Le PS peut-il s'inspirer des Etats-Unis pour l'après-primaire?

François Hollande et Martine Aubry le 22 octobre 2011, lors de la convention d'investiture du PS. REUTERS/Joël Saget.

François Hollande et Martine Aubry le 22 octobre 2011, lors de la convention d'investiture du PS. REUTERS/Joël Saget.

Soutien des grands anciens, fusion des équipes, «ticket»… Pour éviter les écueils qui ont plombé leurs précédentes campagnes, les socialistes doivent-ils regarder de l'autre côté de l'Atlantique?

Il y a eu les rencontres entre des élus démocrates, dont l'ancien candidat à la présidentielle Howard Dean, et leurs confrères socialistes. Le clip «... and I approve this message» d'Arnaud Montebourg. La volonté du PS de se constituer pour la campagne un fichier de sympathisants prêts à se mobiliser sur le terrain. Les récents tee-shirts et badges «H is for hope» rappelant le poster «Hope» d’Obama en 2008...

«Italienne» dans sa procédure (un vote national sur l'ensemble du territoire), la primaire socialiste a eu un fort accent américain. Jusque dans la gestion des résultats, Pierre Moscovici, le directeur de campagne de François Hollande, citant au lendemain du second tour sur France 2 la très serrée primaire démocrate de 2008 comme exemple de cohabitation réussi entre les vainqueurs et les vaincus:

«Regardez ce qui s'est passé aux Etats-Unis entre Barack Obama et Hillary Clinton. Ça a été compliqué, ça a été tendu, et puis après, lors de la convention d'investiture, la réconciliation s'est faite.»

Au sein du parti, on cherche d’ailleurs à tirer les leçons de cette campagne américaine: proche du PS, la fondation Terra Nova a remis à l’équipe de François Hollande une note confidentielle sur l'organisation de la campagne, révélée par Le Monde et dont Slate a obtenu confirmation de l’existence: celle-ci porte sur les «leçons» des scrutins de 2002 et 2007 et les «innovations» de celui de 2008 outre-Atlantique, essentiellement au niveau organisationnel.

Dans quelle mesure le PS peut-il s'inspirer de ce dernier exemple pour gérer son propre après-primaire? Examen de quatre techniques et de leur possible transposition en France.

1. Une convention pour rassembler

«Qu’est-ce que le parti fait pour s'unifier, spécialement le candidat perdant?» Selon Paul-Henri Gurian, docteur en sciences politiques et professeur à l’université de Géorgie, c'est la question essentielle de l'après-primaires aux Etats-Unis, et notamment de l'évènement symbolique que constitue la convention d'investiture.

Celle de Denver, fin août 2008, était un parfait exemple d’unité après une primaire sportive: alors qu’elle avait attendu quatre jours avant d’admettre publiquement sa défaite début juin, Hillary Clinton avait connu un véritable succès avec son discours appelant au ralliement derrière Barack Obama. Le parti lui avait accordé un créneau de choix pour le prononcer, de même que le PS a fait parler en dernier –avant François Hollande– sa candidate de 2007, Ségolène Royal, lors de sa propre convention d’investiture organisée le 22 octobre.

Clinton, qui avait déjà commencé fin juin à essayer de «rattraper» ses quatre jours de silence, lors d’un «rally pour l’unité» tenu avec Obama, avait été plus que généreuse dans ses compliments sur lui là où, en 1980, lors d'une autre primaire très serrée, Ted Kennedy n’avait prononcé qu'une seule fois le nom de son rival (et président sortant) Jimmy Carter et avait essayé de changer les règles de la convention nationale pour remporter plus de votes. Aujourd’hui encore, Carter attribue sa défaite face à Ronald Reagan au «comportement irresponsable et agressif» de son adversaire, même si, évidemment, d’autres facteurs ont joué.

La France a connu des psychodrames similaires. En 2006, les candidats battus par Ségolène Royal, Laurent Fabius et Dominique Strauss-Kahn, n'avaient pas fait de déclaration au soir de leur défaite et avaient, selon la gagnante, «regardé leurs chaussures et applaudi du bout des ongles» durant la convention d'investiture, devant un public restreint.

Pour celle de cette année, le parti avait changé de lieu (pas la salle de la Mutualité, comme en 1995, 2002 et 2007, mais la halle Freyssinet) et donné un peu plus d'importance à l'événement, estime Olivier Ferrand, président de Terra Nova:

«Il n'avait pas l'ampleur américaine car c'était une convention de clôture de la primaire et non de lancement de la campagne, mais on a fait ce qu'il fallait, c'est-à-dire comme en 2008 et l'inverse de 2006: quelque chose d'ampleur, et pas seulement un conseil national élargi, scénarisé lors de l'arrivée des candidats, et où tous les candidats battus ont pu parler.»

