France

French Bashing #2: la Nouvelle-Zélande

Antoine Bourguilleau, mis à jour le 27.10.2011 à 14 h 35

Comment espérer une quelconque mansuétude de la part d’un peuple dont le pays a pour capitale Wellington, le nom du général britannique qui a vaincu Napoléon Ier à Waterloo?

Des supporters français lors du match pour la 3e place France-Nouvelle-Zélande à la Coupe du monde de rugby en 2003 à Sydney, REUTERS/David Gray

Des supporters français lors du match pour la 3e place France-Nouvelle-Zélande à la Coupe du monde de rugby en 2003 à Sydney, REUTERS/David Gray

Deuxième étape de notre tournée mondiale des French bashers: La Nouvelle-Zélande. Le premier épisode sur le sentiment anti-français aux Etats-Unis est à lire ici.

Mardi 24 octobre 2011. Alors que l’équipe de France prend l’avion pour rejoindre Paris, après avoir livré un match d’anthologie face aux All Blacks à l’Eden Park d’Auckland, le New Zealand Herald, principal quotidien du pays, lance une nouvelle polémique: le capitaine des Blacks, Richie McCaw, aurait été victime d’une fourchette à la 76e minute du match, infligée par Thierry Dusautoir ou par Aurélien Rougerie, les images ne sont pas bien claires et rien ne permet de dire qu’il s’agisse d’un geste intentionnel.

Le lendemain, le Herald en remet une louche en accusant certains joueurs français d’avoir craché sur un de ses photographes. (Le New Zealand Herald est d’ailleurs un des rares médias à ne pas évoquer l’arbitrage contesté de Craig Joubert, ce dont ne se privent pas les médias en Grande-Bretagne comme en France.)

Dans un précédent article, qui portait sur les réactions ironiques ou gratuitement méchantes que l’on pouvait lire sur les sites Internet américains lors du déclenchement de l’opération des Alliés en Libye, j’avais évoqué à quel point la tradition du «French bashing» était ancienne, viscérale, mais parfois teintée de tendresse et d’amusement chez nos amis d’outre-atlantique.

La semaine dernière, avec la préparation de la finale entre la France et les All Blacks, la presse néo-zélandaise s’en est donnée à cœur joie sur les Français. Pour autant, la haine du François est, aux antipodes, d’une toute autre nature que celle qui anime nos amis Américains.

La Nouvelle-Zélande, les Etats-Unis et l’Australie ont pour caractéristique commune d’avoir été des colonies britanniques. Les Etats-Unis se distinguèrent à la fin du XVIIIe siècle par une révolution qui, avec l’aide massive de la France, se solda par leur indépendance. L’Amérique n’est pas un dominion et ne fait pas partie du Commonwealth. Si ses racines culturelles et linguistiques sont indubitablement et clairement anglo-saxonnes, elle n’est plus liée, et depuis 1776, aussi profondément que peuvent l’être la Nouvelle-Zélande ou l’Australie avec la Grande-Bretagne. Élisabeth II est encore la souveraine de ces deux nations (en voyage en Australie, elle a d’ailleurs félicité, comme il se doit, les All Blacks pour leur victoire). Si certains militants politiques souhaiteraient voir l’Union Jack disparaître du drapeau néo-zélandais ou australien, ils sont loin de faire l’unanimité.

Mais, et pour faire honneur à la Nouvelle-Zélande, revenons à nos moutons. D’où vient ce besoin de «casser du Français» en Nouvelle-Zélande? Et quels en sont les ressorts? Il y a bien sûr, et avant tout, le besoin, pour la presse, de faire monter la pression et de vendre du papier. Et pour cela, rien de tel que de montrer du doigt l’équipe adverse comme l’équipe à abattre. Sur quelle base?

Des contentieux

On aura beau chercher dans l’histoire, aucun conflit armé n’a opposé la France et la Nouvelle-Zélande, mais les Kiwis sont assez remontés contre les Français à propos de deux sujets particulièrement épineux. On se souvient naturellement de l’affaire du Rainbow Warrior, navire de l’organisation Greenpeace coulé par des plongeurs de combat français dans le port d’Auckland en 1985 et de l’imbroglio politico-judiciaire qui en découla (en plus d’avoir fait une victime, le photographe portugais Fernando Pereira). Cet acte fut décrit par le Premier ministre Geoffrey Palmer comme «la plus grave violation de la souveraineté territoriale qu’ait jamais subi la Nouvelle-Zélande… un acte de terrorisme soutenu par un État, un acte de guerre

On se souvient peut-être moins que l’organisation écologiste était alors prise pour cible par le gouvernement français en raison de ses protestations relatives à la tenue d’essais nucléaires dans l’atoll de Mururoa. La Polynésie française n’est pas très loin de la Nouvelle-Zélande et l’opinion publique comme la classe politique néo-zélandaise ont à maintes fois fait part de leurs vives protestations à ce propos, ce qui constitue le second sujet de tensions entre nos deux pays.

