hui à brouiller les pistes de la même façon dans l'affaire de l'ambassadeur saoudien, en mentionnant un personnage bien mystérieux louvoyant parmi l'Organisation des moudjahiddines du peuple iranien et d'autres cercles d'opposants au régime de Khamenei).

Elimination physique des opposants

Mais il ne fallut pas attendre longtemps pour que des preuves policières plus sérieuses commencent à émerger dans l'affaire du Mykonos. Alors que l'existence de l'Ayatollah Khomeini entamait son inéluctable déclin, tout un département spécial avait été affecté à l'élimination physique des opposants et des détracteurs de son régime. Ces derniers se devaient d'être ciblés et éliminés de l'échiquier, qu'ils vécussent en Iran ou à l'étranger. L'argent et les armes étaient fournis. Des planques et des fausses identités étaient offertes à ceux qui se dévouaient pour le sale boulot. Peu à peu, les autorités allemandes comprirent que leur propre sol servait aux règlements de comptes d'un régime cauchemardesque avec lequel elles faisaient par ailleurs de fructueuses affaires.

Les héros sont nombreux dans le livre d'Hakakian, en particulier chez les laïcs kurdes et iraniens ayant tout risqué pour faire vivre la notion de résistance. Mais l'on se doit de rendre un hommage particulier à Bruno Jost, le procureur allemand qui finit lui aussi par risquer le tout pour le tout pour dénoncer les machinations des escadrons de la mort.

Ceux d'entre vous qui ont vu le Z de Costa-Gavras seront complètement captivés par cette histoire, qui se déroula à un moment où les relations économiques et commerciales entre l'Allemagne et l'Iran frôlaient l'obscénité. Pour l'ancien ministre du renseignement iranien, Ali Fallahian, cette proximité allait dissuader les enquêteurs de se faire trop insistants. Mais au final, après quatre années de procès, les magistrats réussirent à convoquer 176 témoins, protéger des intimidations ceux qu'ils appelèrent à la barre, et prononcer une série de condamnations mortellement précises.

La participation de la République islamique d'Iran à un business meurtrier soutenu par l’État, que ce soit à l'intérieur ou à l'extérieur de ses frontières, fut formellement reconnue. Non seulement l'Allemagne, mais tous les membres de l'Union européenne rappelèrent leurs ambassadeurs en poste en Iran. Et les rues qui jouxtaient le tribunal se remplirent de milliers de démocrates iraniens en liesse qui, pour une fois, venaient d'assister à une véritable manifestation de justice. A ce moment, le lecteur aura du mal à contenir ses larmes, comme moi. Je ne saurais que vous exhorter à vous procurer ce livre. 

Le Pakistan aussi

Le phénomène de gouvernements entretenant des départements spéciaux dédiés aux activités criminelles ne se limite pas à l'Iran. Dans le Financial Times, Mansoor Ijaz a récemment révélé l’existence de la «Section S» au sein de la Direction pakistanaise pour le renseignement inter-services (ISI). Le but de cette officine, nommée parfois l'«Aile S», est de maintenir des relations avec les Talibans et le réseau Haqqani, écrit Ijaz, un américano-pakistanais qui négocia autrefois avec le Soudan pour le compte de l'administration Clinton.

Peu après l'exécution d'Oussama Ben Laden, en mai, il fut approché par un représentant du président pakistanais, Asif Ali Zardari, qui cherchait à s'entretenir avec la Maison Blanche. Et c'est lors de cet entretien que le Pakistan, qui avait jusqu'à présent nié l'existence de la Section S, allait proposer de la fermer en échange de concessions! C'est par ce moyen, entre autres, que l'Amiral Mike Mullen, ancien chef d'état-major des armées des États-Unis, put prouver que l'ISI mangeait à tous les râteliers afghans, et que les États-Unis avaient contribué au financement de l'assassinat et du sabotage de ses propres troupes et alliés.

Encore une fois, c'est l'absence totale de scrupules qui vous coupe le souffle. Nous vous avons trahis, mais nous voudrions encore quelques pots-de-vins pour arrêter de le faire. (Flaubert n'avait-il pas dépeint un banquier si corrompu qu'il aurait volontiers payé pour avoir le plaisir de se vendre?)

Double-jeu

Je remarque que les articles sur le double-jeu pakistanais se sont multipliés depuis que Zardari s'est décidé à cracher le morceau. Nous pouvons même lire des témoignages directs sur les pilonnages pakistanais des forces américaines et afghanes, lancés tout simplement et en plein jour de part et d'autre de la frontière. Nous avons aussi le général Ashfaq Parvez Kayani, satrape en uniforme du Pakistan à l'impossible arrogance, déclarant qu'il devra maintenir l'armement du réseau Haqqani, et avec ses propres effectifs officiels, alors même que les forces de la coalition tentent un transfert de sécurité et un retrait de leurs troupes méthodiques.

Enfin, depuis que j'ai mentionné l'illustre chronologie de la perfidie pakistanaise établie par Bernard-Henri Levy en mai 2005, beaucoup de gens m'ont demandé de la rendre plus facilement accessible. Vous pouvez la lire ici. C'est la description d'un effort extraordinairement victorieux pour tromper le Congrès et manipuler l'aide et la stratégie américaines, sur un laps de temps fâcheusement long. Ici aussi, la méthode principale consistait à maquignonner des Talibans et des membres d'Al Qaida qu'Islamabad faisait simplement semblant de combattre.

On peut tirer une leçon commune de tous ces exemples: ne jamais penser que l'ennemi terroriste ou totalitaire est assez intelligent pour effacer ses traces. De même, ne pas toujours supposer qu'il voulait absolument le faire. L'outrecuidance est souvent, et dès le départ, un élément-clé de sa stratégie.

* en français dans le texte

Christopher Hitchens

Traduit par Peggy Sastre

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L'AUTEUR
Christopher Hitchens, chroniqueur à Slate et Vanity Fair et journaliste associé à la Hoover Institution de Stanford, Californie. Il est décédé le 15 décembre 2011. Ses articles
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Publié le 06/11/2011
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