Life

Arrêtez de prendre les mères célibataires pour des folles

Slate.com, mis à jour le 09.11.2011 à 5 h 39

J'ai fait un bébé toute seule, et j'aimerais qu'on arrête de me regarder comme si c'était la chose la plus anormale et inacceptable au monde.

Pregnant woman / PopCultureGeek.com via Flickr CC License By

Pregnant woman / PopCultureGeek.com via Flickr CC License By

Enceinte de mon deuxième enfant, je savais que par certains côtés, je n’étais pas prête à m’occuper d’un bébé toute seule, mais ça ne m’a pas empêchée de le garder. Je me suis dit: «L’univers se réorganisera pour ce bébé».

J’entends souvent les gens dire des autres mères célibataires qu’elles sont « folles » et j’imagine qu’ils parlent aussi de moi ainsi. J’ai réfléchi à ce qualificatif, notamment en pensant à une mère célibataire en particulier, qui me semble davantage organisée et saine d’esprit que n’importe qui d’autre dans mon entourage.

J’ai réalisé que cette «folie» dont les gens parlaient était en fait ce que j’appellerais du «romantisme». Ce qu’ils veulent dire, c’est que ces femmes ne sont pas influencées par les choses pratiques de la vie, mais qu’elles écoutent davantage une petite musique dans leur tête. Elles sont attirées par des choses qui sont, selon la définition du romantisme, «irréalisables sur le plan pratique» et subjuguées par ce qui est «héroïque, aventureux, lointain, mystérieux ou idéalisé».

Romantiques ou folles

Il s’agit d’un trait de caractère commun chez les mères célibataires que je connais: elles préfèrent l’éclat au confort, l’intensité à la sécurité. L’une d’entre elles était en Afghanistan alors qu’elle était enceinte de six mois, une autre naviguait avec son bébé entre Los Angeles, Paris et n’importe quelle destination où sa carte d’abonnement française pour le train l’emmenait. D’autres qui ont des vies professionnelles plus terre à terre ont simplement décidé d’avoir un enfant alors que leur vie sentimentale était encore compliquée ou instable.

Je comprends que l’on puisse considérer cela comme «fou» par rapport à une vie stable, conventionnelle, mais l’est-ce véritablement? Plus important encore, le terme fou est-il l’une de nos façons acceptables de juger une situation différente, inhabituelle ou rare dans une culture qui n’est justement pas censée émettre ce type de jugements?

Pour être parfaitement transparente, je parle ici de mon propre cas et des quelques autres mères célibataires que je connais, notamment des femmes tombées enceintes dans le cadre d’une relation qui a pris fin depuis et qui ont décidé de garder l’enfant: un infime privilège, certes discutable, des mères célibataires (il faut néanmoins souligner que près de quatre bébés sur dix aux Etats-Unis naissent actuellement d’une mère célibataire et qu’un pourcentage toujours plus élevé de ces mères sont des adultes).

Une monoparentalité inacceptable

Il y a quelques mois, je suis tombée sur un sondage de l’institut américain de recherche Pew indiquant qu’une large majorité d’Américains considéraient encore la monoparentalité comme inacceptable et, selon les termes imagés du sondage, «mauvaise pour la société».

Ce sondage ne m’a pas vraiment surprise. Caitlin Flanagan a écrit dans le Time: «Peu de choses empêchent autant le bon développement d’un enfant que l’absence d’un père au sein du foyer familial», ce qui manque peut-être d’un peu de subtilité pour les New-Yorkais progressistes, mais ils sont nombreux à penser et à recycler des versions politiquement correctes de cette idée.

Un «vrai bébé normal»

Une personne de mon entourage, qui tentait de me persuader de ne pas garder le bébé, m’a dit un jour que je devrais attendre d’avoir un «bébé normal». Il m’a dit précisément: «Tu devrais attendre d’avoir un bébé normal!»

Ce qu’il voulait dire, bien sûr, c’est que je devrais attendre d’avoir un bébé dans des conditions plus normales. Mais j’avais déjà vu le pied du bébé lors d’une échographie et alors qu’il arpentait mon salon et me tenait ce discours, je me disais: c’est un bébé normal. Sa remarque m’a néanmoins marquée. Elle m’a évoqué le mot bâtard: «quelque chose de faux, d’irrégulier, d’inférieur ou d’origine douteuse».

