Culture

Séries télé: Mon ado, que tu as de grandes dents!

Pierre Langlais, mis à jour le 08.11.2011 à 16 h 50

La «série ado» se décline de plus en plus souvent au fantastique, avec vampires, loups-garous et autres bestioles monstrueusement… métaphoriques.

Scott McCall (Tyler Posey) dans Teen Wolf

Scott McCall (Tyler Posey) dans Teen Wolf

1997. Buffy Summers, blonde lycéenne presque sans histoires, découvre, à l’heure où ses hormones la démangent, qu’elle est «la tueuse», une élue désignée pour dézinguer du vampires et autres démons gentiment massés à la porte des Enfers –située sous son bahut exactement.

Sept saisons durant, l’ado deviendra femme, apprendra le désir, la passion, le deuil, l’émancipation, l’acceptation de ses différences et de celles des autres à travers sa délicate mission de protectrice de l’humanité.

Buffy contre les vampires, brillant divertissement et jolie métaphore, ouvrait la voie à une tendance qui s’est intensifiée ces dernières années, sur les traces de deux succès cinématographiques, Harry Potter et Twilight.

Deux histoires d’ados exceptionnels, deux plongées, par le biais du fantastique, dans le monde complexe de l’âge ingrat. Vampire Diaries, Merlin, The Nine Lives of Chloe King, Teen Wolf, Secret Circle, les ados surnaturels ont la cote chez les ados humains –et chez ceux qui leur vendent des programmes.

Ton corps change…

Soyons superficiels avant d’aller plus en profondeur. Si les vampires, les loups-garous et consorts fascinent autant les ados, c’est en partie grâce à leur plastique. Pas seulement parce que les jeunes acteurs qu’on recrute pour les incarner sortent tout droit de magazines de mode.

Ces «monstres» sont confrontés à un changement physique majeur, discret chez les vampires, franchement voyant chez les loups-garous.

«Teen Wolf, c’est l’histoire d’un ado qui arrive au lycée et qui a ses premiers poils pubiens… en masse, parce qu’il se transforme en loup-garou», s’amuse Tyler Posey, le jeune interprète de la série d’MTV.

«Il y a une vision de l’apparition du corps adulte comme quelque chose d’anormal, de dangereux», analyse le docteur Alain Braconnier, psychiatre spécialiste de l’adolescence (notamment auteur du Guide de l’adolescent, chez Odile Jacob).

Ce changement physique exagère ainsi la véritable évolution, les poils et la puissance du loup-garou pour le développement du corps devenant adulte, les crocs du vampire comme métaphore érectile et leur morsure comme pénétration –image valable à tous les âges, mais exacerbées tant les histoires vampiriques sont souvent celles d’une défloraison.

L’héroïne des Neufs Vies de Chloe King, qui réalise qu’elle possède en partie l’ADN d’un félin, découvre les possibilités de son corps, sa souplesse de chat, et «réalise ce qu’est être une femme», résume son interprète Skyler Samuels. Quitte à prendre des coups… et à saigner.

Aime-moi comme une bête

L’évolution du corps est donc indissociable du désir sexuel et de l’amour. Ces séries sont toutes des romances, et confrontent les ados à leurs désirs, à leurs envies, et à la difficulté de les contrôler.

«Les loups-garous incarnent une certaine peur de la perte de contrôle, de la victoire des pulsions primales les soirs de pleine lune», analyse Jeff Davis, le créateur de Teen Wolf.

Très chastes –à l’exception de Vampire Diaries, où les vampires refusent l’abstinence de leurs cousins de Twilight– ces séries n’en expriment pas moins l’excitation permanente de leurs personnages.

Tout l’enjeu de The Secret Circle, c’est de savoir si ses héros (et surtout héroïnes) sorciers vont «passer à l’acte» et «unir» leurs pouvoirs, contre la volonté de leurs parents. Une des scènes du premier épisode, discussion entre deux mères soucieuses, est une métaphore à peine voilée.

«Les enfants font-ils de la magie?

– Non, c’est impossible…

– Ce sont des ados, ils sont plein de ressources.

