Life

Existe-t-il un cycle de couleurs pour les produits Apple?

Farhad Manjoo, mis à jour le 02.11.2011 à 18 h 43

Blanc, noir, turquoise, acier brossé... et à nouveau blanc. Apple nous fait convoiter certaines couleurs tout en nous faisant dédaigner celles qu'elle nous avait poussés à convoiter hier.

Des iPod Shuffle dans un Apple Store à Londres Matt Gibson via Flickr CC License by

Des iPod Shuffle dans un Apple Store à Londres Matt Gibson via Flickr CC License by

Vendredi 14 octobre, Apple a lancé son nouveau iPhone 4S en deux modèles – un blanc et un noir. Cela n'a rien d'exceptionnel; le premier iPhone, commercialisé en 2007, était noir et chromé, mais en 2008, Apple ajouta un modèle blanc à sa gamme.

Au départ, cette couleur n'a pas vraiment déchaîné les passions. Peut-être parce que seul le téléphone de 16 GB, plus cher, était disponible en blanc, il n'a jamais égalé la popularité de la version noire. Mais tout a changé l'année dernière quand Apple a annoncé la sortie d'un iPhone 4 blanc pour le même prix que le noir.

D'un coup, le blanc était dans le vent. L'excitation est montée d'un cran lorsque le modèle blanc ne s'est pas montré le jour du lancement, et la fureur s'est confirmée quand Apple n'a pas précisé la date de sa commercialisation.

D'un côté, une telle effervescence était absurde – d'un point de vue fonctionnel, l'iPhone blanc était semblable au noir. Mais d'un autre, il était blanc! Le blanc, c'est tendance! Si vous achetez un iPhone ou un iPad, c'est clair que l'esthétique de votre appareil vous importe – et si l'apparence de votre gadget vous importe, pourquoi ne pas le vouloir en blanc? Après tout, tout le monde sait que tous les gadgets sont meilleurs en blanc.

L'iPhone 4 blanc a finalement été commercialisé au printemps dernier, soit 10 mois après la mise en rayons de la version noire. Depuis, Apple a bien compris que le blanc était une valeur sûre: quand Steve Jobs a dévoilé l'iPad 2, en mars, il reçut une véritable ovation quand il mentionna les teintes de son nouveau produit. «Il sera disponible en deux couleurs», déclara-t-il. «Noir et blanc – et le blanc sera livré dès le premier jour!» Aujourd'hui, l'iPhone 4S blanc promet d'être, lui aussi, un beau succès commercial. D'où cette question: pourquoi le blanc rend-il si gaga les fans d'Apple?

Comment la pomme est devenue multicolore

Parce qu'Apple les a conditionnés à l'adorer. C'est l'un des talents sous-estimés de l'entreprise: aujourd'hui, Apple nous fait convoiter certaines couleurs tout en nous faisant dédaigner celles qu'elle nous avait poussés à convoiter hier. A intervalle régulier, les gadgets d'Apple sortent dans une nouvelle gamme de couleurs –  blanc, noir, multicolore, argenté et à nouveau blanc. Et cette évolution est suivie par le reste du monde technologique.

Il n'y a pas si longtemps, le blanc n'avait rien d'extraordinaire pour Apple. Plusieurs de ses succès commerciaux – le très grand-public MacBook, et le très omniprésent iPod – étaient plus blancs que blanc. En 2005, Apple lança un iPod en «édition U2» pour 30$ de plus que la version blanche standard, et pour la même capacité. L'année suivante, elle donna un coup de jeune à sa gamme MacBook,  et son produit phare –pour 200$ de plus que le modèle blanc, avec des spécificités quasi-identiques – était un portable décrit par Apple comme «stupéfiant». Et de quelle couleur était cet ordinateur si spécial et hors de prix? Noir.

Si vous jetez un coup d'oeil à l'histoire de l'entreprise, vous verrez qu'Apple n'a pas toujours été aussi obsédée par les couleurs. A la fin des années 1980 et dans les années 1990, quand Jobs était ostracisé, les ordinateurs Apple avaient les mêmes couleurs ternes que n'importe quel PC d'une autre marque. C'est le cas du premier ordinateur portable d'Apple, le Macintosh Portable, lancé en 1989.

S'il ne méritait pas trop son nom de «portable» –il pesait plus de 7 kilos– Apple avait réellement passé des lustres à soigner sa conception. La machine, qui coûtait 6.500 $, était quasiment aussi puissante qu'un Mac de bureau, en prenant moitié moins de place. Mais elle n'était disponible qu'en une seule couleur: blanc. L'appareil ne s'est pas vendu, et Apple cessa rapidement sa commercialisation. En 1991, l'entreprise lança sa gamme de portables PowerBook, qui réalisèrent d'énormes chiffres de vente jusqu'à la fin de la décennie. Tous les ans, globalement, Apple changeait quelques petits détails à sa gamme, mais une chose demeurait – la machine était disponible en n'importe quelle couleur, pour peu qu'elle s'intègre dans une gamme de caca d'oie foncé.