Dans la même veine, quelqu’un a dit à l’une de mes amies célibataires, alors enceinte, qu’elle devrait attendre d’avoir un «vrai bébé». Comme si son bébé n’était pas réel, qu’il était le fruit de son imagination et qu’elle pouvait le chasser de son esprit!

Des mots maladroits qui créent un climat

Des mots maladroits, mais tellement insignifiants, me direz-vous. Comment une personne un tant soit peu équilibrée peut-elle s’en préoccuper?

Mais c’est avec ces mots, ces remarques anodines, ces commentaires déplacés, ces accès soudains d’honnêteté et ces sentiments de gêne que l’on crée un contexte culturel; c’est en plaisantant que les jugements se forment et se reproduisent.

On sent alors la résistance, la rigidité, la frustration, le conservatisme irrationnel, persistant, omniprésent que nous ne voulons généralement pas admettre. Hawthorne l’a appelé «l’alchimie de la malice secrète avec laquelle [nous] concoctons un poison subtil à partir des petites choses de la vie».

Un ami romancier est assis sur un banc, dans un parc, avec sa femme et ses deux enfants. Il se penche sur mon nouveau-né de 3 kilos, Leo, et me dit «Comment est-ce arrivé?». Puis il me fait un grand sourire: c’est une blague!

Je sens alors ma fille de 6 ans, Violet, se raidir à côté de moi, car elle détecte dans le ton de sa voix quelque chose de malveillant. Je réponds «comme d’habitude» mais j’ai le sentiment que si j’étais mariée, il m’aurait plutôt félicitée.

Une version moderne de la Lettre écarlate

C’est environ à cette époque que j’ai réalisé que la Lettre écarlate était en fait un roman moderne et novateur. On pourrait penser que le New York libéral et tolérant ne ressemble en rien à la ville puritaine de Nouvelle Angleterre du roman de Nathaniel Hawthorne, mais c’est faux. Nos jugements sont plus polis, plus subtils, plus nuancés sur le plan psychologique; les critiques d’aujourd’hui pensent évidemment au meilleur pour l’enfant, à l’environnement le plus sain; ils ne sont pas contre les liaisons extra maritales per se, mais on retrouve la même conception stéréotypée de la famille, la même propension à juger, le même conservatisme sexuel et le même instinct grégaire.

La mère célibataire descendant les marches du métro en talons avec sa Maclaren à NewYork (plutôt que Paris ou Berlin par exemple) n’est pas si éloignée que ça du personnage d’Hester Prynne.

Un jour, l’un de mes collègues, remarquant que j’étais enceinte de mon deuxième enfant, est entré dans mon bureau et m’a dit: «Tu fais vraiment ce que tu veux». Il m’a dit ça comme une sorte de compliment, et je l’ai pris comme tel, mais j’ai commencé à réaliser que d’autres personnes me regardaient et pensaient la même chose.

Pas les mêmes sacrifices

Pour certains, je sortais du droit chemin, je ne payais pas le prix habituel, et si ce dernier consiste à commander de la nourriture thaï et à regarder une vidéo avec son mari le samedi soir, alors oui, je ne paye pas le prix habituel.

James Baldwin a écrit: «Il ne peut faire face dans votre vie qu’à ce qu’il peut faire face dans la sienne». J’imagine qu’une personne insatisfaite ou frustrée dans son mariage, qui a créé un foyer chaleureux et bien ordonné pour son enfant en renonçant en partie à sa liberté, peut considérer que je ne fais pas les sacrifices habituels (je fais sûrement d’autres sacrifices, mais ils n’entrent pas dans ce type de calcul ou de jugement).

Alors que j’étais enceinte, l’un de mes amis m’a gentiment dit un jour qu’il pourrait être «démesuré» de ma part de me croire capable de compenser le fait que le père du bébé n’habiterait pas avec nous et la plupart du temps, ne serait même pas dans la même ville. Selon lui, je surestimais mes propres compétences.

Ces propos m’ont effrayée et m’ont parfois réveillée la nuit, car je me demandais s’il n’avait pas raison; durant la première année qui a suivi la naissance de mon fils, j’ai parfois souhaité que la terre s’arrête de tourner pour que je puisse en descendre un instant et me reposer. Mais il s’agit sûrement d’une forme de démesure positive et utile.

