Monde

Israël: les anciens prisonniers libérés ont-ils récidivé?

Jacques Benillouche, mis à jour le 28.10.2011 à 7 h 10

Les prisonniers palestiniens libérés en échange de Gilad Shalit vont-ils commettre à nouveaux des attentats et tuer des Israéliens? La question hante l'opinion publique israélienne. D'autant plus que dans le passé, les cas de récidive ont été nombreux.

Un ancien prisonnier palestinien accueilli par un membre du Hamas dans la bande de Gaza, le 18 octobre 2011. REUTERS/Ibraheem Abu Mustafa

Un ancien prisonnier palestinien accueilli par un membre du Hamas dans la bande de Gaza, le 18 octobre 2011. REUTERS/Ibraheem Abu Mustafa

La libération de prisonniers palestiniens, qui a eu lieu le 18 octobre 2011, n’est évidemment pas une première. Saluée un peu partout dans le monde comme apportant une dose d'humanité voire d'espoir dans le conflit israélo-palestinien, elle n’allait pourtant pas de soi.

Les adversaires de l’accord d’échange du jeune caporal franco-israélien Gilad Shalit contre 1.000 prisonniers palestiniens —en plusieurs phases— n'ont cessé en Israël de mettre en avant des arguments sécuritaires craignant que les terroristes libérés ne commettent à nouveau des attentats. Les plus pugnaces, tels le rabbin Dov Lior, figure majeure du courant sioniste-religieux nationaliste, ou Shmuel Eliahu, grand rabbin de Safed, se fondent même abusivement sur des arguments religieux (1) pour exprimer leur réprobation.

D’autres Premiers ministres israéliens ont bien par le passé signé l’élargissement de prisonniers palestiniens. Entre juillet et novembre 2007, juste avant les discussions d’Ananapolis, Olmert a ainsi fait reconduire près de 800 Palestiniens en Cisjordanie ou à Gaza. Près de 200 Palestiniens ont été libérés l’année suivante pour renforcer la position d’Abbas au sein de l’Autorité palestinienne.

Ces décisions avaient alors provoqué de vives critiques au sein du gouvernement ainsi que des organisations des victimes du terrorisme, sur le risque potentiel de récidive des anciens prisonniers. L’ancien chroniqueur conservateur du quotidien de centre gauche Haaretz Nadav Shragai estimait à l’époque «qu’en relâchant des terroristes, de nouvelles victimes en paieront le prix». Selon son analyse, la libération de prisonniers avec «du sang sur les mains » devait être évitée compte tenu du facteur de récidive.

Le risque de récidive existe-t-il vraiment?

Oui. Le président de la commission parlementaire des Affaires étrangères et de la Défense, Tsahi Hanegbi, du parti Kadima, avait chiffré les conséquences de la libération anticipée de détenus. Entre le 29 janvier 2004 et le 17 avril 2007, 35 Israéliens étaient morts sous les coups de détenus libérés. L’association Almagor, qui représente les victimes du terrorisme, évalue à 30 le nombre d’attaques perpétrées depuis l’an 2000 (177 tués) par des anciens prisonniers palestiniens.

Le site Imra (Independent Media Review and Analysis) précise que depuis l’année 1985, Israël a libéré plus de 10.000 Palestiniens incarcérés pour actions terroristes. Entre 1993 et 1999, 6.912 Palestiniens avaient recouvré la liberté et 854 d’entre eux, soit 12,4%, ont choisi de prendre part activement à des attentats ou des attaques.

Cette proportion de «récidivistes» correspond aux estimations de responsables sécuritaires israéliens. Ces activistes les plus jeunes, les plus irréductibles, continuent à porter les armes contre Israël.

C’est par exemple le cas de Samir Kuntar, Libanais d'origine palestinienne et militant du FLP (Front de libération de la Palestine), condamné pour le meurtre d’un père et de sa fillette de 4 ans en 1980, puis relâché en juillet 2008. Son arrestation avait entraîné la mort d’un policier israélien. Il avait suivi en prison les cours de l’Université de Tel-Aviv en sciences humaines et sociales.

