Economie

Les banques ne sont pas (vraiment) écolo

Ioana Doklean, mis à jour le 09.11.2011 à 14 h 22

Économies d'énergie, recyclage, cartes bancaires biodégradables... Comme tous les secteurs d’activité, celui de la banque ne résiste pas au verdissement ambiant. Pourtant, les institutions financières continuent d'investir dans des projets décriés par les ONG.

Manifestation de Greenpeace contre les investissements de BNP à Paris en novembre 2010, REUTERS/Ho New

Manifestation de Greenpeace contre les investissements de BNP à Paris en novembre 2010, REUTERS/Ho New

Une planète dévastée, suffoquant sous des nuages de carbone. Progressivement, le ciel s'éclaircit, le gris fait place au vert, des éoliennes supplantent les cheminées d'usine. Sean Connery, figure providentielle, lâche:  

«Back to common sense. It's time for green banking» (Revenons au sens commun. C'est l'heure de la banque verte)

Cette publicité du Crédit agricole, diffusée depuis fin 2009 dans 80 pays d'Europe, d'Asie et du Moyen-Orient, mais pas en France, a valu à la banque le prix Pinocchio 2010 du développement durable, dans la catégorie «greenwashing» (usage abusif d'arguments environnementaux dans la publicité et le marketing).

L'ONG Les Amis de la Terre, qui décerne ce bonnet d'âne chaque année après un vote des internautes, estime en effet que le «retour au sens commun dont le Crédit agricole se fait le chantre laisse dubitatif». L'institution financière étant, entre autres, toujours impliquée dans un accord d’investissement en faveur de la centrale à charbon de Medupi en Afrique du Sud. «Un projet polluant et décrié par la société civile internationale», rappelle l’association environnementale. Bref, pas très green.

Pointé du doigt sur ce projet, le Crédit agricole revendique néanmoins un engagement en faveur de l’environnement. L'an dernier, l’établissement s’associait avec le WWF France. «Un partenariat de travail et non d'image», souligne la banque. Pour le Panda, l'objectif est de «contribuer à faire avancer le Crédit agricole dans sa politique Responsabilité sociale des entreprises (RSE) et faire prendre conscience à tous les métiers de la banque qu'ils ont un rôle majeur sur le plan de la lutte contre la dégradation de l'environnement».

Le Crédit agricole n’est d’ailleurs pas la seule banque à s’être rapprochée d’une ONG: les Banques populaires ont opté pour la Fondation Nicolas Hulot (FNH). «Le WWF et la FNH choisissent d’améliorer les acteurs de l’intérieur. Ce n’est pas la méthode que nous retenons», indique Yann Louvel, référent de la campagne Responsabilité des acteurs financiers aux Amis de la Terre. En revanche, il reconnaît rencontrer «régulièrement, pour faire le point» les trois plus grandes banques françaises –BNP Paribas, Crédit agricole et Société générale– soucieuses de renvoyer une image d’entreprises responsables.

HSBC annonçait ainsi récemment compenser ses émissions de CO2. Le 21 septembre dernier, c'est la Société générale qui signalait avoir mis en place l'équivalent d'une «taxe carbone interne», en imposant à toutes ses activités de compenser leurs émissions de CO2 directes (bâtiments, informatiques, déplacements). Or l'enjeu principal pour le secteur bancaire réside dans les émissions de gaz à effet de serre induites par leurs financements et leurs investissements, et non par leurs consommations de papier ou d’énergie. Elles restent cependant impliquées dans des projets avec de forts impacts environnementaux et sociaux, tel que Medupi ou Jaitapur en Inde, où il est question d'implanter deux centrales nucléaires de type EPR sur une zone à risque sismique. Schizos les banques?

Financer Jaitapur, un «intérêt stratégique politique»

Pour Jaitapur, il y a un «intérêt stratégique politique», c’est pourquoi «les banques françaises seront les premières à le financer», affirme Yann Louvel. Comme les Amis de la Terre, Greenpeace s'inquiète de ce projet en Inde. «Aidez-nous à encourager les banques comme BNP Paribas et HSBC à retenir les leçons de Fukushima et à investir dans des énergies sûres et soutenables en écrivant aux dirigeants de ces banques internationales et en leur demandant de nous aider à arrêter un projet nucléaire en Inde, très risqué et inutile», lance l’organisation sur son site Internet à l’adresse du public.