Il salue aussi les discussions entre vainqueur et vaincu dès le 16 octobre:

«En 2006, il avait fallu cinq jours, là il a fallu cinq minutes.»

Alors qu'en 2006, la presse avait pointé le côté «maussade» de DSK et le lapsus de François Hollande, qui avait appelé à «battre la gauche», l'écho médiatique a cette fois-ci été plutôt bon.

2. La bénédiction des grands anciens

En France comme aux Etats-Unis, il est traditionnel que les anciens présidents ou Premiers ministres soutiennent le candidat choisi par leur parti. Un soutien donc plus symbolique qu'autre chose, mais qui permet de créer un «pont» avec les expériences gouvernementales précédentes.

Aux Etats-Unis, si un ancien président, toujours populaire, décidait de se prononcer contre un candidat, «là ça serait inquiétant, ça pourrait porter un véritable coup à une campagne», estime Dante Scala, professeur de sciences politiques à l’université du New Hampshire. De même, de manière plus minime, s'il décidait de prendre ostensiblement ses distances ou s’il était boudé par le candidat.

En France, c’est ce qui est arrivé au PS en 1995, quand Lionel Jospin s’était éloigné de François Mitterrand au nom du «droit d'inventaire», ainsi qu'en 2006, quand Royal avait été boudée par Lionel Jospin et Michel Rocard: l'ancien Premier ministre de Mitterrand racontera par la suite lui avoir demandé de se retirer en sa faveur.

Cette fois-ci, Lionel Jospin a déclaré sur Canal+ qu'il était «était disponible pour accompagner et être présent» dans la campagne de François Hollande, qui lui a demandé d'être à la halle Freyssinet. Selon le Figaro Magazine, l'ancien Premier ministre pourrait être récompensé par un poste au Conseil constitutionnel.

3. Le mélange des équipes

Aux Etats-Unis, la campagne d’Obama a été un exemple d’école d’ouverture des gagnants aux perdants: dans les mois qui ont suivi sa nomination, il a embauché une vingtaine de personnes qui étaient employées par Hillary Clinton, dont notamment une de ses plumes, des directeurs de campagne locaux et d’autres responsables cruciaux dans le bon déroulement de sa campagne présidentielle.

Une décision doublement gagnante selon Paul-Henri Gurian:

«D’une part, Clinton avait des personnes très talentueuses dans son équipe, qu’il voulait dans sa campagne. Et d’autre part, c’était également une façon de dire aux soutiens de Clinton: “On est tous démocrates, on est tous dans la même équipe.”»

Au PS, une première ouverture a eu lieu, au lendemain du scrutin, du parti vers l'équipe victorieuse, avec l'arrivée de deux hollandistes, Bruno Le Roux et Michel Sapin, pour gérer les négociations avec les partenaires et l'actualisation du programme avec deux aubrystes, Christophe Borgel et Guillaume Bachelay.

Pour la seconde, il faudra attendre la mi-novembre pour en savoir plus, époque où sera annoncée l'équipe de campagne. Quelques éléments ont cependant filtré: Pierre Moscovici a affirmé au Parisien qu'elle devrait être «renforcée, densifiée, professionnalisée, intégrant des représentants de tous les candidats aux primaires». Selon Olivier Faure, responsable de la communication de François Hollande durant la primaire, «il n'y a pas de doute» sur le fait que «l'idée du rassemblement s'exprimera à travers la composition de l'équipe de campagne».

Chez les anciens candidats, Arnaud Montebourg affirme ne pas avoir «l’intention d’avoir un rôle précis», si ce n'est d'être «un [des] ailiers» du candidat, Manuel Valls est cité pour coordonner la communication de François Hollande et Ségolène Royal s'est déjà projetée au-delà en évoquant, avec l'accord des deux finalistes, sa possible candidature au «perchoir»le poste de président de l’Assemblée nationale– en 2012.

L'équipe de campagne sera forcément comparée avec celles de 1995 et 2007, resserrées sur les partisans du candidat, d'où des accrochages avec le parti. Ségolène Royal affirmait par exemple en mars 2007 avoir «toute sa liberté» vis-à-vis du parti un mois après avoir rappelé les «éléphants» au chevet de sa campagne. Pour 2012, parti et candidat jouent pour l'instant la partition de l'unité, à l'image du communiqué commun sur la crise grecque publié le 1er novembre par François Hollande et Martine Aubry.