Pourtant, presque rien n’a transparu de ces querelles politiques dans les récentes charges des médias néo-zélandais et pour cause: ce n’est pas après la France que les Néo-Zélandais en avaient, mais contre les Français. Les Français, vraiment?

Une histoire des brutalités gauloises

A history of gallic brutality, tel était le titre qui barrait une des pages du New-Zealand Herald le vendredi précédent la finale. Vous avez bien lu: brutalité gauloise et non française. Les Italiens parleraient sans aucun doute, quant à eux, de la Furia Francese, cette réputation de férocité qui nous suit depuis le XVe siècle dans la péninsule. C’est là une différence de taille entre le French-bashing que l’on dira commonwealthien et celui des Américains: dans le second cas, c’est la lâcheté, la veulerie et la préciosité française qui sont au coeur du sujet. Dans le premier, c’est la brutalité et la barbarie gauloise qui font l’objet des commentaires (disons-le tout de suite, dans son traitement de l’information, le New-Zealand Herald est assez proche du Sun ou du Daily Mail).

À ressorts différents, effets variés. Si le sentiment général que peut inspirer la France aux «French-haters» outre-Atlantique est la raillerie, la violence supposée des Français/Gaulois provoque, quant à elle, l’indignation. (Il est vrai que comparés à leurs homologues français, les avants néo-zélandais, c’est le cercle des poètes disparus.)

L’ancien capitaine des All Blacks, Wayne Shelford, en remettait d’ailleurs une louche dans le même numéro du New-Zealand Herald. Sous le titre «Attention aux saloperies des Français», le vétéran prévenait:

«Ce genre de tactique est dans la mentalité des Français… Je ne dis pas que cela va se reproduire, mais s’ils le font à nouveau, les All Blacks devront réagir, car l’arbitre risque fort de ne pas voir tout ce qui se passe. Comment? C’est à eux de voir.»

Un appel à peine masqué à des représailles…

Lecteurs plus mesurés que le Herald

Sur le site Internet du journal, les trois premiers commentaires à cet article sont édifiants. Le premier:

«voilà une opinion peu amène, quand bien même elle serait fondée et donner autant de place à un tel article n’est ni poli, ni amical pour nos hôtes.»

Le second, réagissant au premier, est plus mesuré, mais va dans le même sens:

«Je suis d’accord – la plupart d’entre nous savent que Buck (le surnom de Shelford) ne s’est pas montré, c’est le moins qu’on puisse dire, irréprochable sur le terrain. Mais comme tu dis: accorder une telle importance à un article de ce genre n’est pas une bonne chose. Les kiwis devraient être au-dessus de cela.»

Le dernier enfonce le clou:

«Quel exemple pathétique de journalisme. Cette équipe et leurs supporteurs sont nos hôtes. C’est très embarrassant. Allez les All Blacks! Honte au Herald.»

(Puis, des Français, des Britanniques se mêlent de la conversation et le fil dégénère, comme toujours, avec un ou deux trolls, mais une majorité de néo-zélandais demeurant indignée par le titre et la teneur d’un tel article)

Il convient donc de noter (et ces commentaires en sont un bon exemple) que contrairement à l’affaire de Libye, qui avait vu la haine anti-Français se déchaîner dans les commentaires, les lecteurs se montrent bien plus mesurés que certains médias. Il en va de même pour le staff de l’équipe néo-zélandaise qui, à titre d’exemple, a déclaré ne vouloir en aucun cas demander la moindre sanction à l’égard des Français pour avoir franchi la ligne médiane lors du Haka des All Blacks (l’IRB a pourtant infligé une amende de 3.000 euros à la fédération française de Rugby).

Médiatique et institutionnalisée la haine des Français en Nouvelle-Zélande? Sans doute. Plus abstraite, moins ressentie, moins charnelle qu’en Amérique. Mais lors des prochains matchs de rugby que vous verrez entre l’équipe de France et les All Blacks, gardez ceci à l’esprit: pour le New-Zealand Herald, le mauvais geste d’un joueur français est un exemple abject de «gallic brutality»; le même geste d’un joueur kiwi est un magnifique exemple du «fighting spirit» et de «l’engagement» des All Blacks.

Antoine Bourguilleau

Antoine Bourguilleau
Antoine Bourguilleau (63 articles)
Traducteur, journaliste et auteur
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