Monde

ETA, le début de la fin

Aurélien Le Genissel, mis à jour le 21.10.2011 à 11 h 17

L’organisation terroriste basque a annoncé «la fin définitive de son action armée» après 43 ans de revendications violentes. Une issue attendue et qui ouvre pour la première fois la porte à l’espoir d’une paix durable.

Capture d'écran d'une vidéo d'ETA du 5 septembre 2010

Capture d'écran d'une vidéo d'ETA du 5 septembre 2010

C’est par un communiqué bref mais d’une «importance primordiale», selon les mots du Premier ministre espagnol José Luis Rodríguez Zapatero, que l’organisation terroriste basque ETA a annoncé jeudi «la fin définitive de son action armée».

Un conflit qui a duré 43 ans (depuis son premier attentat) et laisse 829 morts. Une fin qui paraissait imminente après la conférence organisée le 17 octobre à San Sebastián par un groupe de médiateurs à la tête duquel se trouvait l'avocat sud-africain Brian Currin, l’un des principaux acteurs des accords en Irlande et en Afrique su Sud et responsable du cessez-le-feu entre l’ETA et le gouvernement espagnol en 2006.

Une réunion très médiatisée en Espagne à laquelle ont assisté de nombreuses personnalités politiques comme l’ex-secrétaire des Nations unies Kofi Annan, le leader du Sinn Féin Gerry Adams ou l’ex-ministre français de l’Intérieur Pierre Joxe.

Une forte présence symbolique que beaucoup ont interprétée comme la vitrine institutionnelle et solennelle dont le groupe terroriste avait besoin pour annoncer sa fin. Le texte définitif de la conférence appelait l’ETA à «faire une déclaration publique de fin définitive de l’activité armée et solliciter le dialogue avec les gouvernements français et espagnol». Et c’est ce qu’elle a fait trois jours plus tard en rendant justement hommage à cette «initiative de grande transcendance politique».

Une fin sans surprises

Cette décision était en réalité la seule issue possible pour l’organisation terroriste basque. Isolée politiquement, contestée socialement et combattue judiciairement, les spécialistes s’accordent à dire que l’ETA était très affaiblie. Les nombreuses arrestations de ses principaux dirigeants ces dernières années, en France et en Espagne, en sont le meilleur exemple.

Un processus qui a commencé en 2003 avec la polémique «Ley de Partidos» (Loi des partis), une loi qui interdisant les partis qui refusaient de condamner la violence. De cette façon, les candidats de la mythique Batasuna, que beaucoup considéraient comme le bras politique de l’ETA, n’ont pas pu se présenter aux élections ni profiter des avantages économiques et légaux des institutions espagnoles.

Pendant plusieurs années, ce qu’on appelle en Espagne la «izquierda abertzale» (des partis indépendantistes proches de Batasuna) a tenté de se présenter aux élections sous des noms différents.

Mais le durcissement législatif et judiciaire de l’Etat espagnol a provoqué une série d’affrontement légaux et de mises en examen de différentes associations ou groupes soupçonnés d’avoir une relation avec l’ETA (et une lutte contre la Kale Borroka, la guérilla juvénile de l’ETA et terreau de ses futurs membres). Mais c’est avec la fin du cessez-le-feu en 2006 que se produit réellement le clash entre l’organisation terroriste et son appareil politique et social.

Comme l’a expliqué Arnaldo Otegui, l’un des leaders historiques de Batasuna, lors de son procès en juillet 2011, c’est au moment de l’attentat à l’aéroport madrilène de Barajas le 30 décembre 2006 (qui mit fin au cessez-le-feu) que la rupture se confirme.

A partir de ce moment-là, la izquierda abertzale entame un processus d’autocritique qui l’amènera à demander publiquement à l’ETA la fin des activités violentes en septembre 2011. Un isolement de la «branche militaire» de l’organisation qui est l’une des causes principales de la décision annoncée publiquement jeudi.

Plus qu’un cessez-le-feu

L’organisation terroriste répond en janvier 2011 par un cessez-le-feu permanent. Une annonce qui a été accueillie avec scepticisme et prudence par la classe politique espagnole.

