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«Porcine», «mexicaine» ou «américaine»?

Jean-Yves Nau, mis à jour le 30.04.2009 à 9 h 17

La qualification d'un mal contagieux a des conséquences dont on mesure souvent peu la portée.

Après les premiers chiffres, les mots. Comment donc faudra-t-il nommer cette épidémie d'un nouveau genre?

Face à la menace pandémique on pourrait certes trouver le propos quelque peu déplacé. Et l'on aurait grand tort. Car la qualification de l'origine d'un mal contagieux a des conséquences dont on mesure souvent mal l'ampleur et la portée. De ce point de vue il n'est pas inintéressant d'observer, en ce 29 avril la tendance croissante à qualifier de «mexicaine» une épidémie qui jusqu'alors était désignée comme «porcine».

Ce n'est sans doute pas l'effet du hasard si cette tendance coïncide avec la multiplication des initiatives gouvernementales ou commerciales visant à tout mettre en œuvre pour inciter les voyageurs à ne plus se rendre au Mexique. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) a beau soutenir que rien ne justifie les mesures de restriction dans le domaine des transports aériens tout se passe comme si la Mexique et les Etats américains touchés- commençaient à être de facto victimes d'une forme de début de quarantaine.

Grippe «porcine» ou grippe «mexicaine»? La question vient officiellement d'être soulevée en Israël dont le gouvernement a décidé que l'on continuerait à parler de «grippe porcine». Cette décision sémantique fait suite à des protestations diplomatiques mexicaines, les autorités de ce pays refusant mordicus l'appellation  «grippe du Mexique». «Je préfère parler de grippe du Mexique, pour ne pas avoir à prononcer le mot «porc»» avait déclaré lundi 27 avril le vice-ministre israélien de la Santé,  l'utra-orthodoxe Yaakov Litzman, le porc étant considéré comme un animal impur par le judaïsme. Cette déclaration, rapporte l'Agence France Presse (AFP) a aussitôt  suscité une protestation officielle de l'ambassadeur du  Mexique en Israël, Frederico Salas. Elle a également été critiquée par l'ambassadeur d'Israël au Mexique à Mexico.

«L'ambassadeur du Mexique nous a déclaré qu'il s'était senti offensé lorsque le vice-ministre de la Santé l'a appelée grippe du Mexique» a précisé le porte-parole du ministère israélien des affaires étrangères. Israël n'a pas l'intention de donner à la grippe de nouveau nom. Ce n'était rien de plus qu'un dérapage verbal. » L'AFP rappelle à cette occasion que la consommation de viande de porc est interdite dans le judaïsme cet  animal étant, dans la tradition juive, un symbole de  l'impureté. Pour l'heure la grippe porcine se traduit en hébreu par «grippe des porcs». Deux cas de  grippe des porcs» ont été confirmés le 28 avril  en Israël -les premiers  au Proche-Orient-  chez deux hommes âgés de 26 et 49 ans, récemment de retour du  Mexique.

Il faut aussi compter avec une autre initiative, radicalement opposée à celle du vice-ministre israélien de la Santé. Il s'agit de celle des  producteurs brésiliens de porcs qui viennent de faires avoir qu'ils avaient écrit aux responsables de l'OMS pour réclamer que l'on ne parle plus jamais de «grippe porcine» mais, désormais, et pour l'éternité, de «grippe mexicaine» voire, mieux, de «grippe nord-américaine». La sémantique renvoit ici non pas au diplomatique mais à l'économique.

«La dénomination utilisée par l'OMS pour le foyer de grippe A/H1N1 porte préjudice aux producteurs de porc du monde entier et pourra entraîner de  sérieuses pertes» peut-on lire dans la lettre de l'Association brésilienne de l'industrie productrice et exportatrice de viande de porc. «Il ne s'agit pas d'une grippe porcine mais d'une grippe mexicaine» martèle Pedro Camargo Neto, président de cette association. La sémantique n'est pas sans importance: le Brésil est le quatrième pays producteur et exportateur mondial de viande de porc. Il exporte vers 76 pays - en particulier en Russie - pour un montant qui  a atteint un milliard de dollars l'an dernier. C'est dire si les mots peuvent jouer sur les chiffres.

Elargissons la focale: pourquoi désigner ici à tout prix une origine animale? Les autres phénomènes pandémiques ou épidémiques grippaux furent, au siècle précédent, associés à une provenance géographique sinon nationale. Souvenons-nous. Il y eut ainsi la  grippe «espagnole», puis  la grippe «asiatique»  avant la grippe «de Hong Kong». Il est vrai que ces dernières années on était parvenu à faire oublier ceraines responsabilités chinoises en ne parlant plus que de la «grippe du poulet» désignation précédent l'appellation, plus anonymement volatile encore, de «grippe aviaire». Anonymat toujours avec le «Syndrome respiratoire aigu sévère » (SRAS) lui aussi venu de Chine.

«Face au nouveau phémomène auquel nous sommes confrontés la vérité virologique sinon la morale voudrait que l'on abandonne le terme de «grippe porcine» a déclaré à Slate.fr, sous le couvert de l'anonymat, un responsable français en charge de questions sanitaires à l'échelon international. Il conviendrait de ne plus parler, désormais que de «grippe américaine». Non seulement cela correspond à la réalité mais cela permettra de corriger, avec près d'un siècle de retard, cette faute qui a consisté à qualifier d' «espagnole» une pandémie grippale qui, il faut le rappeler, avait vu le jour sur le sol des Etats-Unis.»  

Jean-Yves Nau

Photo: Cochon dans un enclos   REUTERS/Chaiwat Subprasom

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