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Avant Hitler, qui était le mal personnifié?

Brian Palmer, mis à jour le 26.10.2011 à 11 h 05

Le point Godwin existait déjà avant Adolf Hitler, mais le plus souvent de façon moins globale.

Six portraits d'Adolph Hitler déguisé (par un maquilleur) de diverses façons, rendus publics par les Archives nationales américaines. REUTERS/HO Old

Six portraits d'Adolph Hitler déguisé (par un maquilleur) de diverses façons, rendus publics par les Archives nationales américaines. REUTERS/HO Old

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Début octobre, la chaîne sportive ESPN a viré le chanteur Hank Williams Jr de son émission Monday Night Football après qu’il a publiquement comparé le président Obama à Adolf Hitler.

De nos jours, le Führer est universellement considéré comme la personnification du mal et comme l’exemple le plus commode de ce qu’il peut y avoir de pire dans l’homme. Mais avant la Deuxième guerre mondiale, qui était donc, en rhétorique, le pire personnage de l’histoire?

Les heures les plus sombres de l'histoire d'Egypte

Le pharaon. Du XVIIIe au XXe siècle, de nombreux Américains et Européens avaient une bien meilleure connaissance de la Bible que de l’histoire des dictateurs génocidaires.

Les orateurs qui cherchaient un symbole universel du mal se tournaient généralement vers des personnages tels que Judas Iscariote, Ponce Pilate ou, plus fréquemment, le Pharaon de l’Exode, qui avait préféré se voir infliger les dix plaies d’Egypte plutôt que de laisser les Hébreux partir.

Dans son célèbre ouvrage Common Sense (un des textes fondateurs de la Révolution américaine, NdT), Thomas Paine écrivait:

«Nul homme n’était davantage mû par le désir de réconciliation que moi avant ce terrible 19 avril 1775 [date du massacre de Lexington], mais dès que cet événement fut connu, je décidai de rejeter, pour toujours, l’impitoyable et menaçant Pharaon d’Angleterre.»

Lors de la guerre de Sécession, les abolitionnistes comparaient régulièrement les propriétaires d’esclaves à des Pharaons des temps modernes. Et bien après la défaite du Troisième Reich, le Pharaon fut souvent cité dans les discours de réformateurs comme Martin Luther King Jr.

Des «Hitler» plus locaux

D’une manière générale, la haine était plus locale et moins étendue dans le temps avant la Deuxième guerre mondiale. Les polémistes du XIXe siècle utilisaient parfois la figure de Napoléon Bonaparte comme le symbole du souverain maléfique –qu’ils appelaient parfois le «petit tyran» plutôt que de donner son nom– mais ces références étaient somme toute assez rares.

Il n’a été que rarement fait état de l’utilisation, par des orateurs, des figures de Gengis Khan, d’Attila ou d’Ivan le Terrible. Adolf Hitler lui-même évoqua un jour la tendance des peuples à oublier les crimes sanglants des dictateurs. En 1939, le Führer aurait ainsi déclaré: «Qui parle encore du génocide arménien?» (L’authenticité de cette citation est disputée).

En l’absence d’un grand méchant universel, différentes régions du globe ont ainsi pu désigner telle ou telle personne comme la personnification du mal. Le génocide ou les assassinats avaient pourtant moins tendance à provoquer l’opprobre universelle que la trahison ou d’autres formes de déloyauté.

Le monstre Abraham Lincoln

Durant la guerre de Sécession, certains habitants du Sud des Etats-Unis parlaient d’Abraham Lincoln en des termes qui se rapprochent de ceux utilisés à l’égard d’Hitler.

Lors de l’assassinat de Lincoln, le rédacteur en chef du Texas Republican pouvait ainsi écrire: «Le monde est heureusement débarrassé d’un monstre qui avait avili l’humanité». (Certains confédérés décrivaient Lincoln comme un «Pharaon des temps modernes.»)

Une partie de ce mépris venait du fait qu’ils considéraient Lincoln comme un traître –ses deux parents étaient natifs de Virginie (un Etat de la confédération, NdT) et Lincoln était né dans un Etat où l’esclavage était légal. Les habitants du nord, à l’inverse, vouaient une haine féroce envers le lâche assassin de Lincoln, John Wilkes Booth.

Cinquante-deux ans après l’assassinat de Lincoln, certains Américains comparaient ainsi le président Woodrow Wilson à Booth, assassin de Lincoln, parce qu’il avait trahi son pays en l’engageant dans la Première guerre mondiale.

Le roi George III fut également cloué au pilori par les rhétoriciens américains bien après la fin de la Révolution américaine. Walt Whitman, dans son «A Boston Ballad», en est un bon exemple, qui comparait le Fugitive Slave Act, prévoyant le renvoi, chez leurs propriétaires, des esclaves noirs s’étant enfuis dans les Etats du Nord, à un retour du fantôme du roi George.

Brian Palmer

Traduit par Antoine Bourguilleau

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