Culture

George Harrison, le talent tranquille des Beatles

Anastasia Lévy, mis à jour le 26.10.2011 à 19 h 20

Disparu il y a dix ans, le «quiet Beatle», auquel Scorsese vient de consacrer un film, ne s’est vraiment imposé face au duo Lennon/McCartney qu'un an avant la séparation du groupe. Pourtant, son grand talent de songwriter n’attendait qu’une chose: qu’on lui laisse la place qu’il méritait.

Un portrait de George Harrison devant Abbey Road, le 30 novembre 2001. REUTERS/Kieran Doherty.

Un portrait de George Harrison devant Abbey Road, le 30 novembre 2001. REUTERS/Kieran Doherty.

«J'ai écrit Don’t Bother Me dans une chambre d’hôtel de Bournemouth où nous étions en tournée, comme un exercice, pour voir si je pouvais écrire une chanson. J’étais malade, cloué au lit.» Nous sommes en 1963 et George Harrison, disparu il y a tout juste dix ans, compose sa première chanson.

Depuis cinq ans qu’il joue avec Paul McCartney et John Lennon, il s’en est tenu à son rôle de guitariste et a laissé au fameux duo Lennon/McCartney celui de songwriters. S’il est crédité sur In Spite of All the Danger, la première chanson originale des Quarrymen (premier nom des futurs Beatles) en 1958, il n’en a très certainement composé que le solo de guitare, comme sur Cry for a Shadow, première composition originale des Beatles écrite en 1961 pendant les sessions avec Tony Sheridan.

Il aura donc fallu attendre qu’Harrison n’aie rien d’autre à faire, puisqu’il était malade, pour qu’il écrive sa première chanson. Les Beatles ont déjà sorti un album, Please Please Me, et il ne lui était même pas venu à l’idée d’essayer d’écrire. Harrison considère sa première vraie composition comme très moyenne, mais nécessaire pour la suite: «Elle m’a montré que tout ce dont j’avais besoin, c’était de continuer à écrire pour qu’enfin je puisse peut-être écrire quelque chose de bon.» McCartney et Lennon prêtent à peine attention à son envie d’écrire, les rôles étant déjà assez clairement définis. Don’t Bother Me paraît sur leur deuxième album studio, With the Beatles, et est jouée dans le club du film de Richard Lester A Hard Day's Night.

«Impliquer George dans l’écriture des chansons était une option», racontera Paul McCartney dans le documentaire Beatles Anthology. «On en a beaucoup parlé avec John: "Sans vouloir être méchant avec George, est-ce qu’on devrait écrire nos chansons tous les trois ou garder ça simple?" On a décidé qu’on continuerait à ne les écrire que tous les deux.»

Il n’est donc pas considéré comme un songwriter et ne publie aucune chanson sur les deux albums suivants, A Hard Day’s Night et Beatles for Sale. Dans cette période, il n’en enregistre d’ailleurs qu’une, You Know What to Do, dont la prise sera perdue, pour être retrouvée en 1993… Chanson dispensable: à sa redécouverte, Harrison, interrogé dessus, avouera ne même pas s’en souvenir.

Le «gamin» de la bande

Il faudra attendre Help! pour voir pour la première fois deux chansons (sur les douze originales) de George Harrison sur un album. I Need You et You Like Me Too Much sont toutes deux adressées à sa future femme, Pattie Boyd. Elles restent très simples, que ce soit dans l’écriture, le rythme ou l’arrangement. Il est cependant intéressant de noter qu’Harrison double sa voix sur les deux, comme pour donner un contrepoids au duo Lennon/McCartney. You Like Me Too Much, qui devait figurer dans le film de Lester, ne sortira finalement que sur la face B de l’album

On peut comprendre que ces chansons pop simples et modestes ne fassent dire ni aux songwriters attitrés ni à George Martin, leur producteur, qu’Harrison a un talent remarquable à côté des deux membres prolifiques qui enchaînent déjà les tubes. C’est comme si Lennon et McCartney, qui écrivaient ce genre de chansons au début de leur carrière, avaient pris un temps d’avance sur le petit Harrison, qui osait seulement se lancer dans l’écriture.

Et de fait, quand George rejoint les Quarrymen, il a seulement 15 ans, et face à Paul, 16 ans, et John, 18 ans, il sera longtemps considéré comme le «gamin» de la bande (Ringo, qui arrivera bien plus tard, a le même âge que John). En 1960, ils se fait même renvoyer d’Hambourg, où ils enregistrent leurs premiers morceaux estampillés «Beatles», après qu’un patron de salle l’a dénoncé aux autorités: George est encore mineur, il n’a pas le droit d’entrer dans les clubs dans lesquels ils jouent…

«Avec John, on savait jouer de la guitare, mais on ne savait pas faire de solos. Je lui ai dit: "Je connais ce type, il est un peu jeune, mais il est bon"», raconte Paul McCartney dans le récent documentaire de Martin Scorsese, Living in a Material World.

