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Faut-il avoir peur de la victoire des islamistes en Tunisie et de la charia en Libye?

Henri Tincq, mis à jour le 25.10.2011 à 16 h 32

Victoire annoncée des islamistes modérés en Tunisie, choix de la charia dans la nouvelle Libye: des «dictatures islamistes» succèderaient-elles aux dictatures politiques?

Manifestation contre Ennahda, le 24 octobre 2011 à Tunis. REUTERS/Zohra Bensemra

Manifestation contre Ennahda, le 24 octobre 2011 à Tunis. REUTERS/Zohra Bensemra

Des «dictatures islamistes» succèderaient-elles aux dictatures politiques en Tunisie et en Libye? La coïncidence entre le succès du parti islamiste Ennahda aux premières élections tunisiennes et les déclarations du nouveau président libyen, Mustapha Abdeljalil, affirmant que la nouvelle législation du pays serait fondée sur la charia, a soulevé une tempête de frayeurs et de mises en garde.

La France et l‘Union européenne s’inquiètent et en appellent aux droits de l’homme. Marine Le Pen triomphe sur l’air du «on vous l’avait bien dit…». A l’entendre, le péril islamiste, la dictature cléricale seraient aux portes des deux pays, qui viennent de traverser les pires dictatures de leur histoire et qui, en se libérant, avaient cru choisir la voie royale de la démocratie.

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Il reste de multiples inconnues dans les processus révolutionnaires engagés dans les pays arabes et tout pronostic sur l’avenir de la Tunisie et de la Libye est périlleux. Il faut s’en tenir aux faits, observer lucidement les situations, plutôt que de vouloir modeler des sociétés arabes, où domine le poids de la religion, à partir de nos valeurs occidentales.

Les islamistes du parti Ennahda ont gagné les élections en Tunisie parce que c’est la formation la plus enracinée, la plus ancienne, la plus organisée. Principale victime de la répression antireligieuse du régime Ben Ali, interdite il y a encore huit mois, elle possède une image d’organisation martyre qui lui a valu de grands courants de sympathie dans le corps électoral.  

Est-elle pour autant prête à transformer la Révolution tunisienne en coup d’Etat islamiste? Représente-t-elle une menace réelle pour les libertés chèrement acquises, après le long hiver de la dictature Ben Ali, et pour le respect des droits de l’homme et de la femme?

Le parti Ennahda se présente comme modéré et prend ses distance avec les extrémistes religieux salafistes. Il s’est engagé à ne pas toucher au droit de la famille, notamment de la femme, qui est l’un des plus avancés dans le monde arabe. «On n’obligera personne à porter le voile», répètent ses dirigeants.

La charia, source principale du droit

Ceux-ci disent vouloir respecter la liberté des opinions et proposent des formules d’alliance avec des partis laïques pour gouverner, demain, la Tunisie. Leur modèle est le régime islamo-conservateur du parti AKP en Turquie, qui harmonise le respect de la normalité religieuse avec celui des libertés et des droits civils. «Nous avons coupé la tête de la dictature, dit Hamadi Jebali, son dirigeant, qui a passé plus de seize ans en prison. La démocratie sera une construction sociale, politique, intellectuelle que nous allons bâtir graduellement» (Le Monde du 17 octobre).

Laissons-lui le temps pour prouver sa bonne foi.

Plus inquiétante semble a priori la déclaration du 23 octobre de Mustapha Abdeljalil, nouveau numéro un libyen sur la restauration de la charia, la Loi islamique, comme fondement de la nouvelle Constitution du pays. Sous Khadafi, elle était partiellement appliquée, mais n’était pas la source principale du droit.

Le nouveau responsable libyen a cité comme exemples du changement le retour du droit à la polygamie pour les hommes, que le régime Khadafi avait interdit, et la fin du divorce, qu’il avait autorisé. Un soupçon d’obscurantisme pèse déjà sur la nouvelle Lybie. Qu’en est-il en réalité?

