Monde

Le mouvement des indignés est-il antidémocratique?

Anne Applebaum, mis à jour le 21.10.2011 à 9 h 06

Occupy Wall Street, Occupy London, les Indignados... Les manifestations qui se multiplient un peu partout dans le monde pourraient davantage ébranler la démocratie que la renforcer.

Un homme se photographie devant le campement des indignés de Londres, le 17 octobre 2011. REUTERS/Luke MacGregor

Un homme se photographie devant le campement des indignés de Londres, le 17 octobre 2011. REUTERS/Luke MacGregor

A l'écrit, rendre toute la bizarrerie du mouvement «Occupy the London Stock Exchange», installé depuis le week-end dernier sur les marches de la cathédrale Saint Paul (à Londres), n'est pas chose facile. Tout en étant foncièrement britannique –on y voit des gens touiller des casseroles de porridge sur le trottoir– l'hommage rendu à l'«Occupy Wall Street» original est lui aussi très net. Les manifestants londoniens ont même adopté le «micro humain» utilisé dans le Zucotti Park de New York –ceux de devant répètent tous les dires de l'orateur pour que ceux de derrière puissent entendre– bien que les mégaphones et les micros n'aient pas été interdits à Londres. Ce qui, comme on peut le voir dans une vidéo postée sur le site du Guardian, donnait ce genre de résultat:

«Nous avons besoin d'une manière de procéder» (Nous avons besoin d'une manière de procéder!)

«Ce rassemblement ne s'est pas fait par hasard!» (Ce rassemblement ne s'est pas fait par hasard!)

«Nous savons que vous êtes là!» (Nous savons que vous êtes là!)

«Et nous sommes solidaires avec vous» (Nous sommes solidaires avec vous!)

Involontairement, on se serait cru dans une scène du film des Monty Python, La vie de Brian, où Brian, que tout le monde prend à tort pour le messie, hurle à la foule, «Vous êtes tous des individus!». Et la foule de lui répondre: «Nous sommes tous des individus!».

A mon oreille américaine, l'effet de ressemblance est accentué par l'accent britannique des orateurs qui, quoi qu'il en soit, donnent l'impression de jouer dans un film des Monty Python. Mais cela n'a rien d'extraordinaire: inévitablement, tous les rassemblements «Occupy» –connus en Europe sous le nom d'Indignados, après les premières manifestations espagnoles du printemps dernier, ont chacun leurs propres saveurs nationales, selon les endroits. Lors de l'Occupy Tokyo, les manifestants ont scandé des slogans sur l'énergie nucléaire. Les rassemblements d'Occupy Sydney ont tourné en jus de boudin car, comme un porte-parole l'a concédé à regret, «la crise ne se fait pas autant sentir ici, en Australie». A Rome, où la radicalité politique possède historiquement une frange violente, les manifestations se sont d'ores et déjà transformées en émeutes, causant plusieurs millions d'euros de dégâts.

Ces mouvements de protestation internationaux ont bien sûr quelques points communs, les uns avec les autres, mais aussi avec les mouvements antimondialistes qui les ont précédés. Ils se retrouvent sur leur manque de ligne directrice, leur nature brouillonne, et avant tout sur leur refus d'en passer par des institutions démocratiques existantes.

La démocratie n'est pas la liberté d'expression

A New York, les manifestants scandaient, «Voici à quoi ressemble la démocratie», mais en réalité, ce n'est pas à ça que la démocratie ressemble. C'est à quoi ressemble la liberté d'expression. La démocratie est d'un abord bien plus ennuyeux. La démocratie demande des institutions, des élections, des partis politiques, des règles, des lois, une justice, et des actions nombreuses, fastidieuses et rébarbatives, loin d'être aussi rigolotes qu'un camping à la belle étoile sur le parvis de la cathédrale Saint Paul, ou que des slogans repris à tue-tête dans la rue Saint-Martin, à Paris.

Et pourtant, en un sens, il est tout à fait compréhensible que les Indignés du monde entier n'aient pas réussi à émettre des propositions législatives solides: l'origine de la crise économique mondiale, comme ses solutions, dépassent par définition les compétences des politiciens locaux et nationaux.

Comme je l'avais écrit au moment des premières émeutes grecques, il y a quelques années, personne n'admire les dirigeants impuissants. Personne ne voit l’intérêt de voter pour des gens qui ne pourront pas empêcher qu'une nouvelle vague de souffrance économique s'abatte sur Pékin, Bruxelles ou New York. Si l'on est affecté par le programme d'austérité imposé à son pays par les banques auprès desquelles il s'est endetté, à l'autre bout de la planète, il ne paraît pas logique d'aller se plaindre au maire de Séville.

La légitimité des démocraties ébranlées

L'émergence d'un mouvement de contestation mondiale sans programme cohérent n'est pas non plus un hasard: il est le reflet d'une crise profonde, une crise qui n'a pas de solution évidente. La démocratie repose sur l'état de droit. La démocratie ne fonctionne qu'à l'intérieur de frontières précises et parmi des individus ayant le sentiment d'appartenir à une seule et même nation. Une «communauté globale» ne peut être une démocratie nationale. Et une démocratie nationale ne peut commander l'allégeance d'un hedge fund à plusieurs milliards de dollars, avec son siège social dans un paradis fiscal et ses employés dispersés aux quatre coins de la planète. 

Contrairement aux Égyptiens de la place Tahrir, auxquels les manifestants de Londres comme ceux de New York se comparent ouvertement (et ridiculement), nous avons des institutions démocratiques dans le monde occidental. Elles sont faites pour refléter, ne serait-ce que grossièrement, le désir d'un changement politique au sein d'une nation donnée.

Mais elles ne peuvent rien faire pour un désir de changement politique planétaire, et elles ne peuvent pas non plus contrôler ce qui se passe au-delà de leurs frontières. Même si je crois toujours aux bénéfices économiques et intellectuels de la mondialisation –avec ses frontières ouvertes, sa liberté de mouvement et son libre-échange– la mondialisation s'est clairement mise à ébranler la légitimité des démocraties occidentales.

Les activistes «internationaux», s'ils n'y prennent pas garde, pourraient accélérer ce déclin. Les manifestants londoniens hurlent que «nous avons besoin d'une manière de procéder». Mais ils en ont déjà une: elle s'appelle le système politique britannique. Et s'ils n'arrivent pas à comprendre comment on s'en sert, alors ils l'affaibliront davantage, tout simplement.

Anne Applebaum

Traduit par Peggy Sastre

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