Monde

Mitt Romney, le mormon qui ne veut pas parler religion

Christopher Hitchens, mis à jour le 02.11.2011 à 17 h 23

Comment l'actuel favori de la course à l'investiture républicaine élude le débat en assurant que toute critique du mormonisme s'apparente à de l'intolérance religieuse.

Le candidat à la primaire républicaine Mitt Romney. REUTERS/Chris Keane

Le candidat à la primaire républicaine Mitt Romney. REUTERS/Chris Keane

Je ne peux pas dire si le pasteur Robert Jeffress a raison de parler de «secte» quand il mentionne l’Église de Jésus Christ des Saints des Derniers Jours (SDJ), surnommée plus couramment «les mormons». En effet, il y a apparemment un ou deux points communs. Les mormons ont un guide suprême, appelé le prophète ou le président, dont les dires sont prétendument suprêmes. Ils peuvent être enjoints à repousser ou à bannir tout membre dont la foi montre des signes de faiblesse. Ils ont quelques petites manies, comme leurs célèbres sous-vêtements, pour se distinguer des autres mortels, et ils sont réputés faire preuve d'une extrême discipline et de continence quand on en vient au sexe, à la bibine, à la nicotine et au café. Il semblerait aussi que l’Église soit plus difficile à quitter qu'à rejoindre. Par ailleurs, personne ne crache sur les généreuses donations et les tributs des fidèles. 

Que cela en fasse une secte, ou juste une énième mouvance cultuelle chrétienne «made in America», je ne sais pas trop. Dans tous les cas, ce qui m'intéresse davantage, c'est le système de croyance étrange et sinistre des SDJ, une problématique qu'on espère aujourd'hui soigneusement éviter en geignant que toute critique du mormonisme s'apparente à de l'intolérance religieuse.

Une religion politisée

Passons aux exemples. Le fondateur de cette église, un certain Joseph Smith, était un escroc et un charlatan bien connu des services de police du nord de l’État de New York. Il affirmait qu'on lui avait montré quelques plaques d'or sur lesquelles était inscrite une nouvelle révélation divine dans une langue inconnue, dont il devint ensuite le seul traducteur attitré. (Toute l'histoire est racontée dans la biographie écrite par Fawn Brodie, No Man Knows My History [Nul homme ne connaît mon histoire]. Visiblement, à l'instar des saucisses et des lois, les églises ne sont pas des phénomènes dont l'élaboration est agréable à regarder. L'écrivain et journaliste américain Edmund Wilson a d'ailleurs été prodigieusement choqué de voir Brodie lever le masque sur une religion fabriquée de toutes pièces).

Lors des étapes ultérieures de son périple en terre aride et ingrate, guidant comme Moïse ses fidèles (qui étaient autorisés et même encouragés à former des mariages pluriels, pour aller de l'avant et produire en masse plein de petits mormons), Smith exprima aussi son désir d'être reconnu comme le prophète Mahomet d'Amérique du Nord, avec son redoutable slogan: «Soit le Coran, soit l'épée». Il partit en guerre contre ses compatriotes et le gouvernement fédéral. A priori, cela aurait pu suffire à faire se hausser quelques sourcils dans l'église Baptiste la plus proche ...

Déjà encombrée de positions favorables à l'esclavage durant la Guerre de Sécession, et de sa propre «bible» désignant les individus noirs comme des créatures inférieures, quoique spéciales, l’Église mormone n'a autorisé l'ordination de prêtres afro-américains qu'en 1978, ce qui est suffisamment tardif – compte-tenu de la profondeur de sa «révélation» – pour remettre très sérieusement en doute l'honnêteté d'un tel revirement.

Plus récemment, et beaucoup plus bizarrement, on a vu les mormons amasser des tonnes d'archives sur les morts, les «intégrer par la prière» aux adhérents des SDJ et «baptiser» rétrospectivement tout ce beau monde comme convertis. (Le livre pertinent sur ce sujet est celui d'Alex Shoumatoff, The Mountain of Names [La montagne de noms]). Dans un repaire creusé dans une montagne, au beau milieu du fief des mormons, l'Utah, se trouve une colossale base de données rassemblée dans ce but précis. Maintenant, je n'ai rien à redire si les mormons désirent consigner leurs propres ancêtres pour un salut posthume. Mais ils ont aussi mis la main sur une liste d'individus mis à mort lors de la Solution Finale des nazis et ont commencé, depuis relativement peu de temps, à faire de ces juifs massacrés des membres honoraires des SDJ. Et de fait, lorsque la pratique fut découverte, le premier réflexe de l'église fut de résister aux efforts déployés pour la faire cesser. Que ce soit sectaire ou cultuel, c'était dans tous les cas extrêmement cavalier: une abjecte tentative  de voler en masse l'identité de défunts.