Voilà ce qu’est Harrison pour eux: un meilleur guitariste. Il n’y a pas vraiment de luttes d’ego dans les Beatles à ce moment-là, et ces considérations sont tout simplement la manière de faire fonctionner le groupe: ils sont meilleurs songwriters, ils écrivent, il est meilleur guitariste, il est lead guitar. Point. Face à Lennon et McCartney, qui se sont déjà imposés comme des mélodistes hors pairs, et ont prouvé depuis A Hard Day’s Night qu’ils pouvaient écrire un grand album pop-rock, il faudra à Harrison apporter quelque chose d’autre que ces chansons appliquées, légères et sans ambition. Il s’y attellera pour la première fois avec Think for Yourself sur Rubber Soul, et l’arrivée de ses influences indiennes.

Think for Yourself, premier tournant

Think for Yourself donc, une des deux «Harrisongs» de l’album, est une chanson beaucoup plus complexe que ses précédentes compositions. Musicalement, elle mélange les modes mineur et majeur, alterne des rythmes différents. Et pour la première fois, elle ne s’adresse plus à une personne mais, croit-il s’en souvenir dans son autobiographie I, Me, Mine, au gouvernement britannique.

Mais l’influence de George Harrison se note surtout sur la chanson de Lennon Norwegian Wood, où il introduit pour la première fois le sitar, instrument qu’il découvre sur le tournage du film Help!, alors qu’il commence seulement à s’intéresser à la musique indienne.

Revolver. 1966. La marque de George Harrison est pour la première fois au moins aussi présente que celle de John Lennon et Paul McCartney. D’abord, il y a trois compositions originales, Taxman, qui ouvre l’album, Love You To et I Want to Tell You. Mais surtout, le groupe entier s’est emparé des thèmes chers au guitariste qui, après avoir découvert le sitar et la musique indienne, et s’être ouvert à la philosophie hindoue, a essayé de faire partager ça aux trois autres.

Une chanson comme Tomorrow Never Knows, peut-être leur première chanson psychédélique, écrite par un Lennon sous LSD, montre à quel point il faut désormais prendre en compte l’influence du quiet Beatle. Les paroles sont inspirées par le Livre des morts tibétain, texte bouddhiste sur la période de la mort à la renaissance, et John Lennon voulait au départ faire venir des moines tibétains en studio, demande extravagante refusée par George Martin.

Honneurs de l'ouverture de l'album

Harrison réussit en revanche à imposer la venue de musiciens indiens pour l’enregistrement de Love You To, la première chanson pop occidentale connue à essayer de reproduire une chanson indienne classique dans sa composition. Mais surtout, George Martin lui fait l’honneur de l’ouverture de l’album pour la première fois avec Taxman. «Paul et John n’étaient pas particulièrement méprisants envers les qualités de compositeurs de George», se souvient l’ingénieur du son Geoff Emerick dans son livre En studio avec les Beatles. «Mais George Martin était toujours un peu inquiet quant à la qualité des compositions de George et au temps qu’il fallait leur consacrer, ce qui avait tendance à mettre Harrison mal à l’aise.»

Pendant l’enregistrement de cette session, c’est Paul, le bassiste, qui finit, agacé, par jouer en seulement deux prises le solo de Taxman qui embarrasse Harrison, compositeur de la chanson et guitariste lead. «Après tout, ça n’était qu’une chanson d’Harrison, donc pas une chose sur laquelle quiconque était près à passer trop de temps», dira Emerick. Qu’importe, Martin décide de la placer en ouverture, place à laquelle on met à l’époque la chanson qu’on estime la meilleure pour accrocher l’auditeur.

Ca y est, les Beatles sont «plus populaires que Jésus». Cette phrase, prononcée par Lennon, marque un tournant dans leur carrière: ils sont vivement critiqués aux Etats-Unis, quand des fanatiques ne brûlent pas leurs disques sur la place publique. Quand ils se retrouvent en studio fin 1966 pour l’enregistrement de Sgt Pepper’s Lonely Hearts Club Band, ils ont décidé de ne plus se produire sur scène. Les quatre Beatles sont fatigués et marqués par le poids de la notoriété. «Les yeux de George s’illuminèrent quand il raconta son voyage en Inde», se souvient Emerick, le jour du retour en studio. «Il paraissait s’être trouvé une direction nouvelle et personnelle et […] paraissait plus éloigné que jamais des autres.»

 Après avoir proposé la modeste Only a Northern Song, qui n’intéresse personne et sera évacuée de l’album, George Harrison confirme qu’il est ailleurs et assez peu concerné par ce qui se passe en studio. Martin, qui le sent, décide de s’impliquer fortement sur Within You Without You, qui n’impressionne personne quand Harrison la propose pour la première fois, et de longues heures de studio seront consacrées à l’enregistrement de la seule chanson d’Harrison sur Sgt Pepper. «C’est une des meilleures chansons de George», finira par dire John Lennon en 1980. «Son esprit et sa musique sont clairs. On y voit son talent inné: il a fait le lien entre ces sons», occidentaux et orientaux.

Un séjour compliqué chez le Maharishi

Avec cette chanson, Harrison est le deuxième Beatles à signer une chanson entièrement seul après le Yesterday de Paul McCartney. George Harrison a prouvé son talent en même temps qu’il s’est détaché du groupe: il livre une de ses meilleurs chansons, mais est-ce la première chanson solo d’Harrison ou une chanson des Beatles?

En 1967, alors que les Beatles sont à Bangor (Pays de Galles), en méditation transcendentale avec le Maharishi Mohesh Yogi —dont Lennon parle, désabusé, dans Sexy Sadie—, leur séjour est écourté par la mort de leur manager, Brian Epstein. Ils retournent en méditation en Inde en 1968, et se joueront là-bas les bases de leur chef d’œuvre The Beatles (alias l’album blanc), mais aussi de leurs dissensions irréversibles. McCartney et Lennon passent plus de temps à composer qu’à méditer, ce qui fait dire à Harrison: «Nous ne sommes pas ici pour parler musique, nous sommes ici pour méditer.»

Le décalage se fait ressentir, chacun est là avec sa femme dans des dispositions très différentes: Pattie Harrison était la première à s’intéresser à cette culture tandis que Cynthia Lennon est probablement la plus sceptique. Lennon finit par faire chambre à part avec sa femme alors qu’il reçoit tous les jours des messages de Yoko Ono, les Starr quittent l’Inde excédés par les conditions (les moustiques et la nourriture principalement), McCartney est mal à l’aise face à la flatterie constante du Maharishi et tous reviennent profondément déçus par un homme spirituel «un peu trop intéressé par la gloire et l’argent» (Lennon).

Au milieu du duel Lennon/McCartney

Les Beatles reviennent en studio pour enregistrer l’album blanc en mai 1968. Les tensions sont largement présentes entre tous les membres du groupe, sauf peut-être entre John et George, les deux seuls à se supporter encore. Les journées sont de plus en plus longues et de plus en plus pénibles pour tous, jusqu’à ce que Lennon décide un jour d’imposer Yoko Ono, sa nouvelle compagne, en studio, et que ça en devienne carrément insupportable. Il n’écoute plus personne, propose à Ono de chanter des parties que Paul vient de chanter, lui demande son avis sur les chansons… Yoko Ono vient de remplacer George Martin et Paul McCartney comme partenaire de composition de John Lennon.

«Désormais, chacun des deux amis intimes et partenaires en écriture de chansons n’affichait que mépris envers les chansons de l’autre», analyse Emerick, qui démissionnera de son rôle d’ingénieur du son en plein milieu des séances d’enregistrement. Et l’album blanc sera au final plus un album de chansons de chacun des quatre garçons dans le vent que des Beatles. Nombre de chansons sont enregistrées par leur auteur seul, jusqu’à ce que le besoin des autres se fasse sentir.

George Harrison est ailleurs: il produit au même moment Wonderwall Music, son premier album instrumental pour Apple Co., leur nouveau label. Et c’est dans ce chaos qu’il écrit très certainement ses deux meilleures chansons: While My Guitar Gently Weeps et Something. Mais il est encore plus difficile de s’imposer quand Lennon et McCartney passent leurs journées à se battre pour savoir lequel des deux écrit de meilleures chansons. Quand ils commencent les sessions d’enregistrement de While My Guitar, les autres ne s’y intéressent pas plus qu’à n’importe quelle chanson d’Harrison. «Ils ne la prenaient pas au sérieux», se souvient Harrison dans la Beatles Anthology. «Je suis rentré chez moi en me disant que c’était dommage, que je tenais là une bonne chanson.»