Un bébé toute seule n’est pas narcissique

Au fond, les gens pensent qu’avoir un bébé toute seule comporte quelque chose de cupide, d’égoïste, de narcissique ou d’antisocial. Est-ce vrai?

Il me semble, au contraire, qu’un bébé né dans ces conditions est encore plus désiré. Le fait qu’avoir cet enfant ne soit pas forcément la chose la plus évidente, la plus prévisible ou la plus facile à faire à ce moment particulier de son existence en fait un engagement encore plus profond et total.

Lors d’un déjeuner, j’ai raconté à un rédacteur en chef mon intention d’écrire un article sur les mères célibataires et les formes subtiles et moins subtiles de notre moralisme à leur encontre. Il m’a répondu: «C’est une bonne idée. Et je dis ça en tant qu’homme qui regarde une femme célibataire et se demande «Qu’est-ce qui ne va pas chez elle? Qu’est-ce qu’elle a raté?».

Malgré notre grande tolérance et fascination pour tous les modes de vie différents du nôtre, nous conservons cette idée complètement dépassée et malgré tout omniprésente que la monoparentalité est une mauvaise chose pour les enfants, qu’il s’agit en quelque sorte d’un compromis, d’une aventure ratée, d’un choc psychologique grave à surmonter, notre version moderne et éclairée de la honte. Cette idée est peut-être insidieuse, mais elle résonne en nous.

Difficile de se débarrasser de ce cliché archaïque

Sa force, c’est qu’elle s’insinue très facilement dans notre esprit, qu’on la retrouve dans tous les livres pour enfants sur des familles de petits ours, dans toutes les visions archaïques de la famille nichées au plus profond de notre imagination: c’est dur de s’en débarrasser.

Je remarque que j’ai tendance à plaisanter sur le sujet, à utiliser une sorte de dérision protectrice. Je refuse délibérément de m’excuser d’avoir eu cet enfant en utilisant les mots les plus ridicules pour parler de lui, comme l’enfant de l’amour. Je m’entends présenter de façon caricaturale ma vie un peu bohème lorsque je rencontre dans une fête un ami que je n’ai pas vu depuis longtemps: «Et oui, deux bébés, avec deux pères différents. J’ai fini par avoir la structure familiale que Pat Moynihan dénonçait».

En fait, j’ai passé aujourd’hui tellement de temps en-dehors d’une vie de famille classique que parfois, quand je passe l’après-midi avec des amis mariés et leurs enfants, leur vie me semble exotique. J’ai le même sentiment que si j’étais dans un pays étranger et que je trouvais le pain et le café excellents, sans pour autant songer à tout abandonner pour m’y installer.

La famille est ce que nous en faisons

Mon fils appelle le père de sa sœur «mon Harry»; il dit par exemple «Mon Harry vient nous voir!». Pour moi, l’utilisation originale et peu orthodoxe de cette préposition reflète en quelque sorte la magie, l’acte de création au cœur de toute cette aventure: sa famille est ce qu’il en fait. Il a deux ans, mais il choisit ses proches. Il se choisit des figures paternelles, qui incluent son propre père.

Je remarque que les gens utilisent souvent de petites astuces pour me dire que ce n’est pas pareil. Et bien sûr que ça ne l’est pas, mais je pense qu’il est un peu obtus, dépassé ou réducteur de penser que l’amour doit venir de deux parents, comme l’eau coule du robinet.

Plus de limites avec deux parents

Est-ce plus stable et plus sécurisant de grandir dans un foyer avec ses deux parents? Mon foyer manque incontestablement de ce que les gens aiment appeler des limites. Par exemple, mon fils semble souffrir des mêmes problèmes d’insomnie que moi. Avant d’aller au lit, il hurle comme un loup, crie: «Je suis un loup», puis demande «Où est mon biberon? Où est ma mangue? Où est mon ketchup?».

Il sort ensuite délibérément de son lit et erre dans l’appartement en répétant «Je suis perdu, maman, je suis perdu». Je pense que dans cet environnement sans limites, je lui transmets absolument tout. En tout cas, c’est exactement comme ça que je me sens à deux heures du matin (entre «Je suis perdue» et «Où est ma mangue? Où est mon ketchup?»).