 – On ne peut pas les laisser déraper comme ça…»

Evidemment, l’obtention de pouvoirs –généralement dans le premier épisode de la série– entraine une découverte de la capacité de séduction. A peine mordu, le héros de Teen Wolf se fait draguer comme jamais, et l’héroïne de Secret Circle rencontre un troublant jeune homme le jour de la révélation de ses origines de sorcière.

«L’adolescence est une période de vie pulsionnelle, où l’on vit tout plus fort, la sexualité comme l’agressivité», ajoute le Dr Braconnier. «Le loup est un animal majestueux, beau, qu’on voudrait caresser, apprivoiser, prendre dans ses bras… mais qui risque de vous mordre si vous vous approchez trop. Un peu comme l’ado», s’amuse Jeff Davis.

Une sublimation de l’ado

«Ce qui fait la force de ces séries, c’est qu’elles mettent en scène des héros qui ressemblent aux ados, mais qui sont différents des ados, explique le Dr Braconnier. Qui sont eux, mais qui ne sont pas eux. On appelle ça la sublimation».

Evidemment, aucun ado n’est vraiment un vampire, ni un loup-garou –ou alors il se planque très bien– mais ces monstres permettent un double mouvement d’identification / distanciation qui convient parfaitement à l’adolescent, qui veut se reconnaître dans ces héros tout en se fantasmant autrement, y voir une version «extra ordinaire» de lui-même.

«Se faire peur est une aussi excellente manière de gérer les angoisses de cet âge», poursuit le Dr Braconnier, faisant référence au caractère gentiment horrifique de ces séries. «Les ados regardent ces œuvres en rêvant d’être comme les «monstres» de ces séries, en se disant qu’ils pourraient eux aussi avec ces pouvoirs, et transformer leurs «laideurs» en atouts», analyse Dan Berendsen, producteur exécutif des Neuf Vie de Chloe King.

Si la distanciation se créée grâce aux superpouvoirs –qui restent, par la métaphore, connectés à l’ado– l’identification fonctionne elle pleinement via le mal-être général et le sentiment d’incompréhension et d’isolation des jeunes téléspectateurs.

«Vampire Diaries est une version extrême de la vie des ados, explique Paul Wesley, qui incarne le vampire Stefan. Les vampires sont des êtres incompris, exclus… comme les ados

Ces séries sont des quêtes identitaires, où «l’ado, plus libre que l’enfant, réalise que sa liberté a un coût, et qu’il va lui falloir se confronter à ce qui est en lui pour se construire une identité», explique le Dr Braconnier. Autrement dit, il doit apprendre à maitriser le «monstre» (donc l’homme ou la femme) qui est en lui…

Fuir le monde réel

Si les téléspectateurs passaient leur temps à se torturer sur leur identification avec les héros de ces séries ou sur les changements de leur corps, ils auraient vite besoin d’anxiolytiques.

La force –paradoxale– de ces œuvres, c’est, tout en offrant ce miroir fantasmatique aux jeunes téléspectateurs, de leur permettre de s’évader.

«C’est la période de la vie où l’imagination est la plus fertile, où on se transporte en permanence hors de la réalité, s’enthousiasme Nina Dobrev, l’héroïne de Vampire Diaries. Gamine, j’étais fan de Harry Potter, parce qu’il vivait dans un monde qui me semblait à des années lumières du miens».

Un besoin qui remonte à l’origine des contes, ce que sont au final ces séries –contes plus ou moins moraux, mais rarement immoraux.

«Au fond, il n’y a rien de révolutionnaire dans ces séries, conclut le Dr Braconnier, mais l’appétence des ados pour le fantastique a explosé ces dernières années… ce qui cache sans doute un besoin plus affirmé de fuir la réalité.» Pour mieux s’y retrouver, immortel, poilu ou capable de déclencher la foudre.

Pierre Langlais

***

Vampire Diaries, diffusée sur Canal+ Family. DVD de la saison 1 disponibles chez Warner Bros.

Teen Wolf, diffusée sur MTV France.

Merlin, diffusée sur SyFy Universal et Canal+ Family.

Les Neufs Vies de Chloe King a été diffusée sur ABC Family aux Etats-Unis. Inédite en France.

The Secret Circle est diffusée sur la CW aux Etats-Unis. Inédite en France.

Pierre Langlais
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