Il faut d’abord rappeler que la plupart des Constitutions arabes, y compris celle de l’Egypte — pourtant si méfiante à l’égard des islamistes, font déjà de la charia la source principale de leur droit. La Tunisie et le Maroc font exception, mais dans ces deux pays maghrébins, l’islam est religion d’Etat. Même la Syrie, qui se veut multiconfessionnelle et laïque, a fait de la jurisprudence islamique –le fiqr– la source première de sa législation.

La charia est plus ou moins largement appliquée dans des pays comme l’Arabie saoudite, le Koweït, le Bahrein, les Emirats arabes unis, le Qatar, le Yemen, l’Iran, le Pakistan, l’Afghanistan, le Soudan, le Nord-Nigeria, etc. Que la Libye, dans une société profondément tribale et conservatrice, veuille inscrire la charia dans sa prochaine Constitution est sans doute une régression, mais pas du tout une surprise.

Le terme de charia constitue ensuite un sujet de fantasmes. Il est devenu, dans l’islam contemporain, l’objet d’une récupération idéologique et politique par tous les extrémistes. Le mot charia n’apparaît qu’une seule fois dans le Coran, mais il est mis à toutes les sauces.

Elle est considérée à tort comme un texte unique de références pour un ensemble énorme et flou de lois, qui dépendent le plus souvent de compromis entre des coutumes locales, des principes musulmans et des emprunts à des législations étrangères. En fait, elle ne désigne aucun corpus juridique précis qui correspondrait à un code de lois reconnu par tous les musulmans. 

Tout est dans l'interprétation

Retenons que l’administration, le commerce, l’industrie ont leur propres règlements et lois. Le droit pénal s’est modernisé partout, bien que les fondamentalistes exigent que l’on en revienne aux châtiments corporels prévus par le Coran ou les haddith (commentaires attribués au Prophète) pour le voleur —main coupée— ou pour l’adultère —flagellation ou lapidation. Ces peines existent encore dans des pays d’islam rigoriste comme l’Arabie saoudite, le Nigeria, l’Iran, le Soudan, le Pakistan, le Yémen.

C’est dans le domaine du statut personnel et familial (ahwal shakhsiyya) que la charia maintient ses exigences les plus anciennes. Sauf exceptions (la Tunisie), les codes musulmans modernes de la famille maintiennent:

  • la permission de la polygamie en faveur des maris (tout en veillant à garantir un régime équitable entre les co-épouses);
  • les inégalités de culte en matière de succession (aucun musulman ne peut hériter d’un non-musulman et vice-versa) et de mariage mixte de la musulmane (elle ne peut épouser qu’un musulman);
  • l’inégalité des parts entre co-héritiers de sexe différent («Au mâle, portion semblable à celle de deux filles», dit le Coran (4-11);
  • le pouvoir arbitraire qui est reconnu au mari de répudier sa femme quand et comme il veut;
  • le rattachement au seul père de la filiation légitime des enfants;
  • le refus opposé à la femme d’exercer une quelconque tutelle sur ses enfants; les limitations à la garde que la mère exerce sur ses enfants; etc.

La Libye évoluera t-elle dans cette voie, vers ce zèle en faveur de la Loi islamique, considérée comme l’expression la plus parfaite de la volonté de Dieu? Tout est affaire d’interprétation. Le choix de la charia comme fondement constitutionnel ne présage en rien du type de lois qui sera adopté dans le pays, encore moins des décisions que les tribunaux seront amenés à prendre.

On peut aussi bien aller vers l’imposition de peines coraniques —la lapidation, la main coupée— que vers l’application de principes généraux chers à l’islam, comme l’équité, la bienfaisance, la justice. On peut faire une interprétation réductrice de la charia ou opter pour une lecture évolutive.

La Constitution égyptienne énonce que les principes de la charia sont la source principale de la législation, mais l’interprétation de la Cour constitutionnelle fait que la charia n’a jamais été une contrainte pour l’adoption des lois. Les pays musulmans distinguent les principes absolus de la charia, qu’il faut suivre aveuglément, et les principes relatifs où le Parlement peut faire preuve de souplesse. Une Assemblée libyenne sera élue dans huit mois. C’est elle qui fera le choix de cet islam dur ou cet islam souple.

Henri Tincq  

Henri Tincq
Henri Tincq (245 articles)
Journaliste
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