RUGBY

L’alcool est-il indispensable au rugby ?

Jean-Yves Nau, mis à jour le 22.10.2011 à 20 h 26

La mue radicale du jeu à XV ira-t-elle jusqu’à imposer des joueurs tournant à l’eau claire? La Coupe du monde 2011 aura été la première à soulever cette douloureuse question.

Le capitaine irlandais Brian O'Driscoll célèbre la victoire de son équipe sur l'

Le capitaine irlandais Brian O'Driscoll célèbre la victoire de son équipe sur l'Angleterre lors du Tournoi des Six nations 2006. REUTERS/Stephen Hird

A l’heure où ces lignes sont écrites, les dés sont jetés. Avec, au bout du tunnel, une seule alternative: 1) l’apothéose christique; 2) la fin en eau de boudin. Les dés roulent et les pressions grimpent, comme jamais. Plus de dix millions de téléviseurs annoncés branchés dans l’Hexagone; à 10h du matin, un dimanche.

C’est le temps venu des bétabloquants et des croisements de doigts. C’est de l’irrationnel en veux-tu en voilà. On n’ira pas à la messe, mais aurait-on des cierges qu’on les brûlerait; à genoux s’il le fallait. Disposerait-on de cous de poulets bénis? Ils seraient déjà enterrés à l’ombre des  poteaux de l’Eden Park. Qui nous dit d’ailleurs que la chose n’est pas déjà faite? Gris-gris et vaudou ne sont pas interdits à nos pèlerins puisqu’il nous il faut compter avec le Haka de là-bas.

Sous la lune décroissante des antipodes, on subit plus qu’on ne répond à ce défi guerrier. Alors reviennent les ritournelles incantatoires. Il y a les lois absurdes de la statistique (Tout est possible sur un match); il y a aussi le souvenir de notre Empereur corse (Impossible n’est pas français). A dire vrai tout est peut-être déjà écrit dans le grand  livre bleu et noir de l’Ovalie.

L’humiliante victoire du Tonga en poule? Ecrite. Ecrits les invraisemblables coups du sort assassinant les Gallois en quart, le sacre du feu-follet à l’ouverture et la psychopathologie à ciel ouvert d’un groupe chaque jour défait, chaque lendemain ressuscité.  Si tel était bien le cas, s’il nous fallait croire à la prédestination plus qu’au libre arbitre alors toute magie serait inopérante. Ne resterait plus que les statistiques de l’évidence, la préparation au pire, l’attente du dessous des cartes trop prévisibles.

Cryothérapie

A dire vrai, le roi est nu et nous ignorons tout; tout jusqu’au contenu du pari que pourrait être ici faire Pascal. Blaise Pascal qui joua quelques saisons à Clairmont-Auvergne avant de monter à Paris. Là, il travailla les fluides, clarifia  deux concepts alors emmêlés (celui  de pression et celui de vide) puis se retirera trop tôt  dans un club champêtre du côté de la vallée de Chevreuse.   

A dire vrai, nous rongeons notre frein. Et à tout prendre mieux vaudrait sans doute le ronger en revenant sur ce qui –parions-le- restera comme l’évènement marquant de cette Coupe du monde. Nous voulons parler de la stratégie mise en place par les cerveaux  de l’équipe du Pays de Galles. Procédé spectaculaire, radical et nullement secret: une croix sur toute forme de boissons alcoolique (bières comprises) associée à la cryothérapie.

On désigne ainsi  le fait de placer de manière récurrente les organismes dans un froid inhumain; une forme de cryogénie pratiquée avant l’heure. La fin de la chaleur des alcools et la récupération par la glace en somme.     

Personne ne voulut croire les Gallois. La chose fut perçue comme une galéjade celte,  une insulte aux traditions mêlées du rugby et des pubs en territoire minier. Cela fut bien mal vécu puisque l’on retrouve cette tradition sous des formes similaires partout où le rugby a pris racine. Or voilà que, dans leur volonté de  dépasser les autres, les Gallois s’attaquaient au mythe fondateur de la troisième mi-temps.

Buveurs d'eau

Comment prendre de la peine sur le pré sans le réconfort programmé? En un instant, les Gallois ne furent plus les Gallois mais des «buveurs d’eau». La belle affaire quand on se pavane bruyamment sous les oriflammes portées par un dragon pétant le feu. On sait ce qu’il en est, sous bien des cieux, des rapports entre l’alcool et les attributs mâles. Or qu’est-ce que le rugby sinon le dernier rectangle contemporain de la virilité donnée en spectacle?     

