Monde

Le pétrole n’a pas dit son dernier mot

Robert Bryce, mis à jour le 25.10.2011 à 10 h 19

Les sources d’énergie alternatives ne remplaceront pas de sitôt le pétrole,le gaz et le charbon.

Des hommes en plein forage près de la Havane à Cuba, le 10 juin 2011. REUTERS/Enrique de la Osa

Des hommes en plein forage près de la Havane à Cuba, le 10 juin 2011. REUTERS/Enrique de la Osa

La grande question environnementale de cette dernière décennie demeure (comme nous le savons tous) le changement climatique - et les mesures (ou l’absence de mesures) prises par la communauté internationale pour limiter, ou réduire, les émissions de CO2.

Mais pendant cette même décennie, les émissions mondiales de CO2 ont grimpé en flèche (passant de 28,5 à quelque 33 milliards de tonnes). Et selon l’Agence internationale de l’énergie, elles devraient augmenter de 21% d’ici 2030, pour atteindre environ 40 milliards.

Les émissions de CO2 ne cesseront d’augmenter – et ce parce qu’au Vietnam, en Malaisie et en Corée du Sud  (sans oublier la Chine et l’Inde), des centaines de millions de personnes sont en train d’adopter un style de vie moderne: ils achètent des voitures, des télévisions, et bien d’autres produits manufacturés.

Ils consomment donc plus d’énergie; plus d’hydrocarbures, pour être précis (charbon, pétrole et gaz naturel). De nombreuses écologistes idéalistes (et quelques responsables politiques) estiment que nous devrions faire une croix sur les combustibles à base de carbone, et ce afin bâtir une économie mondiale alimentée par des énergies exclusivement renouvelables.

Mais il nous faut accepter la dure réalité: les hydrocarbures ne disparaîtront pas de sitôt. Ils continueront de dominer la palette énergétique mondiale durant encore plusieurs décennies, et ce en raison de trois facteurs: le premier est économique, le deuxième concerne le rythme - particulièrement lent – de la transition énergétique, et le troisième est une affaire d’échelle.

Les hydrocarbures sont beaucoup moins chères que les autres énergies

Il n’est pas bien difficile d’identifier la source du premier de ces facteurs. Le secteur de l’énergie est le plus important de notre planète, et de loin: il faut chaque année 5000 milliards de dollars aux entreprises concernées pour trouver, élaborer et approvisionner leurs clients en énergies (diverses et variées). Les sources d’énergies renouvelables (éolienne, solaire) ont leurs avantages – mais d’un point de vue économique, on ne peut les comparer aux hydrocarbures.

Dans une récente analyse, l’Energy Information Administration (EIA) estime que l’électricité générée par les éoliennes terrestres revient à 97 dollars par mégawatt-heure. Soit environ 50% de plus que le gaz naturel (qui produit autant d'électricité pour 63 dollars, selon la même estimation). L'énergie éolienne offshore est encore plus coûteuse (243 dollars par mégawatt-heure). Les panneaux photovoltaïques, qui  constituent la source d'électricité solaire la moins onéreuse, coûtent quant à eux 210 dollars; un chiffre de plus de trois fois supérieur à celui du gaz naturel.

Si les énergies renouvelables étaient nettement moins onéreuses que les hydrocarbures, nous pourrions faire preuve d'un peu plus d'optimisme quant à leur capacité à conquérir une plus grande place dans la palette énergétique mondiale. Mais la transformation de cette palette ne pourra s’effectuer que sur le long terme.

«Toutes les transitions énergétiques ont une chose en commun: ce sont des processus de longue haleine, qui prennent plusieurs dizaines d’années», écrivait ainsi Vaclav Smil en 2008. Et de fait, 109 ans après la signature de la Déclaration d’indépendance, le bois était encore la première source d’énergie d’Amérique.