Il faut dire que l’ETA a un long passif de cessez-le feu qui n’ont jamais aboutis. Un lourd historique qui remonte à 1981 (sous le gouvernement de Calvo Sotelo) et compte des tentatives en 1988, avec Felipe González, en 1998, avec José María Aznar, et finalement en 2006 (le dernier) avec José Luis Rodríguez Zapatero.

Tous les gouvernements démocratiques espagnols ont vécu un cessez-le-feu et ont négocié (plus ou moins clandestinement) avec l’organisation basque. Et tous ont échoué à éradiquer le terrorisme.

C’est pourquoi, malgré les négociations de 2006, le gouvernement de Zapatero n’a jamais relâché la pression policière. Après les nombreuses arrestations de ces dernières années, l’ETA ne compte plus qu’une cinquantaine de terroristes actifs en liberté, selon les spécialistes de la lutte antiterroriste espagnole. Une efficacité due, en partie, à la collaboration accrue du gouvernement français ces dernières années (qui avait été assez critiqué en Espagne dans le passé à cause de sa prétendue indifférence sur le sujet).

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Zapatero a rendu hommage à la France, et à Nicolas Sarkozy en particulier, dans son discours de jeudi. Paradoxalement, il se pourrait que le policier français Jean-Serge Nérin, assassiné le 16 mars 2010, soit la dernière victime de la longue liste de meurtres débutée en 1968.

Le début du chemin

Pourtant, malgré la satisfaction générale du monde politique et de la société espagnole, le communiqué de l’ETA n’est qu’un premier pas qui «sera complet quand auront lieu la dissolution irréversible et le démantèlement complet de l’ETA», comme l’a souligné Mariano Rajoy, leader du Partido popular (et favori dans les sondages pour devenir Premier ministre espagnol le 20 novembre prochain). Une voix importante car, comme l’a aussi rappelé le socialiste Alfredo Perez Rubalcaba (également candidat aux législatives), ce sera le prochain gouvernement qui devra finir le travail.

Or le PP a refusé l’invitation de Currin à la conférence de lundi à San Sebastián et a toujours défendu la ligne dure et ferme en ce qui concerne la lutte antiterroriste. Certains vont même jusqu’à affirmer que, contrairement à ce que l’on avait prédit, l’ETA n’a pas attendu les élections législatives espagnoles pour rendre publique sa décision afin d’enclencher un processus que même le PP (s’il arrivait au pouvoir) ne pourrait arrêter.

Car le texte de l’organisation terroriste parle de «la fin définitive de son action armée» mais n’évoque à aucun moment une quelconque (et future) dissolution. De même, l’ETA rappelle que «la rudesse de la lutte a emporté beaucoup de compagnons pour toujours» mais «oublie» de citer les victimes du terrorisme. Un point essentiel (avec le sort des prisonniers) qui a fait réagir la majorité d’associations de victimes du terrorisme espagnoles et qui était pourtant évoqué par le texte du groupe international de contact à San Sebastián («reconnaître, compenser et assister toutes les victimes»).

Ángeles Pedraza, présidente de l’Asociación de Víctimas del Terrorismo (AVT), l’explique:

«Je voudrais que ETA se dissolve, rende les armes et s’engage à purger année par année les peines intégrales. (…) Sinon, ce serait une amnistie. Et les victimes ont déjà été trop généreuses: on ne demande que de la justice, pas de la vengeance.»

Un sentiment d’inachevé (ou de premier pas) partagé par d’autres associations comme Dignidad y Justicia ou Voces contra el terrorismo.

Le plus dur reste encore peut-être à faire. Comme l’a rappelé José Luis Rodríguez Zapatero, à partir de maintenant l’Espagne «sera une démocratie sans terrorisme, mais pas sans mémoire».

Reste encore à savoir gérer celle-ci correctement. Cela passe vraisemblablement par un début de négociation, un désarmement vérifiable par un comité de vérification international du cessez-le-feu, un accord sur le statut des terroristes encore en liberté et la question épineuse et complexe des victimes du terrorisme et des peines (et du rapprochement) des etarras emprisonnés (plus de 700).

Beaucoup de questions que l’annonce de l’ETA permet enfin de poser vraiment mais auxquelles il va falloir maintenant répondre.

Aurélien Le Genissel

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