Apple commença à jouer de la palette après le retour de Jobs, à la fin des années 1990. Son coup le plus célèbre fut l'iMac, dévoilé en 1998. Lors de la conférence de presse, Jobs –qui portait un costume!– déclara à la foule qu'Apple avait sondé le secteur des PC et avait trouvé que tous les ordinateurs personnels avaient un point commun:  

«Ces trucs sont mooooches!»

L'iMac était donc conçu en plastique translucide et dans une couleur qu'aucun autre PC avait encore tenté – le bleu («bleu bondi givré», selon la terminologie d'Apple). Cette machine initia pour Apple une période colorée de trois ans – il y eut la gamme acidulée (citron vert, fraise, myrtille, raisin, mandarine), et quelques couleurs en édition limitée Indigo,Graphite et Neige. Ici, l'iMac fut rejoint par l'iBook coquillage dont le nombre de teintes dépassait celui d'une boîte de crayons de couleur.

Mais au moment de changer de siècle, Apple remisa les couleurs au placard. Elle lança un nouvel iMac et un nouvel iBook uniquement disponibles en blanc. Ce qui prépara le terrain de l'iPod, tout aussi blanc. Le PowerBook, par contre, troqua le noir pour une couleur un peu plus originale – l'acier brossé titanium.

Depuis, Apple s'est aventurée dans le multicolore uniquement pour ses appareils les plus petits –l'iPod Mini, l'iPod Nano et l'iPod Shuffle– et est restée au blanc, au noir et à l'argenté pour le reste de sa gamme. Ces deux dernières années, elle a encore davantage réduit sa palette: en juillet, elle cessa la commercialisation de son dernier ordinateur blanc, le MacBook d'entrée de gamme. Aujourd'hui, tous les Mac, du modeste Mini au surpuissant Mac Pro, ne sont disponibles qu'en aluminium. L'iPhone et l'iPad sont quant à eux uniquement noir et blanc.

La couleur comme symbole de nouveauté

En réduisant sa gamme de couleurs, Cupertino est en train de nous conditionner à une nouvelle évolution. Apple a tendance à changer ses couleurs quand elle découvre des matériaux ou des procédés de fabrication nouveaux. Les premiers iMacs et iBooks étaient en polycarbonate translucides, un matériau qui pouvait facilement se décliner en plusieurs couleurs. Depuis, Apple s'est tournée vers l'aluminium et le verre et – pour ses portables – elle a préféré une architecture «uni-corps» en fabriquant ses ordinateurs à partir d'un simple bloc d'aluminium.

De même, le rythme de production d'Apple s'est considérablement accéléré depuis l'ère du multicolore des années 1990. A l'époque, Apple ne vendait qu'1 ou 2 millions d'iMacs par an. Aujourd'hui, elle vend 10 millions d'appareils par trimestre; elle a écoulé 29 millions d'iPads depuis son lancement. Avec autant d'appareils à fabriquer, c'est évidemment plus simple de le faire en deux couleurs seulement – surtout que le monochrome n'a clairement aucun effet délétère sur les ventes.

Mais pour Apple, les couleurs sont aussi un signe de nouveauté. Dès qu'elle maîtrise un matériau ou un procédé de fabrication précis, elle sort des produits de deuxième ou de troisième génération en plusieurs teintes – et les couleurs deviennent dès lors un élément clé de son marketing. Une nouvelle couleur, pour Apple, peut aussi être une raison de passer à un nouveau processeur.

Voyez, par exemple, le cas de l'iPod Nano: la première version, commercialisée en septembre 2005, n'était disponible qu'en noir ou blanc. Le Nano suivant, sortie l'année d'après, avait à peu près les mêmes spécifications. Mais il était désormais disponible en plusieurs couleurs. Comment résister à la mise à jour?

Aujourd'hui, concernant le cycle de vie de l'iPad et de l'iPhone, nous en sommes visiblement là. Désormais, Apple aura du mal à modifier de manière spectaculaire l'apparence de ses produits – les possibilités esthétiques d'un simple bloc d'aluminium et de verre sont assez limitées. Sur quoi pouvez-vous donc jouer? Les couleurs. Prenez garde au MacBook Air, qui pourrait s'«anodiniser» avec un bleu oeuf de rouge-gorge, et attendez-vous à ce que l'iPad 3 sorte en vert citron. Et ensuite, vous verrez comment tout le monde s'excitera sur un nouveau modèle, une édition limitée à la nuance singulière et jamais vue auparavant de... noir.

Fahrad Manjoo

Traduit par Peggy Sastre

 

Farhad Manjoo
Farhad Manjoo (191 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte