Culture

Ni X, ni Y: la Génération Catalano, les enfants de l'entre-deux

Slate.com, mis à jour le 06.02.2012 à 15 h 26

Entre la génération X et celle des «enfants du millénaire», la Génération Catalano, du nom du personnage de «Angela, 15 ans», se fait l’écho d’une jeunesse en proie à une crise identitaire et à la recherche d’une mémoire collective.

Jordan Catalano (Jared Leto) dans la série «Angela, 15 ans»

Jordan Catalano (Jared Leto) dans la série «Angela, 15 ans»

Dans un récent numéro du New York Magazine, Noreen Malone (27 ans, ex-journaliste à Slate.com) nous parlait de sa génération. Elle écrivait que les millennials, les «enfants du millénaire», meurtris par la crise, tout en restant convaincus de pouvoir «mieux réussir» que leurs parents, ne rêvaient que d’une chose:

«Mettre une cravate et aller pointer au bureau.»

Un journaliste du site Gizmodo (Mat Honan, qui vient de fêter ses 39 ans)  lui a répondu sur son blog. Extraits du billet:

«La Génération X en a plus qu’assez de vos caprices; vous voulez tout, et tout de suite. Les enfants de la Génération X sont arrivés sur le marché de l’emploi en pleine récession, tout comme vous. Nos boulots étaient encore plus merdiques que les vôtres […]. La Génération X avait l’habitude de se faire entuber.»

Je suis plus vieille que Noreen, mais plus jeune que Mat, et je ne me retrouve dans aucun de ces portraits (pourtant, selon la plupart des démographes, j’appartiens à la fin de la Génération X). Je suis née sous Jimmy Carter, président élu pour un unique mandat –et dont on se souvient avant tout pour la crise iranienne des otages, la panne générale d’électricité de New York et la stagflation.

Les «bébés Carter» –les enfants nés entre l’investiture du président (janvier 1977) et celle de Reagan (janvier 1981)– ont aujourd’hui entre 30 et 34 ans. Et tout comme Carter (born again, exploitant d’arachides, étrangement brillant et profondément étrange), il est bien difficile de faire entrer cette micro-génération dans une case.

Nous nous retrouvons en partie dans le cynisme de la Génération X et dans sa méfiance à l’égard du pouvoir (il ne peut en être autrement lorsqu’on a vu, gamine, Pee-Wee Herman déclamer «Je suis un solitaire, Dottie. Un rebelle»). Mais Singles, Génération 90 et Slacker ne sont pas vraiment de notre génération (ce qui ne m’a certes pas empêchée d’acheter leurs bandes originales).

Nous ne nous retrouvons pas vraiment dans la fierté solitaire des représentants de la Génération X. Mais l’apparente soif de conformisme des enfants du millénaire (qui semble directement inspirée de l’ouvrage The Organization Man) ne nous correspond pas plus.

«Qui parlera en mon nom?»

J’ai donc décidé de poster le message suivant sur Twitter, en ne plaisantant qu’à moitié:

«Je n’appartiens pas à la Gen X et je ne suis pas un enfant du millénaire. QUI PARLERA EN MON NOM?»


Et à ma grande surprise, j'ai reçu un grand nombre de réponses:

«C’est marrant, j’y pensais aujourd’hui. Je vote pour “Génération Jem”.»

«Génération “J’ai regardé Sauvés par le gong lors de sa première diffusion”.»

«Je suis né en 77, mais je me considère comme un représentant de la Gen X; ça vaut toujours mieux que l’alternative.»  

La meilleure idée est venue d'un membre de la rédaction du magazine Teen Vogue: «Génération Catalano».

Jordan Catalano (interprété par Jared Leto) est l'un des principaux personnages de la série Angela, 15 ans; il y côtoie Angela Chase (Claire Danes), une lycéenne de seconde en proie aux éternels questionnements de l’adolescence (autrement dit, elle cherche à savoir qui elle est).

«Les gens disent toujours qu’il faut être soi-même. Comme si ce “soi-même” était une chose définie, immuable –un grille-pain, par exemple. Comme si on avait la moindre idée de ce que ça signifie», déclare-t-elle en voix-off dans un épisode situé à la moitié de l’unique saison.

Ce thème est universel et sans âge –et pourtant, Angela, 15 ans a un petit côté madeleine de Proust (certes, les gros chouchous qui ornent les chevelures des héroïnes y sont pour quelque chose; mais la nostalgie ne s’arrête pas là). Les SMS n’existent pas: Jordan se contente de laisser un mot à l’attention d’Angela dans son casier. Pas de Facebook, pas de messagerie instantanée, pas de cyber-harcèlement (juste du harcèlement scolaire à l’ancienne). Cette série est à l’image de ce que j’ai vécu au lycée (mise à part l’histoire d’amour avec Jared Leto); et ce, en partie parce que j’étais au lycée à l’époque de sa diffusion.

Une crise identitaire

Angela, Veronica Sawyer (Fatal Games) et Lindsay Weir (Freaks and Geeks) font partie d’une même catégorie de personnages de télévision et de cinéma. Cette catégorie est particulièrement proche des enfants de la Génération Catalano (du moins pour ce qui est des blancs ayant grandi dans une banlieue résidentielle): celle de la jeune fille qui ne sait plus vraiment où est sa place.

Elle est intelligente (dans Freaks and Geeks, Lindsay hésite avant de quitter le club de mathématiques; une situation douloureuse, qui m’a rappelé quelques souvenirs), elle veut être populaire, et doit ainsi abandonner son petit groupe d’amis ringards.

Dans ces récits, la tension dramatique résulte en grande partie de cette crise identitaire. L’héroïne passe d’une bande à l’autre et fait face à des dilemmes qui lui semblent insurmontables: rester à la maison un vendredi soir et faire ses devoirs de mathématiques, ou participer à une soirée arrosée dans la forêt locale? Et pourtant, Angela, 15 ans et Freaks and Geeks n’ont duré qu’une saison: les deux séries ne sont pas parvenues à attirer un public suffisamment large.

En revanche, les protagonistes (relativement insipides) des séries visant les enfants du millénaire (fin des années 1990, début des années 2000: Dawson, Les Frères Scott, Newport Beach…) préfiguraient les personnages des fictions lycéennes d’aujourd’hui (Glee, Pretty Little Liars, Gossip Girl).

Comme les enfants du millénaire, ils pensent que la beauté, la popularité et le cursus en grande école sont non seulement possibles, mais indispensables (ma sœur, qui est née en 1984 et qui est aujourd’hui avocate, a regardé La Revanche d’une blonde en 2001; elle admirait le personnage d’Elle Woods, qui portait autant d’attention à sa garde-robe qu’à sa carrière de juriste).

Quant à la génération post-millénaire, elle ne semble obsédée que par une seule chose: la célébrité. Les séries Hannah Montana et iCarly (deux immenses succès d’audience) viennent renforcer l’idée selon laquelle un enfant peut jouir d’une renommée internationale tout en menant une vie «normale».

«Notre soif de mémoire collective»

Pourquoi cette volonté de mettre des étiquettes sur les générations? Sans doute à cause de notre soif de mémoire collective face à un monde de plus en plus fragmenté; c’est du moins le cas des gens de mon âge. Si les enfants du millénaire se définissent en fonction de leur mode de vie actuel, nous-autres «Catalano» nous identifions plus au passé; nous nous raccrochons à des symboles culturels, comme si nos expériences communes pouvaient nous permettre –d’une façon ou d’une autre– d’acquérir une meilleure connaissance de nous-mêmes.

Le Web regorge de petites bouffées de nostalgie numérique: le site I’m Remembering, par exemple, où l’on trouve des images de jouets, des portraits de personnages de séries télé et des vieilles photos datant des années 1980 et 1990. Lorsque quelqu’un ajoute la photo de sa vieille poupée Bout d’chou, j’ai immédiatement l’impression d’avoir quelque chose en commun avec l’internaute en question: un lien superficiel, mais bien réel.