Laurence Pessez, déléguée à la Responsabilité sociale et environnementale pour la BNP, s’explique:

«On peut évidemment déplorer une économie mondiale fortement carbonée. Nous finançons l’économie telle qu'elle est, en faisant ce qu'il faut pour aller vers une économie verte.»

Selon elle, la BNP «accompagne les pays en développement dans leur accès à l'énergie, et le charbon est l'énergie la plus commune. Nous espérons faire pression sur nos clients pour les convaincre de choisir des technologies plus vertes. C’est plus responsable que de rester à l'écart d'un secteur».

Afin d'encadrer ce type d'investissements controversés, 70 banques internationales, parmi lesquelles les trois grandes françaises, adhèrent aux principes Equateur. Créés en 2003, ils représentent un engagement volontaire et unilatéral à procéder à une analyse détaillée des aspects environnementaux et sociaux de chaque nouveau financement de projet. Lisa Bentes, en charge du partenariat avec le Crédit agricole pour le WWF, juge que les critères de ces principes «doivent être renforcés et étendus aux autres métiers de la banque pour conserver leur ambition de base».

A y regarder de plus près, ces règles ne concernent en effet qu’une infime partie des activités bancaires. Moins de 5%. C’est pourquoi les ONG, comme les institutions financières, demandent une extension de leur champ d'application. Au-delà des seuls financements de projets, ils pourraient à l'avenir porter aussi sur les crédits exports et les crédits corporate.

En marge de ces engagements, les banques essayent donc de renforcer leurs politiques sectorielles de financement. C’est-à-dire de définir les conditions dans lesquelles elles investissent dans certains projets qui impactent l'environnement. «A nous de convaincre le Crédit agricole de devenir le chef de file des banques françaises» en la matière, précise Lisa Bentes. La BNP n’hésite pas pour sa part à affirmer que ses politiques sectorielles «couvrent toutes les activités du groupe dans tous les pays où nous sommes présents» avec donc un «spectre beaucoup plus large» que celui des principes Equateur.

Par ailleurs, elle met en avant un «dialogue avec les ONG dans l'élaboration de ces politiques» (Greenpeace pour la forêt, Amnesty International et Handicap pour la défense par exemple), parce qu'«elles représentent une source d'expertise, comme les principaux industriels des secteurs concernés, avec un angle de vue différent». «La BNP ignorait totalement il y a quelques années l’importance des impacts induits», assure Yann Louvel, «je ne nierai donc pas ces progrès mais le point de départ était désastreux». Les politiques sectorielles que les banques françaises adoptent «ne sont pas aussi exigeantes qu'on le souhaiterait», regrette-t-il. Et n’empêcheront pas de financer Jaitapur.

Un principe de réalité

Pour disposer du pouvoir de Sean Connery, celui de faire pousser des éoliennes, la plupart des banques développent des produits bancaires plus responsables (Investissement socialement responsable, ISR) et soutiennent les filières d'activités durables. «Toutes les banques investissent sur des projets éoliens et, dans une moindre mesure, dans le solaire. Les financements pour les énergies renouvelables sont ainsi en hausse», admet le référent des Amis de la Terre. Mais ce qui est «très inquiétant», c'est le fait que ces financements ne viennent pas remplacer ceux des énergies fossiles. Ils s’ajoutent. «Du point de vue des banques, il s'agit d'un nouveau marché, donc elles y vont», note, lucide, Yann Louvel.

Les établissements financiers «entendent que c'est dans leur intérêt d'avoir des deals plus propres», estime pour sa part Lisa Bentes, à l'aune de son expérience avec le Crédit agricole. Laurence Pessez de BNP confirme ses dires: «Il n'y a pas de nivellement par le bas car nous sommes tous exposés à un fort risque de réputation et nous avons tous la même volonté de l'encadrer.»

La chargée de mission du WWF évoque néanmoins un principe de réalité qui s'impose à elle: celui pour des banquiers de faire de l'argent. «Malgré les engagements du Crédit agricole et la motivation des équipes, nous avons conscience que certains métiers de la banque sont plus difficiles à “faire bouger” que d'autres. D'autant plus dans un univers concurrentiel et un contexte économique très difficile. Nous savons que cela prendra du temps et qu'il faudra faire preuve de persuasion», commente-t-elle. Mais «la finance privée est un relais majeur pour financer demain une économie plus durable. Il ne faut pas leur tourner le dos».

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