Dans la voiture avec Clapton

Le lendemain, en voiture avec son ami Eric Clapton, il lui dit: «Tu fais quoi aujourd’hui? Tu veux pas venir au studio et jouer cette chanson pour moi?» Clapton, presque embarrassé, de répondre: «Non, mais je ne peux pas faire ça, personne d’autre n’a jamais joué sur un album des Beatles, et les autres n’apprécieront pas.» «Ecoute, c’est ma chanson, et je veux que tu joues dessus.» Il faut qu’Harrison impose Clapton sur sa chanson pour que les autres prêtent un peu d’attention à ce qui très certainement un des meilleurs morceaux de l’album, voire de toute la carrière des Beatles.

Il adresse sur cet album Savoy Truffle à Clapton et publie sa première chanson spirituelle en s’adressant à Dieu sur Long, Long, Long. La politique Piggies, dans la lignée de son Taxman, se retrouvera tristement célèbre après que Charles Manson ait vu dans les «Piggies» la race blanche damnée, dont seuls seront sauvés du soulèvement des Noirs ses disciples. L’un d’entre eux écrira avec le sang de Sharon Tate «Pig» sur sa porte.

George Harrison profite que le studio soit disponible pendant les sessions de l'album blanc pour composer Something au piano. Inspiré par la chanson de James Taylor Something in the Way She moves, il pense aussi au genre de chanson que Ray Charles pourrait écrire dans un style «Harrison». Et, pour la première fois, grâce à cette composition, considérée comme la meilleure, il est vu comme un égal par ses Paul McCartney et John Lennon. «Jusqu’en 1969, nos chansons ont été meilleures que celles de George. Cette année, ses chansons sont au moins aussi bonnes que les nôtres», dira Paul à John, selon le livre The Beatles: A Diary de Barry Miles.

Emerick se souvient des conditions d'enregistrement de la chanson dans une interview au site MusicRadar: «Paul a commencé à jouer une ligne de basse élaborée, et George lui a dit: "Non, je la veux simple". George qui disait à Paul comment jouer de la basse? Ca aurait été impensable avant! Mais c’était le bébé de George, et tout le monde savait déjà que c’était un classique.» Il aura donc fallu attendre 1969 pour que George Harrison ne soit plus quiet, et considéré, enfin, comme un excellent songwriter.

Manque de confiance face aux egos

Cette année 1969 voit se chevaucher les enregistrements d’Abbey Road et Let It Be (sur lequel il publie For You Blue et I, Me, Mine), en même temps que sort ce qui est son deuxième album solo instrumental, Electronic Sound. Il est déjà ailleurs quand on lui donne la place qu’il mérite au sein des Beatles. Quand son triple album solo All Things Must Pass sort en 1970, juste après la séparation du groupe, on y retrouve nombre de chansons non acceptées, voire même jamais considérées par les Beatles, dont le tube Isn’t It a Pity, All Things Must Pass, Hear Me Lord ou Let It Down.

Peut-être que personne n’est vraiment à blâmer: le génie de songwriter de Paul McCartney et John Lennon s’imposait tellement à tous qu’eux et Martin n’avaient aucune raison de faire attention au kid Harrison. Et lui n’a jamais réussi à s’imposer, manquant d’une confiance nécessaire face aux egos de plus en plus grands face à lui. Dans une interview donnée en 1980 à Playboy, John Lennon soulignera que ces batailles ont laissé des traces bien après la séparation des Beatles:

«J’ai été blessé par l’autobiographie de George, I, Me, Mine [...]. Il se souvient du moindre guitariste qu’il a rencontré pendant les années [Beatles]. Et je ne figure nulle part dans le livre. […] Nous avions cette relation amour/haine et je crois que George a eu du ressentiment envers moi, comme il en aurait eu pour un père qui abandonne son foyer. […]  Ca avait été "John et Paul" si longtemps, on l’avait laissé de côté parce qu’il n’était pas un songwriter pendant un moment. En tant que chanteur, on lui accordait une chanson par album. […] Je choisissais pour eux [Harrison et Starr] une chanson de mon répertoire… les plus faciles à chanter. Donc oui, j’éprouve un peu de ressentiment à la lecture du livre de George. Ne me méprenez pas, je les aime toujours hein. Les Beatles sont finis, mais pas John, Paul, George et Ringo.» 

Anastasia Levy

Correction: contrairement à ce que nous avions écrit dans un premier temps, George Harrison compte deux chansons sur l'album Rubber Soul et la ville de Bangor se trouve au Pays de Galles, et non en Inde (merci à @corentinchauvel).

Anastasia Lévy
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