50% renoncent à l'activisme

A sa libération, il avait repris immédiatement du service auprès du Hezbollah, ce que les services de sécurité israéliens ne lui ont pas pardonné. Ils sont particulièrement intransigeants vis-à-vis des anciens prisonniers. Ils acceptent d’absoudre leurs crimes à condition qu’ils renoncent à toute action terroriste contre Israël. Dans le cas contraire, ils deviennent avec leurs familles une cible potentielle et leurs maisons sont détruites. Le 31 juillet 2011, Samir Kuntar a ainsi échappé à la mort mais a été blessé dans une explosion à Beyrouth, à proximité du quartier général du Hezbollah.

Selon les chiffres des services de sécurité israéliens, 50% des prisonniers libérés renoncent totalement à militer et sortent du circuit de l’activisme pour reprendre une vie civile normale ou choisissent l’exil. Les prisonniers âgés, les retraités de la cause palestinienne, ont passé tellement d’années enfermés —à la fin de l’année 2007, 232 Palestiniens avaient passé plus de quinze ans dans les prisons israéliennes; dont 73 plus de vingt ans— qu’ils aspirent à une autre vie. Ils ont choisi de mener une vie paisible pour rattraper les années d’enfermement durant lesquelles ils ont vécu aux côtés des Israéliens, ont appris leur langue et souvent ont poursuivi des études supérieures.

38% reprennent du service dans les milices ou les organisations sécuritaires palestiniennes, par intérêt financier, pour toucher un salaire de subsistance, plutôt que par idéal militant. Les anciens prisonniers gardent en effet le droit de militer pacifiquement dans les organisations politiques ou d’être incorporés dans les services de sécurité légaux palestiniens.

Ainsi, parmi les libérés de la vague de 2008, trois prisonniers,  Hussam Khader, Saïd Al-Ataba (31 ans de prison) et Abu Ali Yatta (28 ans de prison), représentaient les élites du terrorisme palestinien. Hussam Khader avait été emprisonné pendant six ans et était président du Comité pour la défense des droits des réfugiés palestiniens. La prison ne l’avait pas radicalisé:

«Nous devons profiter de l'expérience, des leçons du premier redéploiement israélien après la signature des accords d'Oslo ainsi que de la mauvaise administration, de l'anarchie et de la corruption qui l'ont suivi, où ont disparu toutes les promesses qui voulaient transformer les régions desquelles l'armée israélienne se retirait en nouvelle Singapour. Nous n'avons pas su mettre le retrait au service de notre peuple palestinien, mais il a été mis au service d'une petite minorité qui a obtenu des privilèges.»

Il était ainsi devenu une voix critique au sein du Fatah. Abu Ali Yatta a repris sa place au sein du comité central du Fatah en prenant la charge de la défense des droits des prisonniers en Israël.

Aujourd’hui, la disproportion de l’échange de Gilad Shalit relance le débat. Israël s’était déjà interrogé sur la pertinence du modus operandi pour régler les prises d’otages face au dogme de ne jamais abandonner ses soldats, même les dépouilles de ceux qui ont été tués.

De nombreuses voix s’élèvent pour la réactivation de la «directive Hannibal», édictée par Tsahal en 1986, révélée en 2003 par Haaretz. Cette directive avait pour objectif de tout mettre en œuvre militairement durant l’enlèvement d’un soldat pour empêcher que celui-ci ne tombe entre les mains ennemies, y compris en tirant sur les ravisseurs au risque de tuer le soldat. Certains responsables souhaiteraient réappliquer cette directive, abrogée en 2002 devant le malaise qu’elle suscitait auprès des troupes.

Quant à la droite dure, minoritaire en Israël, elle milite tout simplement pour introduire la peine de mort pour les terroristes ou les éliminer durant leur arrestation afin de vider les échanges de toute substance et de dissuader de nouveaux ravisseurs potentiels. 

Jacques Benillouche

(1) Ils occultaient un commandement de la Torah, le rachat des prisonniers, qui s’insère dans les fondements théologiques du judaïsme. Abraham a risqué sa vie pour libérer son frère Loth: «Dès que celui-ci apprit la capture de son frère, il mit sur pied trois cent dix-huit de ses vassaux, liés de naissance à sa maison. Il mena la poursuite jusqu’à Dan…» Le roi David, aidé de ses proches, a libéré les captifs qui se trouvaient entre les mains du roi d’Arad. Un texte talmudique précise également: «Si l’on ne se dépêche pas d’assurer la délivrance d’un prisonnier, on est considéré comme ayant versé son sang.» Retour à l'article

Jacques Benillouche
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Journaliste
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