Economie

Ce que le New Deal a apporté aux Etats-Unis

Slate.com, mis à jour le 04.06.2012 à 16 h 18

1 million de kilomètres d’autoroutes, 8.000 parcs, le pont de Triborough: les conservateurs qui s’attaquent au New Deal ont-ils vraiment conscience de ce que le pays lui doit?

La construction d'une route en 1933 / Franklin D Roosevelt Library and Museum, via Wikimedia Commons

La construction d'une route en 1933 / Franklin D Roosevelt Library and Museum, via Wikimedia Commons

Durant la période du New Deal, le gouvernement américain a bâti comme jamais il ne l'avait fait auparavant –et ne l'a fait depuis. Le New Deal a changé le visage de l'Amérique, au sens le plus strict du terme. Aujourd'hui, les Américains sont encore les bénéficiaires de son œuvre dans le domaine des transports, de l'électricité, des barrages hydrauliques, du logement et des équipements publics.

L'oeuvre d'une seule de ses administrations, la Works Progress Administration, constitue un défi pour les générations futures. La WPA a ainsi permis la construction, entre autres choses, de 1.500 kilomètres de pistes d'atterrissage (nouvelles et refaites), un million de kilomètres d'autoroutes, 124.000 ponts, 8.000 parcs et 18.000 terrains de sport, 135.000 kilomètres de canalisations, 69.000 lampadaires d'autoroutes et 125.000 bâtiments publics construits, reconstruits ou étendus, dont 41.300 écoles.

Les effets d'une telle transformation sont incalculables. En 1933, la vallée du Tennessee était le symbole même de la région reculée, «rude et sinistre pour les hommes» selon les mots de George Norris, qui la désenclava: en proie aux inondations, vidée de sa population par les sirènes de la ville, les richesses potentielles de sa rivière et de ses forêts demeuraient en jachère.

La Tennessee Valley Administration (TVA) de Norris et Roosevelt l'a transformée en terre d'opportunités, qui a vu ses enfants y revenir pour y travailler, a permis l'exploitation de ses richesses naturelles et à ses habitants de mener une vie conforme à celle du reste des classes moyennes en Amérique.

Ponts, aéroports, barrage...

La Public Works Administration a fourni à Harold Ickes le plus important budget de construction jamais octroyé à un représentant de l'Etat: 3,3 milliards de dollars, soit plus de 20 fois le montant octroyé au budget des constructions publiques en 1929 (150 millions de dollars). Ickes était bien déterminé à ne pas gaspiller le moindre cent. Il donnait d'ailleurs, et à juste titre, l'impression d'un homme dépensant les deniers publics comme s'ils sortaient de son propre portefeuille: c’est ainsi qu’il est parvenu à léguer à la nation un patrimoine immense.

La PWA a construit ou aidé à construire des projets monumentaux d'une côte à l'autre. Dans l'Etat de Washington, sur la côte ouest, la construction du barrage de Grand Coulee, qui débuta en 1933, a fourni du travail à 8.000 personnes et employé des matériaux et de l'équipement en provenance de 46 Etats sur 48 (Hawaï et l'Alaska ne font pas encore partie de l'union à cette date, NdT).

Dans le sud de la Californie, la PWA a réparé ou reconstruit 536 écoles endommagées ou détruites par le grand tremblement de terre de Long Beach du 10 mars 1933. En Floride, le projet exemplaire fut l'Overseas Highway, soit 160 kilomètres de voies et de ponts reliant Key West à la terre ferme, bâtis sur les restes d'une voie de chemin de fer détruite par un ouragan en 1935 et qui transforma Key West, îlot autrefois déserté et dépourvu de tout, en une des principales destinations touristiques des Etats-Unis.

À New York fut construit le plus monumental projet du New Deal, le Triborough Bridge, qui relie trois des cinq arrondissements (borough) de la ville. Sa construction avait été abandonnée en 1930 par défaut de financement. Elle reprend en 1933 grâce à l'argent de la PWA, pour un coût total de 44 millions de dollars. Il est inauguré en 1936, en présence de Roosevelt, malgré la répugnance du président à l'égard de Robert Moses, grand ordonnancier du projet, que Roosevelt avait à plusieurs reprises tenté d'écarter, sans succès. Il ravala suffisamment longtemps son inimitié à l'égard de Moses pour faire en sorte que la mise en service du pont soit un événement national.

La cérémonie d’inauguration de Triborough marqua le passage à l'age adulte du New Deal en matière de construction d'infrastructures publiques.

Avant cela, Roosevelt et ses conseillers avaient une vision assez trouble de la relation entre la nécessité de créer un maximum d'emploi et l'objectif de création de structures aussi utiles que durables. Rexford Tugwell, un des principaux conseillers de Roosevelt, assista ainsi à une discussion particulièrement significative entre le président et le maire de New York, Fiorello LaGuardia sur le financement gouvernemental d'un aéroport qui allait finir par porter le nom de ce dernier.

«Ils se mirent d'accord pour dire que les bulldozers et autres machines-outils devaient être interdits de chantier, rapporte-t-il. Il convenait de n'utiliser que des outils manuels afin d'employer un maximum d'hommes.» Tugwell, s’immisçant dans la conversation, leur fit valoir que s'ils souhaitaient mettre un maximum d'hommes au travail, il n'était pas obligatoire de les confiner au maniement de la truelle. Il leur démontra qu'ils allaient certes employer plus d'hommes ainsi qu’en utilisant des machines, mais qu'ils auraient de grandes difficultés à finir cet aéroport, sans même parler de la possibilité d'en construire d'autres.