Cette caractéristique nous rapproche de la Génération X: ses représentants estiment eux aussi que la nostalgie les rassemble. Quant aux enfants du millénaire, ils semblent être tournés vers l’avenir. Ils sont optimistes, plein d’espoir (et donc naïfs, aux yeux de ma génération).

Dans son article, Malone écrit aussi que «chaque génération finit par trouver un mode d’expression adapté à ses besoins» –et peut-être finit-on également par lui trouver le nom qu’elle mérite.

Douglas Coupland n’a pas inventé le terme de «Génération X» (sa paternité revient au photographe Robert Capa, qui l’avait utilisé pour décrire la génération des enfants nés après la Seconde Guerre mondiale), mais c’est son roman de 1991 qui l’a associé à cette tranche d’âge.

C’est le magazine Advertising Age qui a donné un nom aux enfants du millénaire: en 1993, un éditorial de cette publication destinée aux professionnels de la publicité a ainsi parlé de «Génération Y» pour définir les post-Gen X. Millennial Rising, ouvrage de William Strauss et Neil Howe paru en 2000, a contribué à définir cette autre tranche d’âge. David Brooks a signé une critique de ce livre dans le New York Times, où il soulignait que «les enfants d’aujourd’hui traitent leurs parents et les figures d’autorité avec nettement plus d’égards».

«Nous sommes marginalisés»

Dans Génération X, l’un des protagonistes, Andy, a cette pensée:

«Nous menons nos petites existences à la périphérie du monde; nous sommes marginalisés, et il y a beaucoup de choses auxquelles nous décidons de ne pas collaborer.»

Le principal héritage artistique de la Gen X demeure le grunge, et ce n’est pas un hasard: les artistes de ce mouvement ont toujours fait l’apologie de la marginalisation et du sentiment d’aliénation. Les enfants du millénaire, eux, ont passé toute leur existence en marge, alors qu’ils pensaient être le centre du monde.

Malone cite une chanson des Fleet Foxes, un groupe emmené par Robin Pecknold, chanteur de 25 ans: ils pensaient être «uniques, comme les flocons de neige», mais découvrent qu’ils «ne sont que les rouages d’une machine immense».

En revanche, Kanye West (qui, à 34 ans, est sans doute le musicien le plus célèbre de la Génération Catalano) est plutôt du genre «unique». Ses chansons comptent parmi les meilleurs morceaux de ces dernières années (et elles l’ont rendu incroyablement riche): il est pourtant en lutte avec lui-même, et n’en fait pas mystère. La Génération Catalano n’a jamais le sentiment d’être complètement à sa place dans ce monde; lorsque nous nous éloignons de la périphérie, c’est pour mieux y retourner ensuite.

Danser en solitaire

Si j’ai voulu traiter ce sujet, c’est peut-être aussi parce qu’il me correspond doublement: en hébreu, mon prénom signifie «ma génération».

Pendant la rédaction de cet article, j’ai appelé ma mère pour lui demander s’ils avaient choisi ce prénom en connaissance de cause (mes parents m’ont donné ce nom en l’honneur de ma grand-mère Dora): «Je ne voulais pas t’appeler Dora, alors on a choisi Doree, m’a-t-elle répondu. Le sens de ton prénom n’est qu’une coïncidence.»

A mes yeux, ce choix arbitraire était lui aussi en adéquation avec ma génération. Nous sommes à la dérive –et nous ne sommes peut-être pas les seuls. Dans un e-mail, j’ai raconté l’essentiel de mon article à une amie de 29 ans; voilà ce qu’elle m’a répondu:

«J’ai l’impression de n’appartenir à aucune génération. Je ne suis pas un bébé Carter, et je ne suis pas vraiment une enfant du millénaire. […] Noreen n’a que deux ans de moins que moi, et pourtant, j’ai l’impression qu'elle appartient à une génération un peu différente de la mienne. C’est quand même dingue! Mais c’est comme ça que je vois les choses.»

La réaction classique d’une enfant de la Génération Catalano: s’approcher des projecteurs, se déhancher tout près de la lumière, avant de se raviser –pour mieux danser en solitaire.

Doree Shafrir

Traduit par Jean-Clément Nau

Slate.com
Slate.com (483 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte