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L’humanitaire et le GPS

Une femme allaite son enfant dans une ONG à Wajid en Somalie, juin 2006. REUTERS/POOL New

Une femme allaite son enfant dans une ONG à Wajid en Somalie, juin 2006. REUTERS/POOL New

La technologie facilite le déploiement de l’aide dans les pays en guerre —mais rend plus difficile le contact avec les gens.

À l’été 2007, Tim, humanitaire chevronné à l’ONU s’attaquait à une nouvelle et fastidieuse tâche: aider les populations prises au piège de l’escalade de la violence en Irak. Mais, plutôt que de s’installer sur place, il s’est retrouvé dépêché à 750 km de Bagdad, à Amman, la poussiéreuse capitale jordanienne.

Entre 2003 et 2008, les Nations unies ont restreint au maximum les déplacements en Irak au personnel étranger dit «non essentiel». Comme dit le proverbe, nécessité est mère d’invention, et ces restrictions ont entraîné le déploiement rapide d’innovations technologiques qui ont permis aux employés des Nations unies de travailler en Irak depuis un endroit situé loin de là.

Skype et le GPS permettent aux ONG d'opérer depuis des zones lointaines

Aujourd’hui, en Somalie, comme auparavant en Irak, le niveau élevé de la violence ne permet pas aux employés de l’ONU ou des ONG internationales de se déplacer en toute sécurité dans le pays. La solution: Skype et le GPS, qui sont devenus des outils essentiels au déploiement des programmes d’aide humanitaire et de développement.

Pourtant, si la technologie permet d’assurer la sécurité du personnel étranger des Nations Unies et de porter assistance à des populations plus importantes, elle complique les relations entre les travailleurs internationaux et leurs relais locaux à qui ces organisations sous-traitent le travail sur le terrain dans les zones de combat.

Pour plaisanter, le personnel des Nations unies avait baptisé Amman d’«Irak rive gauche». A la suite de l’attentat de l’Hotel Canal de Bagdad en août 2003, où l’envoyé spécial des Nations unies Sergio Vieira de Mello et 21 autres employés sont morts, l’organisation a par souci de sécurité retiré l’essentiel de son personnel sur place.

Dès le mois d’octobre, la majorité des 600 employés étrangers de l’organisation était relocalisée à Amman, laissant derrière une équipe réduite au strict minimum, soit 50 personnes cantonnées dans les Zones Internationales de Bagdad (auparavant la «Zone Verte»), Basra et Erbil. Les ONG internationales avaient suivi. Ce n’était pas la première fois que les Nations Unies lançaient une campagne depuis un pays voisin: historiquement, dans les zones de conflit de haute intensité, l’ONU mène ses opérations à des degrés variables d’éloignement. À la fin des années quatre-vingt-dix, par exemple, les activités de l’ONU au Sud Soudan étaient menées depuis le nord du Kenya. Au Congo, le personnel des Nations Unies vivait dans le pays mais travaillait à distance dans certaines zones. Aujourd’hui, le quartier général des activités humanitaires en Somalie est à Nairobi.

Le rôle des «facilitateurs»

En Jordanie, au cours des cinq premières années de la guerre en Irak, les administrateurs des Nations unies se sont appuyés sur plus de 4.000 citoyens irakiens – dits «facilitateurs» — pour déployer leurs projets sur le terrain. Aujourd’hui en Somalie comme hier en Irak, ce sont les «facilitateurs» locaux qui collectent les informations permettant de remplir les bases de données sur le logement en parlant avec les villageois et en visitant les écoles, qui se servent du GPS pour suivre les déplacements des réfugiés de l’intérieur fuyant les violences, et qui distribuent couvertures, purificateurs d’eau et matelas selon des instructions transmises via Skype.

Les humanitaires avec qui j’ai parlé pour rédiger cet article ont tous qualifié ces citoyens irakiens et somaliens comme «les yeux et les oreilles» de leurs opérations. Ils sont seuls à pouvoir entrer en contact avec une famille qui vient de perdre son toit, à les interroger sur leur fuite, et à pouvoir communiquer aux humanitaires restés à distance l’expérience terrible de la vie dans une zone de combat. La technologie facilite la gestion à distance, mais ce sont les qualités humaines qu’apportent sur le terrain ces personnels locaux qui lui confèrent son efficacité.

Le GPS permet à des humanitaires comme Dana Graber Ladek, ancien spécialiste des réfugiés en Irak à l’Organisation internationale pour les migrations (ONG affiliée à l’ONU) d’établir une liste de besoins spécifiques, de les répartir sur une carte, et de disséminer largement ces informations parmi les différentes agences concernées, contribuant grandement à l’efficacité d’ensemble des missions humanitaires.

La technologie peut également contribuer à des réorientations à l’ONU. Lorsque Tim est arrivé à Amman en 2007, les Nations unies avaient fixé comme priorité l’assistance aux déplacés et aux réfugiés. Tim s’était rendu compte que bien souvent, les communautés les plus vulnérables en Irak n’avaient pas bougé: elles manquaient tout simplement des ressources nécessaires pour quitter leur logement.

Pourtant, n’étant pas déplacées, ces populations étaient exclues des programmes humanitaires. Tim a donc construit une base de données permettant d’évaluer les conditions de vie en s’appuyant sur un nombre de variables plus large suivies sur une période plus longue. À son arrivée en 2007, il disposait de 700.000 dollars pour financer des programmes humanitaires. Deux ans après la construction de cette base de données, Tim avait collecté 75 millions de dollars pour assister les populations en fonction non de leur statut, mais de leurs besoins.

Ce que les nouvelles technologies ne peuvent pas faire...

En dépit de l’immense intérêt de ces technologies, elles présentent des inconvénients majeurs qui préoccupent les ONG et les employés des Nations unies. Plus encore, elles mettent en danger les facilitateurs sur le terrain. Un employé des Nations unies basé à Nairobi me parlait ainsi de l’utilisation du GPS pour le pilotage des employés somaliens dans certaines régions.

Dans ces situations, le GPS doit être utilisé avec précautions. Pour un Somalien être surpris avec un gadget de ce genre signifie travailler en secret pour une organisation internationale, fait de collaboration parfois mortel dans certains territoires contrôlés par les Shabaab, comme ce fut souvent le cas en Irak. En 2007, les Irakiens travaillant avec les Etats-Unis et des organisations internationales ont dû braver enlèvements, menaces et intimidations, et raids des milices sur leurs bureaux.

Sur un plan plus fondamental, l’encadrement à distance fait courir le risque d’une déconnexion avec le personnel de terrain et les autres. En 2006 et en 2007, je menais des recherches pour une thèse de doctorat sur un projet humanitaire conduit à distance par une ONG en vue de restaurer les marais du sud de l’Irak.

Pour commencer, je visitais à Genève un programme mené en partenariat avec les Nations Unies, utilisant les moyens de la détection à distance (surveillance terrestre par satellite) pour cartographier et évaluer la récupération de l’écosystème. Là, des scientifiques de l’ONU, qui n’avaient jamais mis les pieds en Irak, formaient de jeunes citoyens irakiens à la conduite du projet. Les Irakiens s’efforçaient avec peine de maîtriser en deux semaines un programme scientifique complexe, l’équivalent de plusieurs semestres d’enseignement à l’université.

Parallèlement, ils devaient surmonter leurs angoisses quant à la survie de leur famille et de leurs amis, dans un quotidien fait d’attentats à la bombe. Les scientifiques de l’ONU essayaient, eux, d'aider à leurs collègues irakiens, sans pour autant maîtriser le contexte personnel qui leur permettraient de comprendre leur angoisse, et insistaient sur l’importance de boucler la formation. Au milieu de la classe, un étudiant irakien s’était exclamé:

«Ce n’est pas possible. On ne va pas pouvoir apprendre de cette façon.»

Ce à quoi l’enseignante, tout aussi frustrée, avait rétorqué:

«C’est hors de question!»

Aujourd’hui, les Nations unies et les ONG reviennent en Irak, avec des effectifs plus importants. Mais la technologie reste essentielle pour leurs activités. Sous mandat de l’ONU, dès qu’ils sortent des Zones Internationales, ces travailleurs étrangers doivent emprunter des convois militaires armés.

Ces convois brouillent les lignes entre activités militaires et humanitaires, ce qui limite plus encore la possibilité pour les humanitaires étrangers de travailler en sécurité hors des camps fortifiés. C’est un cercle vicieux: les directives des Nations unies elles-mêmes soulignent l’importance des «télé opérations» assistées par la technologie. Les agences développent donc les programmes technologiques. Les programmes de l’OIM vont ainsi utiliser un combiné téléphone –appareil photo haute résolution– balise GPS fonctionnant sous Androïd à 700 dollars pièce pour accélérer la collecte et la dissémination des données de terrain. Heureusement, l’utilisation d’un GPS ne représente plus pour les Irakiens le même risque qu’auparavant.

Des drônes pour l'aide humanitaire?

Dans la blogosphère techno, on a beaucoup parlé dernièrement de l’utilisation tous azimuts d’aéronefs sans pilote pour des taches humanitaires: une proposition du nom de Matternet, par exemple, propose de s’appuyer sur des drones pour livrer l’aide humanitaire dans certaines zones difficiles d’accès ou dangereuses.

Cependant, les missions humanitaires en Irak et en Somalie montrent qu’en contrepartie des innovations technologiques facilitant le pilotage à distance des opérations, les relais locaux jouent un rôle d’autant plus essentiel dans la distribution de l’aide, l’identification des besoins, et la médiation entre populations locales et organisations internationales. Ce sont les locaux qui portent le fardeau de la violence qui accompagne l’extension des missions humanitaires jusque dans les zones de conflit ouvert.

Aussi altruistes que soient les programmes, ce système relaye le pouvoir d’une autorité étrangère dans les zones de conflit et accentue les inégalités existantes entre les nationaux qui vivent et travaillent dans des zones de guerre et les personnels étrangers qui les encadrent. Dans ce schéma, l’humanité n’a pas été effacée. Elle est sous contrôle. Si un tel humanitarisme devait se banaliser, du fait de l’émergence de technologies plus abordables, les organisations internationales devront continuer le travail entamé en Somalie et en Irak, afin de préserver la connexion personnelle entre ceux qui travaillent sur le terrain, et ceux qui restent à distance.

Bridget Guarasci, titulaire d'un Ph.D en anthropologie de l'université du Michigan, elle retourne en Jordanie cet automne pour étudier la montée de l'écologisme régional et son lien avec les campagnes de développement.

Traduit par David Korn

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