RUGBY

All Blacks - France: le sanglot étouffé de Lièvremont

Slate.fr, mis à jour le 24.10.2011 à 11 h 11

Causerie post-match.

Cory Jane et Israel Dagg, après la victoire des Blacks sur les Bleus, dimanche 2

Cory Jane et Israel Dagg, après la victoire des Blacks sur les Bleus, dimanche 23 octobre. REUTERS/Nigel Marple

Victoire de la Nouvelle-Zélande dimanche 23 octobre à l'Eden Park d'Auckland, 8 à 7, sur des rugbymen français sublimés par l'enjeu. Les All Blacks remportent leur second titre de champion du monde, une nouvelle fois sur leurs terres. Causerie post-match entre nos envoyés spéciaux François Mazet et Sylvain Mouillard, et les amoureux du rugby de la maison Slate, Etienne Augé, Yannick Cochennec, Felix de Montéty, Simon Battaglia...

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Lièvremont va nous manquer

«Bon allez, ça suffit.» Ainsi est parti Marc Lièvremont ce lundi au Crowne Plaza Hotel, à l’issue de sa dernière conférence de presse comme sélectionneur de l’équipe de France. Une bise à la traductrice irlandaise qui le suit depuis quelques semaines, et rideau. Le Catalan ne goûte que très modérément l’exercice médiatique, mais il s’est quand même pointé face à la presse –rien ne l’y obligeait dans le règlement de la compétition– quelques heures après la finale perdue contre la Nouvelle-Zélande. Pour envoyer quelques taquets et en remercier d’autres.

Dans la salle, plusieurs membres de son staff, «avec leurs têtes d’idiots du village»: Joël Jutge, conseiller arbitral, Julien Deloire, préparateur physique, l’officier de liaison néo-zélandais, et Didier Retière, coach des avants. Ce dernier a même écrasé quelques larmes, ce qui a valu un sanglot étouffé à «Marco» durant son speech, quand il a évoqué la balade des Bleus au Mont Eden –sommet volcanique qui domine Auckland– et la Marseillaise qui y retentit avant le match contre les Blacks.

Lièvremont est ainsi. Soupe au lait, rancunier, mais aussi profondément humain. Il a avoué que ses joueurs lui avaient «fait la gueule pendant la semaine», à la suite de sa sortie sur les «sales gosses». Il ne leur a pas remis les maillots avant la finale, craignant que cela ne les dérange. Après quatre ans passés avec un mot à la bouche –«responsabilisation»– le coach des Bleus est enfin parvenu à faire passer son message, quitte à devoir se mettre en retrait.

Après la défaite contre Tonga, ses joueurs se sont pris en main. C’est cet engagement qui leur a permis de disputer une finale épique contre «la meilleure équipe du monde». L’épilogue n’a pas été heureux, et on sent Lièvremont amer. «Quelque part, j’envie les joueurs, j’aurais aimé être sur la pelouse avec eux. Quand on est entraîneur, ce n’est pas la même chose, on est toujours inquiété par plein de petites choses.»

Comme la déception, voire la rancoeur des déçus. «J’espère que mon groupe conservera une certaine estime envers moi», souhaite le désormais ex-sélectionneur. «Mais j’assume tous mes choix.» Lièvremont en a aussi profité pour tordre le cou à l’idée que son groupe l’aurait mis de côté après être passé en autogestion. «J’ai connu cette situation en 1999 en équipe de France, en 2000 au Stade français. A chaque fois, ce sont 15 hommes en colère qui ont réagi, mais accompagnés par le staff.»

Un staff qui «en a pris plein la gueule pendant quatre ans», ce qui a poussé Lièvremont à régler quelques comptes. Contre les consultants qui ont vu cette équipe «minable», contre «notre partenaire habituel» (France Télévisions), contre «la chaîne du rugby» (Canal+), contre «le journal du rugby» (L’Equipe ou Midi Olympique, voire les deux) et contre la «famille du rugby» (la fédé?)... tous coupables d’un manque d’entrain patriotique, selon lui. En revanche, il décerne un satisfecit à TF1, qui «nous a beaucoup soutenu pendant les quatre mois jusqu’à cette Coupe du monde». Marco s’en va, et ses conférences de presse épidermiques avec lui. Il ne nous regrettera pas. L’inverse n’est pas forcément aussi vrai.

François Mazet et Sylvain Mouillard

Stephen Donald

Quelques jours après avoir été tiré par le sélectionneur Graham Henry de vacances bien méritées consacrées à la pêche à la ligne et à la bière fraiche, Stephen Donald offrit la coupe du monde de rugby aux All Blacks, le dimanche 23 ocotbre 2011, d’un coup de pied bien ajusté qui valait trois points. Sur le podium où se pressaient les membres de l’équipe néo-zélandaise en attendant de recevoir la coupe et l’ovation, Dan Carter, en costume, souriait gentiment, tandis qu’à quelques pas de là, Stephen Donald exultait, levant les poings, goguenard.