Lors de ma première visite à Salt Lake City, en 1970, la librairie de la John Birch Society faisait déjà quasiment partie du Tabernacle. Ezra Taft Benson, qui fut plus tard président de la congrégation, siégeait au conseil des 12 Apôtres – et en cherchait constamment l'approbation – lorsqu'il servit au Cabinet d'Eisenhower pendant 8 ans. S'il n'était pas membre de la Birch Society, il en était un soutien zélé. On se souvient encore de son pamphlet, Droits civiques: un outil de la supercherie communiste. Tel fut le terreau qui nourrit Cleon Skousen et les autres éléments paranoïaques qui, au final incubèrent Glenn Beck. Tout ce que je remarque, c'est que l’Église mormone possède une histoire nettement politisée et qu'elle est bien mal placée pour se plaindre quand ses dirigeants se voient poser des questions politiques directement liées à leur appartenance religieuse.

Le mormonisme de Mitt Romney doit-il faire peur?

Jusqu'ici, Mitt Romney, qui fit l'éloge de Skousen pas plus tard qu'en 2007, a réussi à en éluder la plupart en jouant celui qui doit visiblement se soumettre à une sorte de test religieux pour pouvoir accéder à des fonctions officielles. Et une bande de mollassons l'a soutenu en voyant dans toute aversion de n'importe quel «groupe religieux» la preuve ipso facto de partis pris quelconques. Désolé, mais c'est un peu trop facile. Je ne pense pas voter un jour pour un scientologue ou un mooniste s'il se présentait à la présidentielle, ou d'ailleurs à n'importe quelle autre élection, et à mon sens, tenter de réduire au silence toute critique de ces margoulins, voici une preuve réelle de partis pris. Évidemment, cela n'a pas arrangé les choses que la première offensive contre Romney soit venue d'un homme qui est lui-même une grande gueule cléricale, exploitant la religion à des fins politiques et distribuant des bons points à Rick Perry. Le genre de baptiste du sud pour qui, selon les paroles de cette ancienne comptine:

Qui sont les purs et les âmes élues? C'est nous!

Tous les autres seront damnés.

En enfer, il y a toute la place pour vous,

Laissons les cieux respirer!

Comme je l'ai fait remarquer il y a quelques semaines, Perry ne s'est pas contenté de mettre son salut personnel entre les mains de Jésus Christ, il a fait savoir que tous ceux qui ne le rejoignaient pas couraient droit vers la damnation éternelle. Il a cherché à amender et développer la seconde partie de sa pensée, mais pas tant que ça. Et il croit à des naissances miraculeuses issues de vierges, à des serpents qui parlent, à des cadavres qui marchent, et à d'autres trucs qui, personnellement, me semblent vraiment étranges et sectaires. Ici, en réalité, nous avons affaire à un conflit opposant deux versions incompatibles du christianisme, où le bon pasteur Jeffress n'est pas tellement en position de force et où les Saints des Derniers Jours, sauf s'ils mentent, sont aujourd'hui l'une des religions américaines les plus prospères.

Les mormons croient visiblement davantage au retour de Jésus dans le Missouri qu'à Armageddon: je ne prendrais pas la peine de parier sur l'un ou sur l'autre. En attendant, nous sommes tout à fait en droit de demander à Mitt Romney quelles forces ont influencé sa formation politique et – vu qu'il descend d'une lignée de mormons et qu'il a été pendant une grosse partie de son adolescence et de sa vie d'adulte missionnaire, puis cadre laïc au sein de cette église –  vraisemblablement penser qu'une telle influence n'a pas été dérisoire. Sauf s'il arrive à mettre son sinistre plan à exécution et s'inspirer de son emmerdeur de prédécesseur, Michael Dukakis, pour faire de cette élection une question de «compétence et non d'idéologie», on devrait pouvoir lui demander de se justifier et de s'expliquer, en particulier sur son adhésion volontaire à l'une des communautés les plus prosélytes aujourd'hui à l'œuvre sur le sol américain.

Christopher Hitchens

Traduit par Peggy Sastre

 

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