Franklin Roosevelt avait compris tout le parti politique que l'on pouvait tirer de la construction d’ouvrages publics. Dès que possible, il les inaugurait en personne –même pour des structures comme celle qui serait connue sous le nom de barrage Hoover (Hoover Dam) dont la construction avait été décidée par ses prédécesseurs républicains.

Une transformation des strutures sociales

Si, lors de son premier mandat (rappelons que le nombre de mandats fut limité à deux après la mort de Roosevelt, qui ne termina pas son troisième, NdT), il se montra sceptique quant à leur utilité rapportée à leur coût, il en devint un fervent enthousiaste et en fit construire de plus en plus –plus de ponts, plus de barrages et même une autoroute reliant une côte à l'autre.

Une bonne partie de l'héritage de Franklin Roosevelt repose sur ces infrastructures nées du New Deal; mais une autre partie, plus grande encore, est liée aux transformations qu'il opéra dans les structures sociales et économiques du pays.

Il nous faut ici évoquer les relations que les Américains entretiennent avec ce qui est, après tout leur gouvernement. Les artisans du New Deal n'avaient pas du gouvernement la vision limitée de leurs prédécesseurs, qui le tenaient pour une sorte d'agence nationale de défense, et guère plus. Ils ne le considéraient pas comme l'antagoniste de l'homme de la rue, comme un ennemi des libertés individuelles ou une entité qui ne s'intéressait qu'à sa propre croissance, dans le seul but d’amasser davantage de pouvoir.

Ils avaient compris que le gouvernement est, en réalité, une force colossale, dont la puissance pouvait se faire sentir tant dans l'inaction que dans l'action et dans des domaines très variés. Ils n'ont pas atteint tous leurs objectifs, mais si l’on veut juger de leur réussite, il convient de se souvenir que la crise à laquelle ils devaient faire face fut d'une ampleur inégalée dans l'histoire des Etats-Unis et qu'il n'existait donc aucun épisode précédent sur lequel se fonder pour la résoudre.

La garantie fédérale des dépôts, qui permettait d'éviter les ruées bancaires même en période de crise, fit passer le nombre de faillites des établissements bancaires de 4.000 en 1933 à 9 l'année suivante. Les faillites de banques n'allaient jamais excéder le nombre de 75 par an jusqu'à la crise bancaire des années 1980 et, de 1943 à 1953, le nombre n'atteignit jamais la barre des dizaines. L'importance d'une telle décision sur la confiance des déposants et la sécurité des encaisses nationales est incalculable.

L'Etat peut me venir en aide

Les réformes engagées par le Securities Exchange Act de 1934, qui établirent la Security Exchange Commission (la célèbre SEC –«le gendarme de la Bourse»), permirent le contrôle et la réglementation d'un secteur qui, la crise de 1929 passée, était montré du doigt pour ses pratiques douteuses et souterraines. La transparence des rapports financiers exigées par cette loi, qui s'appliquait tant aux conglomérats industriels qu'aux agences de courtages, a servi de fondations à la croissance vertigineuse des marchés de capitaux et de l'économie aux Etats-Unis.

Le New Deal a également concouru à instiller, dans l'esprit des Américains, la foi inébranlable dans la capacité du gouvernement à leur venir en aide en cas de crise. Pour le dire autrement, le New Deal a établi le concept de la sécurité économique par responsabilité collective.

Au jour ou j'écris ces lignes, la sécurité sociale, qui constitue sans nul doute la plus incroyable réussite intérieure de l’administration Roosevelt, bénéficie à plus de 54 millions de personnes. Depuis sa création, ce programme a permis à des dizaines de millions de travailleurs américains et à leurs familles de ne pas sombrer dans la pauvreté.

Les pensions d'entreprises ont pour la plupart disparu des contrats d'embauche et les dégringolades des marchés ont privé un grand nombre de travailleurs américains de retraites confortables, mais la sécurité sociale perdure et garantit aux retraités des pensions calquées sur l'inflation et ne disparaîtront pas. La sécurité sociale était, à sa création, un programme «bancal et insuffisant», selon les mots mêmes de Rexford Tugwell. Mais il s'est développé lors des décennies suivantes, sous des présidences républicaines comme démocrates, afin qu'il tienne ses promesses initiales. Medicare, né dans les années 1960, en est une des déclinaisons.

Le New Deal a cessé de fait en 1939, alors que Roosevelt était contesté et que la menace de la guerre se précisait. A bien des égards, il demeure inachevé.

Des banques font périodiquement faillite en raison de l'imprudence de leur direction, et les institutions fédérales ne parviennent pas toujours à les sauver, comme ce fut le cas lors de la crise du crédit des années 1980 ou de la crise financière de 2008.

Les réformes économiques des années 1930 se sont avérées à maintes reprises inadéquates face aux créations financières et doivent être régulièrement adaptées. Les infrastructures mises en place durant les années 1930 sont parfois tombées en ruine.

Le débat fait et fera toujours rage autour du rôle que doit jouer l'Etat fédéral dans la vie des Américains, ce qui n'est pas forcément un mal. Mais le principe de sécurité collective instillé par le New Deal est si profondément ancré dans le système américain que toute tentative de revenir sur les acquis du programme lancé par Roosevelt semble toujours emprunt de nostalgie et d'irréalisme.

Les structures gouvernementales et économiques des années 1920 ont provoqué une catastrophe que la marche de la modernité a fini par enfouir.

Michael Hiltzik

Ce texte est extrait du dernier ouvrage de Michael Hiltzik, The New Deal: A Modern History, avec l’aimable autorisation de Free Press.

Traduit par Antoine Bourguilleau

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