En quelques minutes, Donald  l’éternel vilain petit canard de la maison All Blacks avait connu l’anxiété, qui accompagne chacune de ses sorties depuis des années sous le maillot noir, puis la satisfaction de jouer correctement, de marquer dès son premier coup de pied, puis le bonheur suprême de remporter une coupe du monde dont il n’aura pourtant été qu’un intérimaire. Stephen Donald, c’est l’envers du mythe All Blacks; un honnête joueur provincial que les «odieux» (Christian Jean-Pierre) médias néo-zélandais ont toujours méprisé, à l’inverse du chouchou Daniel Carter qui a les faveurs des coaches, des journalistes et des publicitaires.

Pourtant, Donald n’est pas un mauvais joueur, il est même très régulier depuis plusieurs années au poste de numéro 10 de la franchise néo-zélandaise des Waikato Chiefs. Il joue dans le Super 15, un championnat extrêmement exigeant techniquement et physiquement, qui plus est dans un pays où les talents ne manquent pas à son poste. Mais il y a Dan Carter... Dan Carter, l’enfant chéri de la ville martyre de Christchurch, le beau gosse, celui qui est bon au rugby, beau, intelligent, honnête, respectueux, inspiré mais pas fantasque, drôle mais pas vulgaire, musclé mais pas trop, riche mais discret, gentil, serviable, et modeste avec ça...

Alors Stephen Donald n’y peut rien, mais que pourrait-il faire de plus, lui, que de bien jouer avec son club et sa province, pour espérer grappiller quelques minutes en équipe nationale quand on repose le titulaire? Les All Blacks et lui, il aurait voulu que cela soit une histoire d’amour, comme tous les jeunes garçons du pays au long nuage blanc. Mais quelques bévues ici et là lui ont coûté sa place, et sa réputation...

Les Australiens rigolent encore de son coup de pied rendu à leurs arrières alors qu’il aurait pu mettre fin au match des All Blacks victorieusement  contre eux en 2010. Trois minutes plus tard, O’Connor transformait l’essai de la gagne pour les Wallabies. Être éternel remplaçant passe encore, lorsque le titulaire s’appelle Carter, mais l’être par défaut, en attendant l’émergence d’un jeune talent, cela pousse à la dépression.

Dan Carter, mais aussi Luke McAllister, Nick Evans, Cameron McIntyre, Stephen Brett, Colin Slade, Aaron Cruden: la liste des ouvreurs néo-zélandais préférés à Stephen Donald est longue comme le bras... Et voilà que c’est lui qui tape cette pénalité anodine et facile, en finale de la coupe du monde. Après la blessure terrible de Cruden, c’est lui qui a l’opportunité de mettre les Bleus à huit points, et qui y parvient, à 35 mètres face aux poteaux... Alors on pourra toujours dire que c’était une pénalité facile, que s’il ne l’avait pas mise et que les Blacks avaient perdu, il aurait bien fait de traverser le Pacifique à la nage et de se faire oublier, mais c’est un fait: Stephen Donald a fait gagner la Coupe du monde de rugby à la Nouvelle-Zélande.

Il n’est pourtant pas devenu intrinsèquement un meilleur joueur, plus talentueux, plus exceptionnel, plus digne du maillot des All Blacks que celui qu’il était il y a quelques mois. Mais après la victoire des Irlandais contre les faibles Australiens, après la litanie de malheurs des Sud-Africains, après la honte des Français face aux Tonga, le panache des jeunots gallois et le courage des finalistes français, moqués pendant des semaines par des journalistes pris dans la temporalité de la compétition et trop souvent incapables de recul, il faut redonner leur honneur aux sans-grades.

Parce que quand les cadors sont blessés, fatigués ou en petite forme les matchs sont parfois gagnés par ces petits soldats du rugby, qu’ils soient irlandais, tongiens, gallois, français et même néo-zélandais... Dans quelques jours, Stephen Donald partira en Europe, jouer avec le club anglais de Bath, pour lequel il ira taper des pénalités dans la boue, de Gloucester à Agen, en pensant peut-être à celle grâce à laquelle il avait fait gagner la Coupe du monde au pays du rugby, le sien. Cette pénalité, c’est sur, ça ferait vraiment une bonne histoire à raconter à ses petits enfants, plus tard, quand il les emmènera à la pêche. C’est vraiment pas Dan Carter  qui peut en dire autant.

