L'Assise contre le fanatisme religieux

A l’initiative de Benoît XVI, 300 chefs religieux se sont réunis en Italie dans la ville de Saint-François. Pas de paix dans le monde sans paix entre les religions.

Benoît XVI, avec Wande Abimbola, le rabin David Rosen, Norvan Zakarian, l’archevêque de Canterbury Rowan Williams et le Patriarche Œucuménique des églises orthodoxes Bartholomée, le 27 octobre 2011 à Assise. REUTERS/Giampiero Sposito

- Benoît XVI, avec Wande Abimbola, le rabin David Rosen, Norvan Zakarian, l’archevêque de Canterbury Rowan Williams et le Patriarche Œucuménique des églises orthodoxes Bartholomée, le 27 octobre 2011 à Assise. REUTERS/Giampiero Sposito -

Décriées, détestées, accusées de toutes les déviations –intégrisme, communautarisme, sectarisme, fanatisme–, les grandes religions ripostent. A l’heure où les fondamentalismes chrétien, musulman, juif, hindou font peser des menaces insistantes sur l‘équilibre des sociétés et la paix du monde, un rassemblement de 300 dignitaires religieux, venus d’une cinquantaine de pays, a eu lieu jeudi 27 octobre à Assise en Italie, la ville de Saint-François (1186-1226), apôtre de la non-violence et du dialogue interreligieux. Ils ont échangé, médité, prié, chacun dans son rite, mais pas en commun pour éviter toute mauvaise interprétation et toute accusation de syncrétisme.

A l’origine de cette rencontre riche en couleurs et en gestes fraternels –rameaux d’oliviers, accolades de paix–, se trouve le pape Benoît XVI, pourtant réputé conservateur et intransigeant dans la défense de l’identité catholique. Il a voulu renouveler l’initiative de réunir les grandes religions prise, dans ce même lieu, il y a vingt-cinq ans jour pour jour, par son prédécesseur Jean-Paul II.

REUTERS/Luciano Mellace 

Le 26 octobre 1986, l’image du pape polonais marchant dans les ruelles médiévales d’Assise, bras dessus, bras dessous, avec le dalaï-lama, le grand rabbin de Rome, des chefs musulmans, des bonzes shintoïstes avait fait le tour du monde. Cette «première» d’Assise avait été l’un des sommets de son pontificat, ouvrant la voie à de multiples initiatives semblables un peu partout dans les cinq continents.

Vingt-cinq après, à la basilique Sainte-Marie des Anges d’Assise, Benoît XVI a accueilli plus de cinquante représentants musulmans –contre onze seulement en 1986–, dont certains venus d’Arabie saoudite et d’Iran, des rabbins, des vénérables hindous, bouddhistes, jaïns, sikhs, un zoroastrien, un bahaï, des délégués du confucianisme et du taoïsme, ainsi que des religions traditionnelles d’Afrique et d’Amérique. Les grandes confessions chrétiennes –orthodoxes, luthériens, réformés, baptistes, anglicans – furent aussi largement représentées. Nouveauté introduite par le pape: l’invitation de personnalités non-croyantes, comme l’intellectuelle française Julia Kristeva qui est intervenue devant la foule.

Tuer au nom de Dieu...

L’objectif n’était pas de «négocier» –Assise n’est pas l’ONU des religions–, mais de se reconnaître au-delà de ses différences, de témoigner au monde que les religions peuvent se rencontrer sur un pied d’égalité, qu’elles ne sont pas fatalement des facteurs d’extrémisme, de terrorisme et de guerre –hier l’Irlande, la Bosnie, le Kosovo, la Tchetchénie, aujourd’hui l’Afghanistan, l’Irak, les tensions intercommunautaires dans des pays arabes en pleine révolution.

L’objectif était de crier ensemble que tuer au nom de Dieu est un double crime: on tue l’homme et on tue Dieu. Tuer un homme au nom de Dieu, c’est tuer l’humanité entière, dit le Coran trahi par ses propres disciples extrémistes. Le «message d’Assise» est d’affirmer, d’une part, que c’est en cherchant la «vérité» des autres traditions religieuses que l’on approfondit la sienne; d’autre part que la paix dans le monde est impossible sans la paix entre les religions.

