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La France au pied du mur des agences de notation

Gilles Bridier, mis à jour le 28.10.2011 à 15 h 00

La France mise sous surveillance pendant trois mois, l’Espagne dégradée de deux crans d’un seul coup… l’agence de notation Moody’s frappe un grand coup à la veille du sommet européen du week-end prochain. Décryptage.

Manifestation en Espagne, en juillet 2011. REUTERS/Paul Hanna

Manifestation en Espagne, en juillet 2011. REUTERS/Paul Hanna

Moody’s veut-elle réveiller les partenaires de l’euro en dramatisant les enjeux et en rapprochant les échéances? Concernant la France, il ne s’agit pas vraiment d’une surprise. Avec plus de 1.600 milliards de dette publique correspondant à 86% du produit intérieur brut (PIB), elle est le plus fragile des pays qui conservent cette note délivrée par les agences.

On peut discuter de la légitimité de ces établissements à délivrer des bons ou des mauvais points. Mais pour qui entre dans une logique financière, ce genre de note est pris en compte lors de la souscription à emprunt d’Etat. Légitimes ou pas, les agences sont écoutées par qui leur prête l’oreille. Dans trois mois, on saura si la France est dégradée comme les Etats-Unis l’ont été, ou si elle peut conserver sa note qui est aussi celle de l’Allemagne. Mais à quoi correspond la démarche de Moody’s?

Un budget français bien trop optimiste

En France, le projet de loi de finances pour 2012 [PDF], c'est-à-dire le projet de budget pour l’an prochain, est excessivement optimiste. Et même irréaliste. Il est construit sur la base d’une croissance économique de 1,75% alors que les prévisions tournent aujourd’hui entre 1% et 1,2%. Le Premier ministre François Fillon a beau expliquer que ce projet fonctionne également pour une croissance de 1,5%, on est encore loin du compte.

Conséquences? Avec une croissance inférieure aux anticipations, les recettes de l’Etat seront moins élevées que prévu. D’où un déficit budgétaire prévisible plus lourd que les 4,5% programmés (soit 81 milliards d’euros), un recours à l’emprunt plus important pour combler le trou, et une dette française qui risque d’augmenter plus vite que ne le prévoit le plan d’austérité.

Déjà, des emprunts de plus en plus chers

Les marchés financiers ont déjà réagi à ce dérapage: bien que les agences de notation créditent la France et l’Allemagne d’un même AAA (la note la plus élevée qui souligne la confiance des créanciers dans la capacité des Etats à honorer leurs engagements), l’Etat français est obligé aujourd’hui d’accepter des taux d’emprunt supérieurs d’un point à ceux qui sont consentis à l’Allemagne. Autrement dit, les marchés financiers ont plus confiance en l’Allemagne qu’en la France.

Or selon Jérôme Cahuzac, le président socialiste de la Commission des Finances de l’Assemblée nationale, «un point de plus du taux d’intérêt correspond à 10 milliards d’euros de plus du service de la dette dans cinq ans». Alors que le service de la dette –c'est-à-dire les intérêts à rembourser chaque année– est déjà devenu le premier poste budgétaire (il approchera 49 milliards d’euros l’an prochain), on imagine assez le résultat d’une dégradation de la note française si elle s’accompagnait d’un relèvement du taux auquel la France pourrait emprunter sur les marchés financiers.

Un tour de vis qui comptera à la présidentielle

Pour contrer ce genre de dérapage, le gouvernement, confronté à la perspective de recettes moins élevées que prévu, doit arithmétiquement réduire ses dépenses d’un montant équivalent pour tenir sa prévision d’un déficit budgétaire de 4,5% l’an prochain. Tel sera l’objectif de la révision budgétaire qui s’impose. On peut donc s’attendre à encore plus d’austérité. La question étant: qui va payer?

Nul doute que la réponse sera au cœur de la campagne présidentielle, et pèsera lourd dans les urnes. Si l’alerte lancée par Moody’s facilite la tâche du gouvernement dans l’annonce de ce tour de vis supplémentaire, elle ne facilite pas le travail du futur candidat de droite qui devra séduire tout en justifiant les efforts de rigueur réclamés aux électeurs.

Certes, l’Etat français pourrait ignorer la menace d’une dégradation. Les prévisions de croissance ne changeraient pas pour autant, ni l’augmentation du déficit budgétaire, de la dette souveraine. Et, en fin de compte, la hausse des intérêts à payer chaque année. Une spirale véritablement infernale.

Le poids du lien franco-allemand

On peut condamner le pouvoir exercé par les agences de notation sur les gouvernements du monde entier, et leur influence sur les politiques budgétaires auxquelles sont soumises les populations de tous ces Etats. Mais les gouvernements sont eux-mêmes entrés dans cette logique en se plaçant, du fait de la dette, dans les mains des marchés financiers. Ils ont, ce faisant, accepté leur logique. Et dans ces conditions, la rétrogradation de la note française était, en quelque sorte, inéluctable.

Elle n’est pas intervenue plus tôt à cause notamment de la solidité du lien franco-allemand. Mais le différentiel entre les deux économies s’accroît. Par exemple, alors que le solde du commerce extérieur allemand est toujours positif, les échanges français sont de plus en plus déficitaires (sur douze mois à fin août, il atteignait le triste record de 69 milliards d’euros). Et rien ne semble devoir stopper cette dérive puisque rien n’est fait dans ce sens.

On ne reviendra pas sur les raisons de ce différentiel. Reste que des questions se posent sur le fonctionnement de la relation franco-allemande si l’écart s’accroît entre les deux économies. Ce qui n’est pas à porter au crédit de la France dans la perception qu’en ont les marchés financiers.

La zone euro paie pour la lenteur de sa réaction

Par ailleurs, dans la logique financière qui domine, la zone euro est bien trop lente à réagir à la crise de la dette souveraine. Les pays du littoral méditerranéen (Grèce, Espagne, Portugal, Italie) en font les frais.

Imagine-t-on que l’accord du 21 juillet dernier destiné à rassurer les marchés en élargissant le rôle du Fonds européen de stabilité financière et en le dotant de moyens renforcés pour acquérir des obligations d’Etat, n’est pas encore définitivement validé… Trois mois après avoir été présenté, le plan d’action pour soutenir les Etats les plus endettés de la zone euro, n’est donc toujours pas opérationnel. Trois mois… une éternité pour les marchés financiers.

Les politiques parlent finance, raisonnent finance, mais ne réagissent pas selon la logique des marchés financiers. D’où une défiance de ces marchés qui augmente avec le temps qui passe. D’autant que d’aucuns s’interrogent sur la pertinence de ce plan trois mois plus tard, les conditions économiques en Europe et dans les Etats concernés ayant, dans l’intervalle, évolué.

Un sommet européen à haut risque

On verra, à l’occasion du sommet européen du 23 octobre, si les Etats européens auront retenu la leçon et si leur réplique deviendra véritablement offensive au lieu de demeurer à la traîne des évènements et de manquer de détermination. La presse britannique anticipe une décision qui viserait à relever à 2.000 milliards d’euros du FESF.

Quoi qu’il en soit, en choisissant de révéler la mise sous surveillance de la note la France et en abaissant celle de l’Espagne de deux crans d’un coup, Moody’s s’invite dans le débat et met la pression sur les partenaires de l’euro, à l’occasion d’un conseil qui apparaît de plus en plus comme une réunion de la dernière chance pour les pays dans l’œil du cyclone. 

Gilles Bridier

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Journaliste
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