Félix de Montety

Gamberger

«Ouais. Alors on va essayer de les faire gamberger.» Interrogé quelques secondes avant l’entame de la seconde mi-temps le sélectionneur français eut l’une de ses formules historiques qui, déjà, commencent à nous manquer. Objectif, donc: essayer de faire gamberger ceux qui menaient alors si maigrement au planchot.  

L’abscons Marc n’avait pas tort. A cet instant, les Blacks, sur le fond, étaient jouables; et ils l’étaient parce qu’ils étaient inquiets. Envoûtés, ils semblaient avoir perdu leur rugby. Ils jouaient cotonneux face des Blancs-Bleus qui, il est vrai, ne parvenaient que par bribes à retrouver la mémoire de leur nom.

La vérité vraie, c’est nous savions tous déjà à cet instant que cela ne pourrait que mal finir; ou plus précisément que cela finirait par un coup du sort; ce sort ici souvent paré de la tunique d’arbitre hors-sol. On redoutait ce qui est plus-que-le-pire pour une finale mondiale: un scénario de nanard où l’esprit même du beau jeu s’est envolé.

Dès lors, pourquoi donner tort à Marc? Pourquoi ne pas suivre le carnet de commandes: miner plutôt que de construire, faire douter l’autre plutôt que se faire respecter de lui? C’est un genre couru. Il n’a certes rien de flamboyant mais il a cette vertu qui n’est pas grande de flatter aisément les petits.

Ces petits commerciaux qui préfèrent les chiffres aux mots; ces minuscules qui, toute honte bue, clament que seule la victoire est belle quand ils voudraient dire qu’elle est profitable.

Certes, avec un peu de gamberge, tout aurait pu s’inverser. Et à dire vrai on saisit encore mal quelle fut cette force obscure venue des volcans qui fit que tout ne s’inversa pas. A quoi s’ingénia la bande disparate de ceux qui n’étaient déjà plus depuis longtemps les hommes de Lièvremont?

Ailleurs, elle aurait sans doute pu l’emporter. Mais pas ici, pas contre sur ce peuple qui la recevait. Si tel avait été le cas, si la Coupe était en partance pour Paris (et s’il eût impérativement fallu qu’elle gambergeât) la France ne gambergerait certes pas ce soir comme on l’entend gamberger.

Or voici que nous ne parvenons pas à succomber à la tristesse. Et ce bien moins par on ne sait quel réflexe anti Français que pour une bien simple raison. Parce que cet écart de poucet est le plus juste et le plus parfait petit symbole commun qui vaille : celui de la résistance du jeu de rugby au grand n’importe quoi qui chaque jour le menace un peu plus.

On peut certes, en démocratie aussi, clamer que seule la victoire est belle. On peut aussi trouver que la défaite de ce jour à l’Eden Park a, tout bien regardé une certaine gueule, sinon belle du moins comme rafraîchissante. Tout est presque toujours possible sur un match mais point trop n’en faudrait. Le rugby perdrait sa raison même d’être s’il devait déchoir jusqu’au sordide des jeux de paris et de hasard.

Mais voici donc que nous gambergerions à notre tour? Pas tout à fait. Il faut ici ouvrir le dictionnaire et découvrir que Marc Lièvremont, une fois encore nous a piégé, ou s’est pris à ses pièges.  C’est que ce verbe du premier groupe n’est en rien synonyme de faire douter. Il y a un siècle à Paris, dans le bel argot des beaux voyous au trait de moustache brune, gamberger  signifiait «réfléchir», «calculer», «combiner».

Un siècle plus tôt, du temps de Vidocq et des coiffures à la Médard, c’était «compter» au sens de «ne rien perdre». A cette aune, Marc a une nouvelle fois raison contre René. Doublement. Non seulement nous avons essayé de faire gamberger les Blacks  mais nous y avons, de peu, réussi. Et nous savons tous que seul est beau l’objectif atteint.

Jean-Yves Nau

Imprévisible et mérité

La plus belle équipe de rugby du monde a gagné et en sport, il est toujours heureux de voir les meilleurs triompher. Sur la foi de cette finale, le XV de France aurait peut-être mérité de s’imposer, mais sur l’ensemble de ce mois et demi de compétition, il n’y a pas photo en dépit de ce tableau de score étriqué.

Non, la Nouvelle-Zélande, privée du meilleur joueur de la planète, Dan Carter, n’a pas volé cette deuxième coupe du monde de son histoire. Elle était bien la plus talentueuse de toutes.

Inutile de s’en prendre à l’arbitre. Inutile de refaire le match avec des si. Inutile de rappeler que les Gallois auraient mérité, eux aussi, d’être à la place de ces Français. Inutile de s’en vouloir puisque les hommes de Marc Lièvremont ont tout tenté jusqu’à la dernière seconde. Cette équipe de France aura été imprévisible jusqu’au bout en gardant le meilleur pour la fin, en déjouant tous les pronostics ou en contredisant tous les jugements à l’emporte-pièce souvent portés sur elle.