Je veux bien croire que dans un foyer avec deux adultes, il y a souvent un peu plus d’équilibre, des marques d’affection plus diluées, un centre diffus qui fait que tout le monde se sent bien. Un matin, j’ai surpris Violet dire à son frère: «Tu ne peux pas te marier. Tu vas vivre avec moi».

Lorsque je me suis séparée de son père, il y a cinq ans, elle m’a dit: «Maman, c’est comme si toi et moi, on était mariées». Cela reflète plutôt bien l’atmosphère de notre foyer: un peu trop d’amour, pourrait-on dire avec tact.

Quentin Bell a écrit à propos de son enfance avec une mère célibataire, le peintre Vanessa Bell:

«Il fallait trouver un équilibre entre la douceur d’être tellement aimé et la douleur d’être si terriblement adoré. »

Il y a des avantages à un environnement instable

Cela me semble une juste analyse de ce qui se passe chez moi. (Le fils d’une de mes amies mères célibataires parle lui d’une «intimité hors pair»). Pour être honnête, j’aime cette adoration sans bornes, le caractère excessif de cet amour, son intensité, sa violence et je ne pense pas qu’un environnement «sain» soit meilleur.

Je remarque aussi que les gens qui parlent d’un environnement «sain» sont souvent les mêmes qui emploient l’expression «travailler» pour parler de leurs relations. Ils sont souvent en thérapie de couple ou ont des rendez-vous galants dans des restaurants où l’on sert de la pancetta affinée à la main et du fenouil local bio.

Je ne doute pas qu’ils arrivent à créer un environnement sain et équilibré, mais je pense qu’il y a aussi certains avantages à évoluer dans un environnement instable et malsain, à faire autrement.

Ici, quelqu’un dirait sûrement: «Des études ont montré que…». En ce qui me concerne, les études peuvent continuer de montrer ce qu’elles veulent. Il y a des choses qui ne peuvent être mesurées et quantifiées dans des études, notamment les formes innombrables d’équilibre au sein d’une famille.

Sans parler de ce que ces études ne mesurent pas: ce qui se passe quand la colère ou les conflits règnent à la maison, quand les mariages sont malheureux ou étouffants, les relations s’essoufflent ou vacillent, les tensions sont sous terraines, ce qui arrive quand tout le monde s’ennuie.

C’est impossible d’être normal           

Un soir au dîner, Violet s’amusait à énumérer des choses impossibles, comme parler quand on est mort. Soudain, elle a déclaré: «C’est impossible d’être normal». Un proche présent ce soir-là m’a regardée de façon éloquente, un regard qui laissait entendre que Violet ne penserait pas cela si au lieu d’une pile de livres sur le sol, j’avais un peu plus de sécurité financière, si j’avais un homme chez moi. En d’autres termes, si j’arrêtais de courir partout comme je le fais.

C’est bientôt l’aube et je finis la Lettre écarlate. J’avais oublié la fin: Hawthorne prend soin de nous dire que Pearl, la libre, radieuse, pétillante Pearl grandit et part vivre en Europe, où elle s’épanouit; il laisse entendre qu’elle est sûrement un peu plus heureuse que les enfants de la ville puritaine morne qu’elle a laissés derrière elle.

La nuit tombe et je monte dans un taxi; les enfants sont en pyjama, il flotte une odeur de shampoing pour bébé dans la maison, le calme y règne et je descends du taxi pour retrouver un homme à un bar d’hôtel. Pour beaucoup, ce n’est pas la bonne structure; les gens me diront à quel point c’est malsain, à quel point c’est intenable et instable, et ils auront sûrement raison mais je me dépêche quand même de traverser le pont.

Je pourrais mener ma vie autrement, recourir à d’autres formes et structures. Mais je me souviens avoir entendu un jour: «On n’a qu’une vie, et encore».

Parfois, c’est ce que j’ai envie de rappeler à ces couples plus respectables, qui se mettent des œillères, à ces personnes aspirant à un environnement sain, à ceux qui pensent sincèrement que l’enfant d’une mère célibataire n’est pas pleinement épanoui ou heureux dans sa chambre, jouant avec ses dinosaures: On n’a qu’une vie, et encore.

Katie Roiphe, journaliste et écrivain.

Traduit par Charlotte Laigle.

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