Benoît XVI avait quelque mérite personnel à renouveler cette expérience d’Assise dans une actualité toujours plus tragique, comme vient de le montrer le nouveau massacre de chrétiens coptes par des musulmans en Egypte. En 1986, alors préfet de la congrégation de la doctrine au Vatican, il avait boudé ostensiblement la première rencontre de ce genre avec Jean-Paul II, mettant en garde contre les risques de confusion, de relativisme –«toutes les religions se valent»–, contre les ambigutés d’une présence et d’une prière commune, dans les différentes églises d’Assise, d’hommes de traditions si éloignées du christianisme. C’est pourquoi il avait veillé cette année à ce que, contrairement à 1986, il n’y ait aucune prière visible, ni en commun, ni en parallèle, et décidé d‘élargir cette rencontre aux non-croyants.

Son mérite est double: les catholiques traditionalistes, avec lesquels il négocie actuellement une réintégration difficile dans l’Eglise et pour lesquels le catholicisme est la seule véritable religion, sont farouchement hostiles à tout œcuménisme et dialogue interreligieux, acquis du concile Vatican II qu’ils rejettent avec la dernière énergie. En 1986, leur chef de file encore vivant, Mgr Lefebvre, avait qualifié de «carnaval» le spectaculaire rassemblement d’Assise avec Jean-Paul II. Cette année encore, la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X, qui les représente, a décrété «mille messes pour réparer» ce nouvel affront à la foi catholique, ce dialogue avec les «hérétiques», sous la bénédiction du pape, dans la ville de Saint-François!

Intégrisme et scepticisme

Depuis vingt-cinq ans, le dialogue entre les religions s’est multiplié, approfondi, élargi. Il a connu des avancées et des reculs. L’œcuménisme –mot qui désigne le rapprochement entre les différentes religions chrétiennes– progresse, même s’il a été ralenti par des crispations anticatholiques et antiprotestantes dans le bloc orthodoxe d’Europe de l’Est après la chute du communisme.

Le dialogue des Eglises avec le monde juif résiste aux tensions qui éclatent parfois, à la suite des initiatives du pape –le projet de béatification de Pie XII– ou aux interprétations divergentes du conflit entre Israël et ses voisins palestiniens.

Le dialogue avec l’islam reste le plus difficile et chaotique, faute d’interlocuteurs représentatifs et incontestables. Le grand absent de la rencontre convoquée par Benoît XVI fut le recteur de l’université Al-Azhar du Caire, autorité de l’islam sunnite, qui a refusé de se rendre à Assise pour protester contre la solidarité manifestée par le pape aux coptes et autres chrétiens d’Orient menacés par l’islamisme radical.

Le dialogue interreligieux se heurte aujourd’hui à ses deux principaux ennemis: l’intégrisme et le scepticisme, qui s’entretiennent mutuellement. Comment croire, en effet, à une paix des religions, anticipatrice d’une humanité réconciliée, devant le déferlement des sectarismes religieux qui n’épargnent, à des degrés divers, aucune d’entre elles? Comment demeurer aveugles au mouvement général de repli sur les identités politiques, culturelles, confessionnelles?

Un certain désenchantement menace. La question est posée de savoir si on n’a pas chargé d’espoirs mythiques ou naïfs un dialogue entre des religions qui prêchent des vérités concurrentes et se présentent comme des refuges identitaires. Cette montée des intégrismes conforte toutes les résistances dogmatiques ou politiques. Elle donne des arguments à ceux qui estiment que le dialogue interreligieux n’a jamais été qu’une mode lancée par des chrétiens occidentaux en mal d’exotisme confessionnel. Ou qu’il n’a jamais touché que des théologiens ou des universitaires tolérants, dans un contexte plutôt élitiste. L’air du temps n’est-il pas plutôt dans la recherche de réponses toutes faites, d’ordre, de certitudes?

Henri Tincq             

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L'AUTEUR
Henri Tincq est un journaliste, spécialiste des questions religieuses à la Croix et au Monde de 1985 à 2008. Il est l'auteur de nombreux ouvrages dont dernièrement « Les Catholiques ». Ses articles
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Publié le 29/10/2011
Mis à jour le 29/10/2011 à 8h49
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