En définitive, n’en déplaise à ses détracteurs, Marc Lièvremont a été un très bon sélectionneur qui, souvent malgré lui, a réussi à souder ce drôle de XV de France qui a fini par ressembler à quelque chose: presque à la meilleure équipe du monde. 8 à 7, comme 87, année de la première victoire néo-zélandaise sur ses terres. Pour les kiwis et surtout pour le rugby, l’histoire reste belle. C’est aussi cela l’essentiel.

Yannick Cochennec

Le blues du supporter du XV français un dimanche matin à La Haye

Regarder la finale de la Coupe du monde quand on est expatrié, c’est d’abord un moyen de se sentir proche de son pays qui semble soudain si loin et dans lequel on aimerait être maintenant, sans réfléchir à un patriotisme arrogant. Donc, trouver d’abord comment pouvoir regarder cet événement majeur du rugby, sport inconnu voire méprisé au pays du korfball.  

Comme les bars sportifs de La Haye ne semblent pas ouvrir le matin et que les autres ne se sentent pas concernés, il faudra espérer qu’une chaîne de télévision transmette le match, sinon, ce sera par France Info en streaming comme les autres fois. Miracle, la première chaîne retransmet la finale, avec des commentaires en néerlandais assez peu enthousiastes pour une oreille pas encore adaptée à la langue du pays. Le haka commence, et les Français lui répondent par une formation à la «300», pour le commentateur batave. C’est plutôt le V de la victoire, question de point de vue.

Le match commence sans entrain, et c’est le premier essai noir. On s’y attend, on est préparés, les Français ne seront pas champions du monde, mais pour une fois, les rôles sont inversés dans cette magnifique mythologie que peut raconter le rugby: la France et ses dizaines de millions d’habitants, son siège au G8 et au conseil de sécurité de l’ONU, sa puissance militaire et son histoire légendaire, cette France est dans une position de challenger par rapport à la minuscule Nouvelle-Zélande, perdue dans le pacifique, dont on ne connaît que les moutons et … le rugby.

Alors, comme chaque fois que la France veut se soulever comme un seul homme, ou quinze, pour faire couler un sang impur et black, les Français soutiennent leur équipe qui les a tellement déçus jusqu’à maintenant mais, comme eux, capable du meilleur comme du pire. Le XV est une allégorie de la France, une auto-légende et seul le rugby sait raconter ces épopées come les décrit si bien un Herrero, poète hirsute qui sait raconter la régression positive des mêlées. Comment l’expliquer aux Néerlandais qui ne comprennent pas la soif de brutalité de notre culture ?  

La France limite les dégâts en première mi-temps, seulement 5 petits points. Puis soudain, c’est l’essai qui fait renaître l’espoir. Alors, où est cette déculottée promise par des Néo-Z obligés de gagner? Avec l’espoir revient l’arrogance. Les Français sont les pires gagnants qui soient, se sentant obligés de la ramener en permanence, incapables de triompher avec modestie. Perdre avec panache, à la Cyrano, certes, mais gagner contre les meilleurs rugbymen qui soient?

Les Français seraient puants et insupportables. Alors, une courte victoire néo-zélandaise serait encore la meilleure solution pour tout le monde. Les Blacks resteraient les rois de l’ovalie, et les Français sauveraient l’honneur. Et puis non, tant pis pour la modestie, il faut gagner. Ne serait-ce que pour préserver cette réputation de David contre Goliath que la France malgré sa force parvient toujours à symboliser, quand elle se dresse contre les Etats-Unis en géopolitique ou contre les nations de l’hémisphère sud en rugby.

Après tout, dans le XV, il y a Imanol, Morgan, Dimitri ou Trinh Duc, une équipe à l’image de la diversité du pays, loin du cliché de la France «black blanc beur» même si on aurait aimé plus de couleurs. Les Blacks ne font cependant guère mieux et les polynésiens sont rares dans une équipe principalement anglo-saxonne jusque dans son management.

La France joue magnifiquement mais ce ne sera pas la victoire rêvée. La Nouvelle-Zélande la mérite peut-être plus que nous. Reviennent les pensées nationalistes de bas étage: après tout, à part le rugby et Flight of the Conchords, ce pays au bout du monde n’a pas la même chance que nous. Comme nos guerriers vaincus, j’aimerais rentrer au pays. Jouer le Français modeste sera plus facile lundi, d’autant que les joueurs ont été exemplaires. Tant mieux pour l’image de la France, tant pis pour la coupe. Il est l’heure du déjeuner aux Pays-Bas. Je vais m’acheter des kiwis. 

Etienne Augé

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