Il a fallu attendre 1885 (l’année de l’intronisation du président Grover Cleveland) pour voir le charbon dépasser le bois. Puis le charbon fut roi jusqu’en 1950, avant d’être détrôné par le pétrole. «Et plus l’échelle des utilisations et des conversions en vigueur est grande, plus le processus de substitution est lent», explique Smil (intellectuel touche-à-tout, éminent professeur à l’Université de Manitoba et auteur de nombreux ouvrages sur les questions énergétiques). Il estime qu’«un monde sans énergies fossiles est extrêmement souhaitable (…) [mais]  cette transformation coûterait très cher et nous demanderait une patience considérable : la durée des transitions énergétiques futures ne se comptera pas en années, mais en décennies».

Une transition énergique qui ne se fera que lentement

L’évolution de la part du pétrole dans la consommation d’énergie primaire des Etats-Unis confirme l’argumentaire de Smil. Selon l’EIA, en 1949, le pétrole couvrait 37% des besoins énergétiques de l’Amérique. En 2009, cette énergie représentait… 37% de la consommation primaire du pays.

Ces soixante dernières années, les Etats-Unis ont dépensé des milliards de dollars pour réduire leur besoins en pétrole, mais cette énergie demeure particulièrement tenace. Les tenants de la théorie du complot mettront bien évidemment cette situation sur le dos de «Big Oil». Mais cette conspiration n’a pas été fomentée à Houston ou Detroit.

Le coupable? C’est la physique! Que vous aimiez le pétrole ou que vous le détestiez (et ses bienfaits sont goûtés de tous, même si l’on nous répète que les compagnies pétrolières sont haïssables), cette substance demeure miraculeuse. Si elle n’existait pas, il faudrait l’inventer. Elle demeure inégalée à plus d’un titre (densité énergétique, facilité de manipulation, flexibilité, commodité, coût, échelle…). Certes, les véhicules électriques sont à la mode, mais les batteries modernes ne sont pas beaucoup plus performantes que celles de Thomas Edison. La densité énergétique de l’essence est quatre-vingt fois supérieure à celle de meilleures batteries lithium-ion.

Un dernier point sur les transitions énergétiques. Cela peut paraître difficile à croire, mais en 2009, la part des énergies renouvelables dans la consommation d'énergie primaire était inférieure à celle de... 1949. Ces dernières années, le solaire et l'éolien ont certes progressé de manière considérable, mais en 1949, les renouvelables - presque exclusivement hydroélectriques - couvraient 9,3% des besoins énergétiques du pays; elles n'en couvraient que 8,2% en 2009 (et l'hydroélectrique était toujours en tête).

Pourquoi il est nécessaire d'adopter une unité de mesure commune

Le dernier problème (celui de l'échelle) est rarement abordé; pour beaucoup, il demeure le plus obscur des trois - et ce pour d'évidentes raisons. En tout, il doit bien exister un gogol d'unités de mesure de l'énergie: le pétrole est vendu en barils, en tonnes, en gallons et en litres. Le gaz naturel se mesure et se vend en mètres cubes, en millions de BTU, en thermies, en décathermies et en pieds cubes.

Le charbon, en tonnes anglaises et en tonnes américaines –mais son prix dépend d'une myriade d'autres facteurs, comme la puissance calorifique, la teneur en cendre, celle en soufre– sans oublier le plus important: la distance séparant la mine de la centrale électrique. L'électricité est vendue en kilowatts-heure (kilowatts/heure), mais sa terminologie comprend d'autres unités: volts, ampères, ohms... auxquelles ont peut ajouter les joules, les watts, les ergs, les calories et les BTU. Il y a là amplement de quoi perdre son latin.

Il nous faut aujourd’hui inventer une unité de mesure plus simple pour la consommation énergétique mondiale, qui s'élève désormais à 241 millions de barils par jour. Cette somme est presque incompréhensible en l'état. Voici une image plus parlante: notre consommation journalière est égale à la production de pétrole quotidienne de 29 Arabies saoudites. (Depuis 1970, la production de pétrole moyenne de l'Arabie saoudite est de 8,2 millions de barils par jour.) Et 25 de ces 29 Arabies saoudites (soit environ 210 millions de barils d'équivalent pétrole) sont issues des hydrocarbures.

La consommation énergétique mondiale a par ailleurs progressé de 27% au cours de la seule dernière décennie. Soit six Arabies Saoudites. La quasi-totalité de cette consommation nouvelle est assurée par les hydrocarbures.

Les hydrocarbures seront encore irremplaçables pendant longtemps

Les scientifiques et les responsables politiques peuvent affirmer que le CO2 est néfaste. Nous pouvons discourir sur l'éolien, le solaire, la géothermie, l'hydrogène, et sur le reste des techniques de production d'énergie. Mais une question demeure; une question que (trop) peu de personnes sont prêtes à poser: où - et comment - pouvons-nous remplacer l'équivalent de 25 Arabies saoudites sans à nouveau générer du CO2?

Nous n'y parviendrons pas; voilà la dure réalité. Les Saoudiens investissent des centaines de milliards de dollars dans le forage de leurs puits et dans leurs infrastructures (et ce depuis plusieurs dizaines d'années) pour rester en tête du classement mondial des exportateurs de pétrole. Et souvenez-vous: tous ces milliards ne leur ont donné qu'une seule et unique «Arabie saoudite» (soit 3,4% du total de la demande énergétique mondiale).

La communauté internationale a, dans son ensemble,  investi plusieurs milliers de milliards de dollars dans les systèmes d'approvisionnement en énergie que nous connaissons aujourd'hui. Vaclav Smil l'explique de manière concise dans son ouvrage Global Catastrophes and Trends, paru en 2008:

«Aucune urgence ne justifie un passage accéléré à un monde sans énergies fossiles; l'approvisionnement actuel en carburants fossiles suffira aux générations futures; qualitativement parlant, les nouvelles énergies ne sont pas supérieures; et leur production ne sera pas sensiblement moins onéreuse.»

Cette dernière remarque sur le coût des nouvelles énergies s'applique également aux autres grands sujets qui nous intéressent aujourd'hui: le rythme des transitions énergétiques, et la question de l’échelle. Le secteur américain des énergies renouvelables souffre de l'embarassante affaire Solyndra et du manque de financement fédéral – mais le gaz naturel demeure son principal problème.

Cette ressource abondante et peu onéreuse est en concurrence directe avec le solaire et l'éolien. Depuis la révolution du gaz de schiste, qui a transformé l'industrie américaine du gaz et du pétrole en trois ans, le gaz naturel se vend pour moins de 3,50 dollars par million de BTU au marché au comptant.

En octobre 2005, il fallait débourser plus de 13 dollars pour en acquérir la même quantité. Les Etats-Unis reposent en effet sur d'innombrables gisements de schiste, et regorgent de gaz bon marché. En avril dernier, le Potential Gaz Committee (organisation à but non lucratif, constituée d'universitaires et de représentants du gouvernement et de l'industrie) a donné son estimation des ressources gazières des Etats-Unis: environ 2 170 billions de pieds cubes. Soit assez de gaz pour les 90 ans à venir (sinon plus), si l’on se fonde sur les chiffres de la consommation actuelle.

En un mot: le secteur du renouvelable est un acteur de niche dans la palette énergétique mondiale, et il est destiné à le rester pour les décennies à venir. Notre passé - et notre futur proche - appartient aux hydrocarbures. A court comme à long terme, le gaz naturel, qui demeure l'hydrocarbure le plus propre, devrait donc se tailler une part –de plus en plus conséquente– du gâteau énergétique mondial.

Robert Bryce

Traduit par Jean-Clément Nau

Robert Bryce
Robert Bryce (1 article)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte