Monde

La naissance d'une Europe à deux vitesses

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 29.10.2011 à 11 h 26

En soulignant que l’eurozone n’est pas assez intégrée tandis que l’Europe des 27 est trop intégrée, Nicolas Sarkozy reprend exactement le schéma mitterrandien. A savoir: celui d’une Europe à vocation fédérale pour ceux qui ont choisi la monnaie unique et d’une confédération pour les autres.

La célèbre image de François Mitterrand et du chancelier allemand Helmut Kohl  REUTERS

La célèbre image de François Mitterrand et du chancelier allemand Helmut Kohl REUTERS

Passé le sommet européen de Bruxelles, c’est le soulagement qui domine. Il est vrai que cette réunion avait été précédée d’un forte dramatisation. Elle avait suscité, de la part de l’ancien président Giscard d’Estaing, une réaction amusée de connaisseur. En substance: celui qui dramatise gagne à tous les coups. Si le sommet échoue, il est celui qui a alerté, et s’il réussit il peut se prévaloir d’une grande victoire…

Nicolas Sarkozy s’est donc prévalu d’une grande victoire. Mais, soyons juste: si ce sommet avait échoué, l’Europe aurait été entraînée sur une pente glissante, voire précipitée dans le gouffre.

Il serait tout aussi injuste de ne pas apprécier l’effort fourni par les dirigeants européens, n’en déplaise à tous ceux qui, depuis le début de la crise, attendent la chute: les barrières sont franchies les unes après les autres, les réticences allemandes aux efforts de solidarité sont surmontées aussi les unes après les autres. Loin des caricatures.

Ainsi, le commentaire dominant nous annonçait l’Allemagne prête à sortir de l’Europe, nostalgique du deutschmark. En quelques heures, le même commentaire a tourné à la mise en garde contre le diktat de l’Allemagne au sommet de Bruxelles!

En fait, Angela Merkel aussi bien que Nicolas Sarkozy font le job, comme on dit. Ni l’un ni l’autre n’étaient particulièrement européens; l’un et l’autre le deviennent chaque jour davantage, crise oblige! L’Allemagne elle-même s’étant montrée plus pragmatique qu’orthodoxe.

Trop orthodoxe encore? C’est le point de vue d’un Paul Krugman, prix Nobel d’économie qui voudrait dans son éditorial du New York Times voir la Banque centrale européenne plus libre de ses mouvements pour, à l’égal de la Réserve fédérale américaine, mettre en circulation autant de liquidités que nécessaire pour relancer la machine économique. Le même Krugman tire, de cette rigidité imposée à la BCE par l’Allemagne, une conclusion pessimiste.

En fait, il faut beaucoup d’humilité pour aborder ces questions, car nous sommes face à une crise inédite qui nous a surpris et risque fort de nous surprendre encore. Il faut donc tenter de discerner ce qui nous attend. A savoir, dans l’ordre politique, un problème immédiat –la place et le rôle de la Chine– et une question de plus long terme: les contours et la nature de la construction européenne.

En offrant ses services à l’Europe, la Chine a surtout envoyé un signal positif. Pourquoi refuser une démarche qui est de nature à conforter l’euro comme monnaie de réserve et à aider l’Europe à faire face?

Pourtant en France le président socialiste de la Commission des finances, Jérôme Cahuzac, a parlé de la menace d’un «Munich commercial»… Car, on le sait, la Chine,  en échange de ses services, voudrait se voir reconnaître le label d’«économie de marché», ce qui faciliterait son jeu devant l’OMC.

Et Nicolas Sarkozy estime, qu’aux yeux des Européens, il est indispensable que la Chine accepte que la monnaie soit soumise aux mêmes règles du jeu que le dollar ou l’euro. C’est donc une partie stratégique qui s’est engagée, peut-être de nature à atténuer le poids d’un G2 américano-chinois. En tous cas, c’est un signe de plus que la Chine possède désormais une pleine conscience de l’interdépendance des économies et qu’elle n’aurait aucun intérêt à voir l’économie européenne faiblir.

La crise a également révélé les faiblesses politiques de l’Union européenne. La conséquence la plus inattendue est sans doute le regain d’intérêt pour le fédéralisme désormais prôné, ironie de l’Histoire, par certains de ceux qui s’étaient opposés au traité de Maastricht. Il n’y a certes pas de fédéralisme en vue. Si ce n’est dans le domaine budgétaire et fiscal puisqu’une convergence devra être recherchée.

La nouveauté réside surtout dans la façon dont s’est exprimé le président français, lorsqu’il a estimé que l’eurozone n’était pas assez intégrée, alors que l’Europe des 27, l’Union européenne dans sa forme actuelle, était sans doute trop intégrée!

Deux écueils devant nous

Ainsi resurgit le schéma que François Mitterrand avait vainement tenté de faire prévaloir, celui d’une Europe à vocation fédérale pour ceux qui choisissaient la monnaie unique et celui d’une confédération pour regrouper tous les autres. Ainsi se trouverait résolue la querelle qui oppose depuis toujours la Grande-Bretagne et la France.

La première milite depuis toujours pour que l’Europe ne soit qu’une vaste zone de libre échange  et donc inclut un maximum de pays du Vieux continent, dont la Turquie. La seconde, et c’était là le fondement de l’entente franco-allemande, a au contraire toujours plaidé pour l’affirmation sur la scène mondiale d’une identité européenne forte, projet  qui est évidemment plus réaliste, si on se limite aux pays membres de l’euro zone.

D’un point de vue économique, deux écueils sont désormais devant nous. La menace d’une récession et celle d’une guerre des monnaies. Avant même une véritable récession, nous sommes entrés dans une période de ralentissement. Laquelle provoque de nouvelles mesures d’austérité qui, à leur tour, peuvent alimenter un processus redoutable déjà à l’œuvre: lorsque tout le monde freine en même temps, c’est la croissance qui disparaît.

Alors que nous aurions besoin de mesures étalées dans le temps et qui, surtout à l’intérieur de la zone euro, répartissent les efforts: ainsi il serait bon que l’Allemagne accepte de réactiver sa demande intérieure pour soutenir l’activité de ses voisins…

Le deuxième danger est lié aux mouvements qui peuvent survenir sur les changes. Politique déjà utilisée par Ronald Reagan puis par George Bush père et qui a fait une victime: le Japon et sa monnaie le yen. Tout laisse craindre que Barack Obama n’encourage à son tour une politique du dollar faible, voire très faible, qui atteindrait de plein fouet la machine industrielle allemande, ce qui donnerait peut être quelques années de répit aux Etats-Unis.

Or 2012, bien plus que les années suivantes, sera l’année des dettes cumulées. Elles atteindront leur maximum pour l’Allemagne, comme pour la France et pour l’Italie. C’est dire que tous les ennemis de l’Europe et de l’euro y trouveront de nouvelles marges de jeu à nos dépens. Bref, Angela  Merkel et le successeur de Nicolas Sarkozy auront sans doute, hélas, d’autres occasion de dramatiser leurs rencontres.

Jean-Marie Colombani

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