France

Dressage de l’ours, médecine des hommes

Jean-Yves Nau, mis à jour le 25.10.2011 à 15 h 03

Jaddo, une jeune praticienne, généraliste et anonyme, témoigne (avec talent dans un livre et sur un blog) de son quotidien professionnel. Trouble et réminiscences.

y2.d102 | no. go away sick. de B Rosen, sur Flickr

y2.d102 | no. go away sick. de B Rosen, sur Flickr

C’était jusqu’ici un blog «médical». C’est désormais un petit livre (publié au Fleuve noir) qui vaut et réclame d’être lu. Faute de ne pas avoir découvert le blog en temps et en heure (soit avant qu’il ne commence à devenir célèbre) nous en resterons au livre; composée à Lisieux, imprimée en Normandie, version disponible en format numérique. 

L’auteure? La rumeur la dit exercer quelque part en France, sans soute dans une banlieue. Elle se refuse, confie-t-on, à assurer sa promotion sur les ondes radiophoniques et télévisuelles. C’est là un masque qui ajoute à son aura d’imprécateure. On ne percera pas ce charmant mystère. Mais on peut tenter de comprendre les ressorts du plaisir de lecture qu’elle nous offre.

A sa manière, paradoxalement extravertie, Jaddo (c’est là son nom de plume, @jaddo_fr sur Twitter) prolonge et réinvente un genre connu qui, en France, fut mis au point au sortir de la deuxième guerre mondiale. Bien longtemps avant Dr House, il s’agissait d’ouvrages de facture classique signés du Dr André Soubiran (1910-1999). Ce prolifique médecin-écrivain connut un considérable succès en racontant, lui aussi, les coulisses de sa profession. La médecine se définissait alors comme un art nourri de sciences.

Le succès du docteur Soubiran

L’auteure Jaddo ne fait rien d’autre aujourd’hui. Mais les temps, en apparence, ont bien changé. A l’époque de Soubiran, les médecins étaient en blanc, les prêtres (comme les juges) en noir et les choses simples. Quand elle se révélait incurable la maladie était une fatalité, pas encore une faute professionnelle.

La relation entre le médecin et son patient? C’était la rencontre, belle comme l’antique, d’une conscience et d’une confiance (payant de sa poche); et personne n’accusait alors le premier d’infantiliser le second. A l’hôpital, le professeur était mandarin. A la ville comme dans les campagnes, le Docteur jouissait pleinement de tout son prestige, qui n’était pas mince.

Ce n’était certes pas, loin s’en faut, mieux avant mais des âmes chagrines pourraient volontiers le croire. On  sait en revanche à peu près ce qu’il en est aujourd’hui de tout cela. C’est précisément une part de notre cruel présent que rapporte cet ouvrage.

Avec en toile de fond ceux de la série (1949-1958) «Les Hommes en blanc» de Soubiran. Ils avaient des titres évocateurs: «Tu seras médecin»; «La nuit de bal»; «Le grand métier»; «Un grand amour»; «Le témoignage»; «Au revoir, docteur Roch!». Bien sûr, avec le recul, on pourrait presque rire. Ce serait faire bien peu de cas du  «Journal d’une femme en blanc» publié plus de dix ans avant la dépénalisation, en France, de la pratique de l’interruption volontaire de grossesse.

«Juste après dresseuse d’ours» (Jaddo) de 2011 entre en résonance avec l’inaugural «Tu seras médecin» de 1949. Soixante ans plus tard personne ne souvient plus de la couverture mais on imagine sans mal l’intrigue et la romance. Sur la couverture d’aujourd’hui une illustration signée Boulet. Soit une jeune femme en blanc, visage masqué par la radiographie thoracique qu’elle décrypte.

Le stéthoscope est autour du cou, le marteau à réflexe dans la poche de la blouse ouverte et un dossier tenu de la main gauche. Tout semble en place mais la radiographie est tenue à l’envers. La médecine n’est plus salvatrice. Le médecin est perdu; ou presque.

Les colères de Jaddo

Perdue certes, l’auteure, mais en colère contre elle-même, ses patients, ses confrères (et tout particulièrement contre les chirurgiens et les professeurs). C’est la triple trame de ces nouvelles; un chapelet dont la petite musique se révèle vite entêtante. Tout est dans le titre au fond; ou plus exactement dans l’explication qui nous en est donnée.

Celle qui se targue de toujours porter des couettes raconte: tout a commencé quand elle était petite, quelque chose entre 6 et 8 ans. L’âge de raison, chez elle, a été celui de l’illumination. Elle a saisi un matin que ses yeux se croisaient quelque part dans sa tête. Et elle en parle toujours aujourd’hui en majuscules exclamées. Avant, plus petite encore, elle voulait être dresseuse d’ours. Or voici que ce matin là, dans la lumière de la salle du bain, elle met le premier pied dans un autre cirque.

