L'armée russe, rouge colère

Une parade militaire à Moscou en 2010. Denis Sinyakov / Reuters

Une parade militaire à Moscou en 2010. Denis Sinyakov / Reuters

Cinquième armée du monde, forte de 1,5 million d’hommes, l’armée russe ressemble à un colosse aux pieds d’argile.

Impopulaire, composée d’un contingent hétéroclite, travaillée par des tensions interethniques, commandée par des cadres mal préparés, dotée d’un matériel vétuste, l’armée russe souffre de tous les maux dont souffre le pays: corruption omniprésente, népotisme, brutalité voire sauvagerie dans les rapports entre les hommes.

La réforme entreprise en 2008 après la guerre éclair contre la Géorgie par le ministre de la Défense Anatoli Serdioukov avec l’appui d’une partie du haut commandement –réforme visant à transformer l’armée de conscription en un système mixte avec en perspective le passage progressif à l’armée de métier– n’a rien résolu.

Depuis le début des années 2000, Vladimir Poutine puis Dmitri Medvedev ont tenté de redonner à l’armée un peu de son prestige d’antan. Peine perdue… En dépit des parades grandioses sur la Place Rouge destinées à chatouiller dans le bon sens l’orgueil national et à impressionner les conseillers militaires étrangers, l’armée russe continue à se déliter, au point que certains experts s’inquiètent ouvertement dans les médias des capacités de défense du pays.

«L’armée russe est dans un catastrophique et dans la situation de crise permanente où se trouve le pays, la réforme de l’armée peut avoir des conséquences désastreuses sur les capacités de défense du pays», déclare le  général Iouri Bourkeev.

Dimanche 25 septembre, au lendemain de sa renonciation à la présidence en faveur de Vladimir Poutine, le président Medvedev –qui avait pour l’occasion revêtu son blouson de cuir orné de l’insigne de commandant suprême de forces armées– a annoncé une augmentation substantielle du budget de la Défense qui devrait atteindre 3% du PIB.

Cette décision, dont le caractère populiste n’a échappé à personne, a probablement calmé quelque peu la colère de l’état-major, des hauts gradés qui avaient exprimé leur mécontentement de se voir privés des armements de pointe que le gouvernement vendait à l’étranger. Et redonné un peu d’espoir aux vétérans et aux officiers qui manifestent dans les rues des grandes villes pour revoir les appartements qu’on leurs promet depuis 2002.

Reste que les problèmes de l’armée sont multiformes et ne peuvent pas être résolu exclusivement par l’augmentation du budget de la Défense. Une armée, ce n’est pas seulement des machines mais avant tout des hommes en bonne santé physique et psychique, bien préparés et prêts à défendre leur pays. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que les soldats russes –tant conscrits que militaires de carrière– ne répondent pas à ces critères.

Une armée broyeuse d’hommes

L’armée russe ne  transforme pas un adolescent en un véritable homme, elle le «casse».

En Russie, le service militaire est obligatoire, mais en réalité seuls les enfants appartenant aux couches sociales les plus déshéritées servent sous les drapeaux. Ceux qui ont des relations et de l’argent parviennent sans aucune difficulté à se faire exempter.

«Mon père a un ami d’enfance, colonel d’active, j’ai été au bureau de recrutement  avec 3.000 dollars dans une enveloppe… Mon livret militaire est en ordre et je peux continuer mon business», explique Gregory qui travaille dans une agence immobilière.

«La situation devient critique, raconte  le général Vassili Smirnov, chef d’état-major adjoint. Au printemps dernier, plus de 200.000 jeunes en âge de servir ont évité le service.» «Par ailleurs, le climat dans les casernes est plus que préoccupant malgré les efforts du ministère de la Défense», s’émeut –et non sans raison– le procureur en chef des armées, le général Sergueï Fridinsky. Il explique:

«Environ 170.000 à 180.000 jeunes qui se retrouvent sous les drapeaux sont dans une zone à risque, ils ont connu la violence au jour le jour dans la rue ou dans leur famille, ils servent comme ils vivaient dans le civil et trouvent face à eux des jeunes qui ne savent ni se battre ni se défendre. Nombreux sont en mauvaise santé  et auraient dû en toute logique être réformés. Le niveau intellectuel du contingent n’est pas vraiment élevé. 42% des appelés n’ont jamais ni étudié ni travaillé. Beaucoup d’entre eux appartiennent à des familles monoparentales.»

Les violences et les crimes au sein des forces armées ont augmenté de 3% entre 2009 et 2010 et cela malgré la réduction à un an du service militaire, seul point véritablement positif de la réforme du ministre des Armées. La «dedovshina», le bizutage brutal institutionnalisé à l’époque soviétique, continue à faire des ravages, provoquant désertions et suicides. Selon un rapport officiel du ministère de la Défense en 2008, 1.649 conscrits ont mis fin à leur jours.

Au mois d’août, trois appelés se sont suicidés, poussés à bout par les mauvais traitements que leur faisaient subir leurs camarades. Selon le quotidien Nezavicimaya gazeta, le 2 août, Ivan, un jeune juriste de 23 ans qui servait dans une unité d’infanterie, s’est tiré une balle dans la tête deux mois après le début de son service militaire. Dans une lettre adressée à sa famille, il explique les raisons de son acte désespéré:

«Je mets fin à mes jours car je ne peux plus supporter les tortures morales et physiques qu’on me fait subir.» 

Quelques temps auparavant, deux autres conscrits avaient été retrouvés pendus.

Le dégraissage massif  a été mal perçu

Le malaise de l’armée ne touche pas seulement le contingent, mais aussi les militaires de carrière et le haut commandement. La réforme de l’armée et surtout le dégraissage massif qui l’a accompagné (200.000 officiers dont 200 généraux mis à pied, 140.000 sous-officiers mis à la retraite ou contraint à se reconvertir) n’a pas été vraiment appréciée par les principaux intéressés qui se sont également élevés contre d’autres innovations introduites par le ministre: refonte de la chaîne de commandement, fermeture des instituts et académies militaires –sur les 70 que comptait le pays seuls dix demeurent en fonction.

Enfin, l’intention de confier les tâches d’intendance à des civils sur le modèle de l’armée américaine suscite de vives controverses au sein des forces armées et des experts militaires qui y voient «un moyen de désorganiser les lignes de l’arrière et d’augmenter encore un peu plus la corruption». Pour preuve, à l’annonce de ces mesures trois généraux de haut rang (Valentin Korabeinikov, numéro un du renseignement militaire, Vladimir Issakov en charge des lignes de l’arrière et Vladimir Gochkodero) ont démissionné pour exprimer publiquement leur désaccord.

Dernier problème et pas le moindre: la question des appartements pour les officiers et les vétérans. Le thème est abordé chaque année depuis 2002 par les plus hautes autorités de l’Etat. Le «problème doit ête résolu en 2010», avait déclaré Vladimir Poutine devant les deux chambres du parlement en 2007. Malgré ces promesses et des sommes énormes de l’ordre de plusieurs dizaines de milliards de roubles allouées par l’Etat pour la construction de ces appartements, quatre ans plus tard de nombreuses familles de militaires continuent à vivre dans des conditions précaires, comme le lieutenant-colonel de réserve Novikov qui a avoué au correspondant de la radio Echo de Moscou que depuis neuf ans il est «sans domicile fixe».

Nathalie Ouvaroff