Gallois ne buvant plus que l’eau de leurs sources minérales, donc. Dans les saintes colonnes de L’Equipe, le roboratif Pierre-Michel Bonnot décida que l’heure était venue de monter, solitaire ou presque, au front. A la veille de Galles-France, il fit le parallèle entre les deux méthodes de préparation. D’un côté les vertus de la tradition, sauce néo-arverne: «l’endurcissement des mollets sur les raidillons qui mènent aux centres aérés de la Haute-Loire». De l’autre «la cryothérapie dans les mines de glaçons de Lodz, où l’on écoule les invendus lié à la surproduction de vodka polonaises».  

Depuis Auckland, d’autres témoignages nous parvinrent bientôt. Ainsi Marc Lièvremont croisant les joueurs gallois au lendemain de leur qualification face à l’Irlande aurait eu ces mots prophétiques:

«Ils avaient l'air assez frais pour des Gallois au lendemain d'une victoire».

Il s’agissait ici d’une (fine) allusion au comportement habituel des joueurs du XV du Poireau; eux dont un envoyé spécial en terre Black nous rappela qu’ils étaient «plus connus pour tourner aux alcools ambrés qu’au jus de tomate». «Le sélectionneur Warren Gatland a mis les joueurs devant leurs responsabilités, expliqua Andy Howell, du Western Mail  de Cardiff. L’exclusion d’une star comme Gavin Henson, qui avait été exclu du club de Toulon après s’être battu avec deux partenaires dans un bar, a été un signe fort. Nommer Sam Warburton comme capitaine encore plus.»

On sait ce qu’il advint devant la France de cet athlète de 23 ans, le plus jeune capitaine de cette Coupe du monde. Il clamait haut et fort «ne tourner qu’à l’eau minérale», ce qui est une chose. Mais il voulait que ses partenaires et administrés fassent de même.

Le rugby, selon cet anabaptiste, primait tout et réclamait une «hygiène de vie». «Quand le tournoi sera fini, ils pourront savourer une bière bien méritée après cinq mois de diète», avait-il cru pouvoir affirmer. Prédestination ou plein exercice de son libre-arbitre on vit ce jeune et beau chapon finir  le tournoi avant les autres. Le pôvre en était encore au temps des cathédrales:

«On se levait à 5 h30 pour s'entraîner, il faisait quasiment nuit noire. Il y avait aussi un caisson de cryothérapie dans lequel on marchait par -140°C, confie un volontaire gallois parlant de sa préparation.  On a détesté. Mais maintenant, on ne le regrette pas. Avant, on avait tendance à s’écrouler au bout d’une heure de jeu, ce qui n’est plus le cas.»

Le camp gallois avait ainsi le cran d’afficher son vœu de sobriété collective quand  le sélectionneur français expliquait n’avoir  trouvé d’autre thérapie collective qu’en proposant de réunir son groupe atomisé par le Tonga autour de «trois packs de bière»; en vain.

Dosage de Gamma-GT

C’est ainsi: on commence à ne plus parler impunément d’alcools dans le monde enchanté du rugby. Hier tenues secrètes (quand elles n’étaient pas glorifiées), les ivresses et leurs immédiates conséquences (violence, comportements sexuels inappropriés) sont de moins en moins perçues comme des incartades mais bien pour des fautes professionnelles. On en a d’ailleurs fait le recensement ici-même.

L’examen médical d’embauche comportera-t-il demain (comporte-t-il déjà) le dosage des transaminases hépatiques et des  Gamma-GT? Notre nouvelle et envahissante police des mœurs et des corps poussera-t-elle le rugby vers des substances également psychotropes mais interdites? Il ne ferait alors  que suivre, société du spectacle aidant, les tendances irrépressibles observées dans tant et tant d’autres activités sportives, généralement professionnelles.

Mais l’heure tourne. Rien, on le sait bien, n’est jamais nulle part écrit à l’avance. Jamais. Rien. Pas même les chiffres qui seront inscrits au planchot quand, dans les céphalées matinales du 24 octobre 2011, les mouettes reprendront  possession de l’Eden Park.

Jean-Yves Nau

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
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