Ni pompier ni aviatrice mais neurochirurgienne, bien sûr, pour voir où les yeux se croisent dans la tête des hommes. Puis neurologue, sans doute pour faire l’économie du bloc et du sang. Puis médecin quand on a compris que personne ne savait vraiment comment cela se passait dans la tête. Puis, comme tant et tant d’autres les «déconvenues hospitalières». Et la nouvelle illumination salvatrice qui vous commande: «Tu seras généraliste». Heureusement le blog était là. Mi-confessionnal mi-divan, ouvert à tous les vents, c’est aussi parfois un beau journal.

Qu’il se pique ou non d’écrire, il est difficile pour un médecin de ne pas se remémorer ses passages initiatiques professionnels. A commencer par son premier cadavre et sa première nuit de garde. (Sur ce thème, le Dr Jean-Christophe Ruffin, de l’Académie française,  a récemment écrit. C’est l’une de ses sept histoires qui reviennent de loin.)

«Ça a commencé heu… vers les premières neiges, là. C’était un mardi.»

2001. Extraits d’une nuit de garde de celle qui voulait mater les ours :

« Horloge, salle d’attente, patients, patients, patients, patients. Sonnerie du bip. Téléphone, radio, stéthoscope, horloge, encore;

Du grave, du sordide, du pas grave, du touchant, du touché, du drôle.

Les anxieux, les trop, les pas assez. Les mères angoissées, les fils effondrés, les gentilles hystériques, les agressifs. Ils sont tous différents. Ils se ressemblent tous. (…) On essaie, malgré tout, de garder certaines phrases au fond de la gorge :

-        A celui qui est venu réclamer sa radio du genou, là, ce soir, à 22h 30, pour une douleur qu’il traîne depuis deux semaines et pour laquelle il a, au fond de sa poche, une ordonnance de son médecin traitant pour une radio en ville le lendemain après-midi, quand il vous toise de tous ses centimètres et qu’il dit “Mais demain je travaille, moi, madame!” (Ah ? Moi demain, j’vais courir nue dans un champ de luzerne, connard …)

-        A la gentille vieille dame qui ne sait rien de ses antécédents parce que c’est sa fille qui s’occupe d’elle, mais qui est sûre de prendre tous les matins “le cachet, là, docteur, tout blanc, avec une boîte blanche et verte… ” (Ah oui, je vois ! C’est le cachet pour le truc, là, avec les symptômes ?)

-       A tous ceux qui vous répondent “Oh un moment” quand on leur demande depuis combien de temps ça dure. (OK, j’ai mon diagnostic. Il est presque certain que vous avez une maladie.) »    

Une grande part de la richesse de ce livre est là, dans ces paroles rentrées face à l’envahissant absurde administratif, face à la violence et à la bêtise souvent décuplées par la souffrance. Face une fois encore à l’impuissance et à la mort. Dans les paroles rentrées et dans celles volées aux patients:

-       « Je suis bizarre, moi, le café ça me fait aller, alors que normalement ça rend nerveux, non ? »

-       «Ça a commencé heu… vers les premières neiges, là. C’était un mardi.»

-       «Ça fait deux mois que je ne me suis pas vue.»

 Où l’on voit par là que les brèves des cabinets médicaux ne sont jamais loin de celles des comptoirs. Le Jaddo n’est —fort heureusement—  pas non plus sans limites. Il  s’enferme parfois  dans des ritournelles contestataires préfabriquées, tire à vue, s’invente de nouveaux maîtres hors chaires. Qu’importe. Après l’avoir achevé on pourra toujours ouvrir une autre somme: signée Jean-Paul Thomas et publiée par les Presses Universitaires de France elle éclaire, elle aussi, le spectre des relations entre les plumes et les scalpels.

Docteur Renaudot

Mais voilà que nous allions oublier Soubiran, ce Toulousain volubile et chaleureux, cet écrivain naïf  qui voulait corriger les idées fausses et témoigner en faveur des médecins. Soubiran et sa nécro signée Florence Noiville dans Le Monde du 3 août 1999:

«Le Dr André Soubiran, journaliste et écrivain, est mort jeudi 29 juillet à son domicile parisien, le jour de ses quatre-vingt-neuf ans. Né le 29 juillet 1910 à Paris, il étudie la médecine à la faculté de Toulouse et soutient sa thèse de doctorat en 1935. La même année, il publie son premier livre sur le médecin et philosophe d’origine iranienne Ibn Sina, connu sous le nom d’Avicenne ("Avicenne, prince des médecins").

Mais c’est la guerre qui l’incite surtout à continuer d’écrire. Mobilisé en 1939, il participe à la campagne de France dans un escadron de chars. Après la retraite, et pour porter témoignage du courage de ses camarades, il décide de relater la vie de son régiment. "J’étais médecin avec les chars", préfacé par Georges Duhamel, paraît en 1943 et obtient l’année suivante le prix Renaudot.»  

Renaudot? Un médecin là encore, inventeur des premiers journaux, du journalisme, voire de certains blogs.

Jean-Yves Nau

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte