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Comment prévenir le viol dans une foule alcoolisée?

Le premier jour de l'Oktoberfets le 17 septembre 2011 à Munich, REUTERS/Kai Pfaffenbach

Le premier jour de l'Oktoberfets le 17 septembre 2011 à Munich, REUTERS/Kai Pfaffenbach

Le cocktail foule, fête et alcool est propice aux violences sexuelles et aux viols. A Munich, pour lutter contre ces comportements pendant la Fête de la bière, une initiative s'est installée au cœur même de l'Oktoberfest. Ailleurs en Europe, la riposte se fait encore attendre.

A Munich, durant la fête de la bière, le sexisme est omniprésent et aussi décomplexé que l'anonymat de la foule alcoolisée le permet. Les attouchements sexuels y sont monnaie courante. Annkatrin, une Munichoise de 26 ans raconte:

«J'étais l'an dernier à l'Oktoberfest avec des amis. Alors que nous étions déjà éméchés, j'ai été séparée du groupe. J'étais perdue. Impossible de joindre mes amis par téléphone. En me voyant seule, des hommes attablés, après m'avoir demandé avec insistance de les rejoindre et malgré mes refus fermes, n'ont pas hésité à me toucher, m'attraper, à passer leur bras autour de ma taille pour me tirer vers leurs tables. J'ai dû me réfugier aux toilettes des femmes pour qu'on me laisse tranquille. Là-bas, deux filles discutaient, se plaignant d'une mauvaise expérience similaire ».

Pire encore, la police de Munich recense traditionnellement environ une vingtaine d'agressions sexuelles et de viols chaque année durant la Fête de la bière.

Pas seulement à l'Oktoberfest

Les exemples de violences sexuelles abondent dans l'histoire récente des grandes fêtes ou festivals et la litanie des victimes est longue. Censé faire écho à son prédécesseur hippie de 30 ans son aîné, le festival Woodstock '99 fut très loin d'être un revival de l'esprit «peace and love». Les trois jours de concerts se terminèrent en émeutes et à la fin du festival, la police enquêtait sur huit affaires de viols et agressions sexuels. Les témoignages dans la presse à l'époque font état d'un nombre de violences sexuelles plus important encore.

Plus récemment, en 2010 au Royaume-Uni, une tentative de viol a eu lieu au festival «T in the Park» et deux viols ont été signalés à la police lors du Latitude Festival, ce qui conduit les organisateurs de ce festival à lancer en catastrophe une campagne d'affichage de prévention. Pourtant, cette année encore un viol a eu lieu au Latitude Festival et un homme de 24 ans a été arrêté. A la mi-septembre, c'est une adolescente de 15 ans qui s'est faite violer au Bestival sur l'île de Wight. Peu de chiffres sur les agressions sexuelles dans les festivals français sont disponibles. Pour ce qui est des fêtes populaires, on peut citer la plainte pour viol déposée après la Féria de Béziers cet été ou encore le viol en réunion subi par deux jeunes femmes en 2006 à la Féria de Bayonne.

Retour à Munich. Pour lutter contre les violences sexuelles durant la période de la Fête de la bière, 6,9 millions de visiteurs en 2011, s'est montée la campagne «Sichere Wiesn für Mädchen und Frauen» (Oktoberfest sûr pour les filles et les femmes). Cette initiative lancée en 2003 est le fruit de la collaboration de 3 associations allemandes déjà impliquées sur la question des violences sexuelles. Sa principale mission est la prévention. Elle fait donc un important travail d'information, son site prodiguant des conseils de sécurité contre les violences sexuelles à destination des femmes dans pas moins de sept langues différentes. Les touristes, notamment anglophones, se retrouvent régulièrement parmi les victimes de viols ou d'agressions.

Cette initiative bavaroise est malheureusement unique en Europe. Ailleurs, l'absence d'information et de conseils en amont pour se protéger des violences sexuelles est flagrante. C’est le cas dans les grand festivals européens comme le Sziget, le Festival International de Benicassim, les Vieilles Charrues et même la fête de l'Huma. La question reste sensible. Le Roskilde Festival au Danemark a connu en 2009 une accusation de viol dont l'accusé fut relaxé en 2010. Malgré cela, l'organisation du festival n'a pas souhaité répondre aux questions de Slate.fr concernant les mesures qu'elle comptait mettre en œuvre pour éviter des agressions sexuelles dans le futur.

Zone sécurisée

A Munich, en plus de son travail d'information, «Sichere Wiesn» est aussi présente au cœur même de la Fête de la bière. Une équipe de volontaires a en effet installé une zone sécurisée au centre d'information de la Fête, entre le poste de police et la Croix-Rouge. Ouverte tous les jours de l'Oktoberfest de 18h à 1h. Les volontaires y assistent gratuitement les femmes qui en ont besoin, qu'elles soient perdues, paniquées, victimes de harcèlement sexuel ou d'agression physique.

Bianca Karlstetter, porte-parole de la campagne, explique:

«Nous avons une équipe de spécialistes médicaux mais nous aidons aussi les personnes à retrouver leur amis, nous fournissons une escorte jusqu'au métro le plus proche ou bien un taxi pour qu'elles puissent rentrer directement chez elles. A nos débuts, l'office de tourisme était derrière nous à 100% alors que la police restait sceptique et les patrons des tentes à bière craignaient qu'à cause de nous, on assimile l'Oktoberfest à un endroit dangereux. Depuis, notre relation avec la police s'est fortement améliorée et ils nous amènent de plus en plus de personnes à aider.»

«Sichere Wiesn» est sollicitée en permanence au cours des festivités. En 2010, les volontaires de la zone sécurisée ont pris en charge 135 femmes, parmi elles de nombreuses étrangères ne parlant pas l'allemand. Cette année, 131 femmes sont venues chercher de l'aide, et parmi elles une moitié (67) d'étrangères venant de 21 pays différents. L'organisation, qui estime avoir aidé entre 1.000 et 1.500 personnes depuis sa création, ne communique cependant pas sur le nombre de plaintes qui découlent de ces prises en charge.

Résultats

Les chiffres officiels de la police, eux, montrent une franche tendance à la baisse. Les agressions sexuelles sont passées de 29 en 2009 à 23 en 2010 à 17 cette année. Pour les viols sur le Wiesn, la place des fêtes, les progrès sont plus nets encore. Si 5 ont été signalés à la police en 2010, aucun viol ne l'a été cette année. L'action conjointe de la police et de «Sichere Wiesn» semble porter ses fruits.

Il faut pourtant nuancer ce bilan encourageant. Certains accusent les conseils prodigués par Sichere Wiesn de reprocher implicitement à la victime, et non à l'agresseur, un certain comportement et d'inverser la charge de la responsabilité. Parmi les critiques, Elisabeth, 24 ans et originaire d'une petite ville à l'ouest de Munich, s'explique:

«Au lieu de dire aux femmes comment rester saines et sauves, je pense que ce serait mieux de dire aux hommes de ne pas agresser les femmes. Normalement, plutôt que de devoir systématiquement être en groupe, je devrais pouvoir me balader seule dans la fête sans avoir peur de rien».

D'autre part, de leurs propres aveux, la police munichoise ne peut être partout. Si 300 agents de police sont chargés de surveiller l'endroit où a lieu la Fête de la bière, seul 200 patrouillent ses alentours. Le problème se déplace donc et les viols aux alentours de la Fête, dans les parkings etc. eux, ne baissent pas. Quatre y ont été commis l'an dernier et 5 cette année. De plus, «beaucoup de jeunes filles ou de femmes ne veulent pas signaler leur cas à la police par peur ou parce qu'elles ont honte» explique la porte-parole de l'initiative. Cette réaction, fréquente chez les victimes de crimes sexuelles, conduit des experts à estimer qu'en réalité, ce n'est pas une vingtaine d'agressions sexuelles et viols qui se déroulent à la Fête de la bière, mais entre 10 et 20 fois plus. Le travail, pourtant nécessaire, de «Sichere Wiesn» apparait alors comme une goutte d'eau dans un océan de bière rance.

Thomas Seymat

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