4. L’impossible ticket

Cette collaboration pourrait-elle aller plus loin? François Président, Martine Première ministre? Au lendemain du débat de l’entre-deux tours, la presse évoquait un éventuel «ticket» à l’américaine entre les finalistes. La seule solution de réconciliation que les démocrates n'avaient pas osé en 2008, mais qui a déjà été expérimentée.

Dans une course à l’unité où le rôle du vainqueur est «de donner des lots de consolation à son dauphin, la place de vice-président est le plus important prix» aux Etats-Unis, résume Dante Scala. Le vainqueur des primaires a offert quatre fois dans l'après-guerre ce lot de consolation à son principal rival, dont deux fois avec succès: Kennedy/Johnson en 1960 et Reagan/Bush père en 1980.

«Reagan avait choisi Bush comme colistier afin que les partisans de celui-ci puissent avoir le sentiment d'avoir obtenu quelque chose», explique Paul-Henri Gurian. En échange, Bush s’était lancé dans un soutien inébranlable pour son candidat, «allant jusqu’à revenir sur des propos négatifs qu’il avait tenus sur lui lors des primaires».

Mais le ticket président-vice-président n'est pas assimilable au duo Président-Premier ministre français, comme l'avait résumé DSK en 2006 quand on lui suggérait de postuler à Matignon en ticket avec Royal:

«Je suis candidat pour une fonction de président qui existe, pas à une fonction de vice-président qui n'existe pas.»

Aux Etats-Unis, le candidat est constitutionnellement obligé de nommer son vice-président pendant la campagne (alors qu'en France le nom du Premier ministre dépend aussi de l'atmosphère née des résultats de l'élection puis des législatives organisées dans la foulée) et peut s'en servir pour équilibrer son ticket avec une religion ou une origine différente, en raison du vote par Etat (le «Sudiste» Johnson avec l'élu de la côte Est Kennedy, par exemple). Ce qui serait le cas, d'une certaine façon, avec un ticket Hollande/Aubry, qui associerait un homme qui a plutôt séduit dans les campagnes et chez les personnes âgées à une femme dont l'électorat était plus jeune et urbain...

Mais ce scénario du ticket, expérimenté une seule fois par les socialistes pour un résultat catastrophique (Gaston Defferre et Pierre Mendès France, en 1969: 5,1% des voix) est très peu probable. Pas tant en raison des «quelques coups bas» au cours d’une campagne «excessivement douce au vu des standards américains», analyse le professeur de sciences politiques à Harvard et spécialiste de la politique française Arthur Goldhammer sur son blog, qu’en raison de «l’attitude généralement dédaigneuse d’Aubry vis-à-vis de la gestion du parti par Hollande».

Interrogée sur le sujet lors du débat, Martine Aubry avait fermé la porte en estimant que le président devait avoir «un Premier ministre plus jeune que soi» (elle est née en 1950 et Hollande en 1954).

Machine à perdre… ou à gagner?

En 2008, les démocrates avaient réussi à transformer la possible «machine à perdre» d'une primaire disputée (redoutée par plusieurs dirigeants socialistes en début d’année) en machine à gagner.

Aux Etats-Unis, les études menées sur l'impact d'une primaire serrée divergent d'ailleurs: elles peuvent inciter les électeurs «battus» à voter contre le candidat choisi ou à s'abstenir, mais elles amplifient aussi la médiatisation du vainqueur et la mobilisation des sympathisants. Un argument qui vaut pour la France: une primaire de confirmation, que réclamaient certains élus au printemps, aurait-elle attiré 2,9 millions d'électeurs aux urnes?

Historiquement, l'exemple américain montre que le seul cas où une primaire serrée est un passeport pour la défaite est quand elle touche le président sortant, Ford en 1976 ou Carter en 1980 –ce qui signifie qu'ils étaient déjà affaiblis avant...

Même en cas de primaire serrée, l'opposition est elle supposée s'unir plus facilement: «Le désir de s’accrocher au pouvoir n’est pas un élément fédérateur aussi fort que celui d’accéder au pouvoir», explique Dante Scala. L’enthousiasme autour de la campagne d’Obama en 2008 s’expliquait aussi par l’absence depuis huit ans des démocrates à la Maison Blanche.

La droite reste donc le meilleur élément de réconciliation du PS, d’autant que, contrairement à 2007, le parti se retrouve cette fois-ci face au président sortant.

Cécile Dehesdin et Jean-Marie Pottier

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